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« Pour battre l’extrême droite, on doit s’inspirer de la force du féminisme et des Soulèvements de la Terre »

"Ce qui est plutôt rassurant et enthousiasmant, c'est l’auto-organisation, c'est-à-dire la prise en main par les gens directement concernés. Et on voit la force de ces luttes. Il faut arriver à la fois à inventer et revoir des moments révolutionnaires, comme la lutte républicaine contre le franquisme en 1936, ou les 90 ans du Front Populaire."

Après un été caniculaire mortel, Sandrine Rousseau, Aymeric Caron et Philippe Poutou se sont retrouvés à l’Université d’Eté de la REV pour dessiner ce que pourrait être une « écologie de rupture » : antispécisme, décroissance, et stratégie pour 2027.

On peut être éco-anxieux et éco-furieux suite à l’été que nous venons de vivre. Il y a eu 7000 morts en surnombre en France à cause des cinq vagues de chaleur. Il y a eu des milliards d’euros de dégâts, et des centaines de milliers d’animaux décédés dans les élevages. Cela a été une telle hécatombe que les autorités sanitaires ont autorisé les agriculteurs à enterrer les animaux dans des fosses directement sur les fermes, avec toutes les problématiques sanitaires que cela peut pourtant entraîner.

Malgré tout, certains responsables politiques se sont étonnés en 2026 que l’on puisse vivre des vagues de chaleur en France. Pourtant, tous les rapports scientifiques le disent, la France est le pays d’Europe le plus menacé par la crise climatique.

LR&LP : Sandrine Rousseau, l’écologie de rupture est-il un terme ayant un sens politique ou est-ce un terme repoussoir pour la partie de la société qui a peur ?

Sandrine Rousseau : L’été nous a renseigné sur quelque chose que beaucoup savaient déjà mais qui est devenu palpable : nous sommes en cours d’un effondrement.  Et nous n’avons pas le temps d’être polis. Nous n’avons pas le temps d’attendre. Nous n’avons pas le temps non plus de rester dans les normes d’une politique qui aujourd’hui exclut tout militant politique qui n’accepterait pas ses codes et ses normes ou qui le met à la marge ou qui le traite d’extrême, etc.

En tous les cas, moi, je n’ai plus du tout envie d’être polie avec le système qui nous conduit dans cette situation. Par contre, j’ai absolument l’énergie d’être radicale et si notre radicalité ne plaît pas, c’est que vous faites partie du problème.

Aucune bataille politique, sociale, ou écologique n’a été gagnée en demandant « s’il vous plaît ». Toutes les batailles gagnées l’ont été parce que nous avons été impertinents à l’ordre social, politique, et économique établie.

LR&LP : Philippe Poutou et Aymeric Caron, qu’est-ce que serait qu’une écologie de rupture et quels sont les points primordiaux pour les chantiers de la rentrée 2026 ?

Philippe Poutou : Je fais partie d’un courant politique communiste révolutionnaire qui a environ deux siècles d’histoire, et il se trouve que ce courant politique défend la rupture totale avec le système capitaliste depuis le début.

On veut rompre notamment avec les politiques productivistes, et c’est pour ça qu’on est révolutionnaires. Il faut sortir du capitalisme et de son organisation, en finir avec les rapports de domination et de possession, et parvenir à une émancipation totale de l’ensemble des peuples sur Terre.

Une fois cela dit, il faut engager une réflexion sur la façon d’agir et les modes d’action. C’est facile d’être radical dans le discours, surtout durant les élections. Les gens sont de gauche pendant les élections, et une fois qu’ils sont au pouvoir, ils sont un peu moins de gauche. Et la question, c’est comment on maintient cette radicalité en permanence.

Nous, on pense que ce qu’il faut mettre en avant, c’est la prise en main de la politique par les populations. Plus on discute de démocratie directe, plus on discute de prise en main, à la base, par les populations, moins on laisse l’avenir aux partis politiques.

Aymeric Caron : La radicalité, c’est simplement aller à la racine d’un problème, essayer d’en analyser les causes réelles, et ensuite, mettre en place les solutions politiques pour tenter d’éradiquer ce problème. La radicalité n’est pas de l’extrémisme.

Si la radicalité est de l’extrémisme, dans ce cas-là, les radicaux sont ceux qui nous gouvernent aujourd’hui, et depuis 50 ans, dans le mépris le plus total des réalités biologiques de ce monde. Être radical aujourd’hui, lorsqu’on est écologiste, lorsqu’on est de gauche, c’est tout simplement être raisonnable face à des gens qui ne le sont absolument pas.

Or, l’écologie politique telle qu’elle s’est construite en France depuis une trentaine d’années, est une écologie qu’on qualifie de mathématique. Arne Næss, le philosophe, aurait dit une écologie superficielle contrairement à ce que lui proposait, une écologie profonde.

