Parmi les victimes des pesticides, les agriculteurs et leur famille sont en première ligne. Dans le Pays basque, Edouard Exilard a converti sa ferme en agriculture biologique suite au décès de son enfant d’une tumeur au cerveau. Aujourd’hui, il milite avec le collectif Cancer Colère pour en finir avec les pesticides.
Le décès de sa fille
A peine attablés autour d’un café dans sa cuisine, Edouard Exilard le précise tout de suite : c’est un paysan en colère. En colère contre le système français qui ne soutient pas l’agriculture biologique, et envers le corps médical qui a tant tardé à reconnaître l’origine de la pathologie de sa fille.
A Lohitzun-Oyhercq, Edouard est paysan depuis 1991 sur la ferme familiale, issue de plusieurs générations. Autonome sur l’alimentation de ses animaux, cet éleveur vend des agneaux et du lait de brebis.
« J’ai utilisé, comme on nous a appris à l’école, comme mon père, plein de pesticides, d’engrais chimiques, d’antibiotiques, de semences hybrides », raconte Edouard pour La Relève et La Peste.
Jusqu’au jour où l’on a détecté à sa fille, alors âgée de 5 ans, une tumeur cérébrale, en 2004. « J’avais un doute. J’ai demandé au docteur qui devait opérer notre fille si ça provenait des produits que j’utilise, les pesticides. Il m’avait répondu qu’on ne pouvait pas savoir, que ce sont « des cellules qui mutent, puis la malchance » ».

Maïtena est décédée à 5 ans d’une tumeur au cerveau
A l’époque, il n’y avait quasiment pas d’études. « Personne n’en parlait trop », se souvient Edouard. Il y avait déjà eu, dans le village, un jeune de 33 ans décédé d’une leucémie en 1993. Grand sportif et « gros travailleur » sur sa ferme, il fumait. « On avait mis sa maladie sur le compte de la cigarette, mais il utilisait aussi tous ces produits toxiques ».
Le tournant des médecins qui lancent l’alerte, Edouard l’a attendu longtemps. Enfin, en 2013, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) a établi « un lien entre l’exposition aux pesticides et certains cancers, lien reconfirmé en 2021 ».
La présomption d’un lien est « forte » pour « les lymphomes non hodgkiniens (cancers du système lymphatique), le myélome multiple (cancers du sang), les cancers de la prostate, les cancers de l’enfant ». Les enfants résidant près de grands domaines viticoles traités aux pesticides peuvent notamment développer des leucémies.
Depuis 1990, le nombre de malades du cancer a doublé en France, faisant notre pays l’un des plus touchés par cette maladie. En France, les cancers représentaient même la première cause de mortalité avec 157 400 décès en 2018.

Edouard dans sa ferme – Crédit : Laurie Debove
Pour la fille d’Édouard, les opérations chirurgicales se sont mal passées. En un an et 3 mois, elle a subi 8 opérations à la tête, « c’était une boucherie », dénonce Édouard. C’est une maladie nosocomiale, un staphylocoque autour du cœur, qui a fini par lui ôter la vie. « Il y avait 35 enfants à Bordeaux, au service d’oncologie pédiatrique, avec elle. Seulement 5 d’entre eux ont survécu », se souvient Édouard.
Au village, « même les gens de la FNSEA » ont aidé Edouard suite au décès de Maïtena. « Mais pour eux, le cancer se joue à la roulette russe, on ne peut pas savoir où sera le prochain cas. Le déni reste très fort. » Édouard, lui, en est convaincu : ce sont les pesticides qui sont responsables de la pathologie de son enfant.
Alors, il convertit toute sa ferme en bio : des produits naturels pour soigner ses animaux, aucun intrant chimique dans les sols, que du fumier bio, et pour nourrir son cheptel le maïs paysan Arto Gorria dans ses champs (qui ne nécessite ni pesticides, ni irrigation).

Malgré 5 vagues de chaleur, le maïs d’Edouard a tenu bon dans le Pays basque, sans aucune irrigation
Le manque de reconnaissance de la bio
Sur la ferme, les 5 premières années (2015 – 2020) en bio ont été assez bonnes. Puis, les subventions publiques sur l’agriculture biologique sont allées de diminution en diminution, jusqu’à ce qu’elles lui soient totalement retirées.
« En moyenne, on touche moins d’aides de PAC que les agriculteurs conventionnels. La suppression des aides de maintien à la bio a été le coup de grâce. Depuis 7 ans, c’est de plus en plus difficile financièrement ».
Même le label AB a un coût pour un agriculteur : 1 000 euros par an, avec deux contrôles annuels. Édouard n’est pas un cas isolé. Entre les départs en retraite et l’explosion des charges, le nombre de fermes bio a baissé pour la première fois en 2026 dans le pays. Les chiffres sont éloquents : 10 % de la surface agricole utile française est consacrée à l’agriculture biologique, pour 16 % des fermes.
Jean-Philippe Martin, docteur en histoire, expliquait ainsi pour La Relève et La Peste que : « 3,4 % des dépenses publiques agricoles françaises seulement sont consacrées à l’agriculture biologique. » A l’inverse, dans de nombreux autres pays européens, « les paysans bio touchent 50 % de plus que ce qu’ils auraient eu s’ils avaient été en conventionnel », rapporte Harold Levrel, économiste du CIRED, dans un reportage de Blast.

Les parcelles d’Édouard sont bordées de haies de noisetiers, qui donnent des fruits sans recours à aucun néonicotinoïde
L’État français organise la précarisation des agriculteurs biologiques au profit de l’agroindustrie. Pourtant, les consommateurs réguliers d’aliments bio ont 25% moins de risque de développer un cancer que les personnes qui n’en consomment qu’occasionnellement.
« J’ai fait les deux, conventionnel et bio, je sais de quoi je parle. En conventionnel, on met de l’insecticide sur le grain direct, et les bêtes le mangent. Pareil sur le blé. Ne vous faites aucune illusion, on mange directement des insecticides dans le pain », prévient Édouard.
Pour s’en sortir, Édouard et sa compagne Séverine vont diversifier les activités de la ferme et veulent devenir un lieu d’accueil pour des enfants et adolescents placés par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). Ils ont lancé une cagnotte pour les aider à boucler le financement.

Pendant les fortes chaleurs, les brebis d’Édouard restent au frais dans l’étable la journée, et sortent pâturer tôt le matin
La