J’appelle ça une écologie mathématique : on remplace un animal protégé par un autre lorsqu’ils sont tués par des chasseurs ou par des accidents de voiture opportuns. On les remplace comme des entités échangeables. On calcule le nombre de loups, d’ours, ou de poissons comme on calcule les quotas de CO2 qu’on peut émettre pour arriver à un équilibre qu’on va juger moralement acceptable.

Notre écologie est éthique et philosophique. On s’interroge sur les responsabilités de l’espèce humaine par rapport à l’ensemble du vivant. Et nous avons des responsabilités particulières parce que nous sommes l’espèce dominante aujourd’hui.

Pas supérieure aux autres espèces animales, mais nous avons aujourd’hui le pouvoir de vie et de mort sur tout ce qui nous entoure. Nous avons nous-mêmes enclenché la sixième extinction massive du vivant et cela nous confère une responsabilité particulière qui nous oblige à absolument tout repenser, notamment dans notre organisation économique.

LR&LP : Il y a eu beaucoup de détricotages et de reculs environnementaux dans la législation en France, particulièrement cet été avec la loi d’urgence agricole, autrement appelée loi Duplomb 2, qui a été adoptée. Cette séquence politique a été assez éclairante sur l’autoritarisme du gouvernement en place, avec le contournement complet des principes démocratiques de la navette parlementaire, puisque le sénateur Laurent Duplomb a réussi à faire réintroduire les néonicotinoïdes qui avaient pourtant été retoqués par le Conseil constitutionnel à travers des amendements dans la loi d’urgence agricole. Comment faire avec cet héritage de deux quinquennats de rouleaux compresseurs législatifs, de bafouements démocratiques ?

Sandrine Rousseau : La loi Duplomb 2, comme la loi du plomb 1, est un véritable scandale écologique et démocratique, puisqu’ils ont évité le vote de l’Assemblée nationale. Cette loi d’urgence agricole était censée améliorer la situation des agriculteurs. Après l’été qu’on a passé, il est très clair que cela n’a rien changé pour leurs revenus, leurs conditions de travail, la protection sociale des agriculteurs et celle des animaux.

Et pourtant, on est pour moi dans un moment de bascule, je pense que nous sommes en train de gagner. Si vous regardez les enquêtes sociologiques, tous les sujets sur lesquels on se bat, que ce soit la radicalité écologique, les combats sociétaux, etc., progressent de manière importante dans la société française.

Quand j’ai dit qu’il fallait changer les mentalités pour que « manger une entrecôte cuite sur un barbecue ne soit plus un symbole de virilité », j’ai mis la France entière en position latérale de sécurité (selon les médias dominants, ndlr). Puis des sondages ont été faits. 65% des Français et Françaises étaient d’accord avec moi. Le défaut de la gauche, c’est que nous nous pensons minoritaires, alors que je crois que nous ne le sommes plus.

Précisément parce que les conservateurs pensent que nous sommes en état de gagner, ils verrouillent tout ce qui est possible pour nous empêcher de manifester et de transformer cette victoire culturelle en victoire politique et économique.

Si Bolloré dépense autant d’argent dans des maisons d’édition et des journaux déficitaires, c’est précisément parce qu’il sait que nous sommes en capacité de gagner. Le seul problème que nous avons c’est que nous, nous l’oublions.

La bataille informative va être au cœur de la campagne présidentielle qui vient. Il faudra aussi revoir complètement si on est élu, la question de la liberté et de l’indépendance de la presse aujourd’hui.

Enfin, c’est par la mobilisation du mouvement citoyen, physiquement, qu’enfin ils prendront conscience de la réalité de ce que nous sommes. Et nous aussi, nous prendrons conscience de l’importance de notre mouvement. Il nous faut traduire cela politiquement pour qu’en 2027, ce ne soit pas le fascisme mais l’écologie radicale qui gagne.

LR&LP : Aymeric Caron, cette cinquième République dispose d’énormément de moyens pour contourner le débat parlementaire et l’opinion publique, comment corriger cette bévue démocratique ?

Aymeric Caron : En plusieurs temps. Déjà, en votant pour Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle, puisque la REV a choisi de soutenir le programme de LFI pour porter les questions d’écologie, et mettre en place une sixième République.

Les institutions sont à bout de souffle. On est bloqués en permanence par des outils obscurs, que les parlementaires découvrent parfois. Ces outils permettent de passer des textes de loi sans les faire voter, ou pire, alors que l’Assemblée ou le peuple a dit non.

C’est absolument dingue ce qu’il se passe. Notre démocratie, telle qu’elle est incarnée par notre Constitution actuelle, est à bout de souffle. On ne peut pas changer les choses dans le système actuel.

C’est pourquoi la REV veut remplacer le Sénat par une sorte d’assemblée du vivant, incluant la temporalité des décisions qu’on prend, et qui serait composée non pas d’élus, mais de représentants des grandes questions écologiques et sociétales.

Le constat que l’on fait, c’est le décalage absolu entre, d’une part, les réalités écologiques auxquelles nous sommes confrontés, et la manière dont on peut y répondre en tant que citoyen ou qu’élu.

C’est l’un des signaux forts du néofascisme : cette incapacité à faire entendre la voix des citoyens, notamment lors de la réforme des retraites. Là, c’était extraordinaire. Elle a été imposée contre l’avis des citoyens, et contre celui des parlementaires eux-mêmes. On ne peut pas faire plus antidémocratique.

Puisqu’on parle de 6ème République, il faut revoir nos manières de voter. On est pour la suppression du poste de Président de la République, contre le scrutin majoritaire à deux tours, pour la proportionnelle intégrale, pour le fait qu’on soit représenté dans une assemblée dès lors qu’on vote pour une assemblée, dès que le parti qui se présente fait 1% des voix.

Il y a énormément de choses à faire, et cette élection va être extrêmement importante pour les 10 à 15 prochaines années. Nous devrons être extrêmement présents et faire en sorte que l’écologie ne soit pas oubliée si l’extrême droite arrive au pouvoir en 2027.

LR&LP :  Philippe, après vous être présenté plusieurs fois à l’élection présidentielle, vous avez décidé de faire de la politique sur votre territoire, à Bordeaux. Quels sont les enjeux ?

Philippe Poutou : La loi Duplomb exprime tout le cynisme et la violence du capitalisme où seul le profit privé compte. On voit bien le côté décomplexé de ceux au pouvoir. Tout le monde réalise, même eux, qu’on va à la catastrophe, mais ils s’en foutent. La catastrophe est toujours un petit peu loin, et c’est toujours l’avis des autres. Finalement, ce n’est pas leur vie qui sera directement concernée, même si beaucoup de peuples aujourd’hui souffrent déjà des dérèglements climatiques.

Niveau local, des projets se montent comme l’entreprise Pure Salmon, un datacenter, un surfpark et une usine de traitement de cobalt et de nickel à Parampuyre. Tous ces projets se font malgré des contestations et des mobilisations. Malgré les arguments pointus des collectifs pour démonter ces projets, c’est une machine infernale, un rouleau-compresseur qui avance et écrase.

C’est l’illustration de la crise du monde capitaliste. Avec leur logique de domination, ils ne peuvent pas laisser des brèches ni donner raison un seul instant à une contestation. Il faut qu’ils avancent. Et cela se ressent dans la violence de leur discours.

Malgré cette domination, nous n’avons pas perdu. Même si l’Histoire de l’humanité est dure, ce sont des mobilisations, des luttes et des révoltes qui font avancer les choses.

Si on ne se concentre que sur l’élection présidentielle, on va se planter. C’est pour cela que le NPA a décidé de ne pas présenter de candidature cette année et de soutenir la candidature de Jean-Luc Mélenchon, en essayant de mettre en pratique le front unique antifasciste. Si l’extrême-droite gagnait, cela aurait un impact très négatif sur le militantisme et les mobilisations, et on n’a pas envie d’essayer.

On ne veut pas essayer car on sait ce que cela peut donner. On l’a vu au Brésil, en Argentine, avec Trump. Partout où l’extrême-droite et les régimes autoritaires l’emportent, les forces sociales et la société civile en pâtissent. La question, c’est quelle force on a, comment on s’organise, et comment on ne discute pas seulement d’un changement de constitution.

Changer de constitution ne sera pas plus démocratique si on ne change pas les rapports de domination et de propriété. Il faut créer des cadres communs qui permettent de changer véritablement le rapport de défense dans la société. Au quotidien, il faut reconstruire des structures militantes où on discute de stratégie et de perspectives.

LR&LP :  Quelles sont les structures manquantes pour basculer ? Quels cadres changer ? Comment renverser ce pouvoir de domination ?

Philippe Poutou : Ce qui peut nous aider, c’est la force du mouvement féministe actuel, celle du mouvement écologiste à travers les Soulèvements de la Terre, et tout ce qui a été fait aux méga- bassines, les batailles contre les extensions autoroutières, ou contre la ligne LGV à Turin. Même la lutte du mouvement LGBT est une nouvelle forme d’organisation.

Ce qui est plutôt rassurant et enthousiasmant, c’est l’auto-organisation, c’est-à-dire la prise en main par les gens directement concernés. Et on voit la force de ces luttes. Il faut arriver à la fois à inventer et revoir des moments révolutionnaires, comme la lutte républicaine contre le franquisme en 1936, ou les 90 ans du Front Populaire.

Aymeric Caron : Les idées radicales sont applicables. Quand on dit qu’il faut arrêter de manger de la viande, on nous prend pour des fous. Mais on pense justement aux éleveurs aussi ! On imagine un système économique qui les favoriserait, parce que beaucoup d’entre eux souffrent terriblement de leur métier avec énormément d’heures de travail, pas de vacances, et qui arrivent à peine, pour certains d’entre eux, à vivre. Nous, on propose des reconversions, on propose d’en faire des cultivateurs pour ceux qui veulent rester dans l’agriculture.

Les occidentaux consomment trop, on doit donc consommer moins, donc produire moins. Il faut inventer d’autres leviers économiques, d’autres manières de créer avec l’économie de subsistance. C’est à dire les moyens financiers qui permettent d’avoir un logement, se vêtir, se nourrir, etc., et faire en sorte que cela ne repose plus uniquement sur l’argent qu’on touche d’un emploi. Repenser la question de la propriété privée.

Remettre de l’éthique dans la politique, pas seulement dans les pratiques, mais dans les idées qui vont émaner de nos formations, est absolument essentiel. La politique est en train de mourir, notre pays est en train de mourir, le monde est en train de mourir parce qu’on est en train d’en extraire toute notion morale. Le génocide à Gaza, c’est une faillite morale. Les canicules, c’est une faillite morale.

Philippe Poutou : Je pense qu’on peut gagner. Même si on pensait ne pas pouvoir gagner, il n’y a pas de raison de ne pas militer non plus, de ne pas se battre quand même. On n’est pas obligés d’espérer la victoire pour se battre. Des fois, c’est une question de dignité. Mais ceci dit, je pense qu’évidemment qu’on peut gagner.

Mais le débat n’est pas là. On doit surtout avoir une réflexion sur toutes les fois où on a gagné, où on a pensé gagner et en fait, pas vraiment. Par exemple, Gabriel Boric au Chili était une sacrée victoire. 5 ans après, un fasciste gagne. Qu’est-ce qui s’est passé pendant les 5 ans ? Boric, aussi de gauche soit-il, a réprimé le mouvement étudiant. Et puis petit à petit, tout s’est inversé.

Et nous, on a quand même une sacrée expérience d’une gauche qui a tout renié, qui a trahi. L’Espagne a cette expérience-là. La Grèce avec Syriza, 2014-2015. Programme hyper radical. Ce n’était pas une gauche molle, Syriza. Et pourtant : regardez l’histoire de la Grèce, avec une extrême droite très forte, des assassinats de militants. Le climat en Grèce est hyper dur, même s’il y a toujours des mobilisations étudiantes.

Donc en fait, c’est ça, c’est la question qu’on peut se poser. Ça veut dire quoi gagner ? Un succès électoral ne suffit pas et n’a jamais suffi. On a une grande expérience électorale en France. On peut revenir à mai-juin 36, même si c’est un peu exceptionnel, parce que la victoire électorale n’a rien à voir avec la grève, elle était avant. Mais c’est la grève qui va imposer au gouvernement des droits nouveaux qui n’étaient pas prévus. Il faut sortir de la prison de l’institution.

On soutient la candidature de LFI, on pense qu’il faut serrer les rangs et tout faire pour empêcher l’extrême droite de gagner. Mais on sait très bien que LFI n’est pas nickel du point de vue démocratique. Il y a du sectarisme et de l’autoritarisme. Quand on ne rompt pas avec le « mitterandisme », on peut aussi se poser des questions.

Mitterrand est un des plus grands traîtres, mais il n’a pas trahi en 1981. Mitterrand a trahi pendant la guerre d’Algérie. On n’a pas encore réussi à construire la gauche dont on a besoin : une gauche radicale, ouverte, unitaire, qui respecte tout le monde.

Il faut une campagne présidentielle dynamique, qui mobilise un peu comme on l’a vécu avec le NFP. Le NFP a été superbe, cette mobilisation large a dépassé les rangs militants et a été prise en main par beaucoup de gens. On a vu une dynamique pendant 3 semaines qui a permis une victoire importante contre le RN.

On aimerait bien que cette campagne présidentielle redevienne quelque chose qui y ressemble, où tout se discute, où ça bouillonne d’idées, où on essaie de voir comment on reconstruit la gauche qu’on a envie d’avoir. Et qui permet d’offrir un débouché politique réel, connecté en permanence avec les mobilisations sociales, avec l’auto-organisation dans les quartiers, dans les entreprises, un peu partout. Cela nous semble crucial dans la période qui vient, et c’est très réalisable. »

Laurie Debove

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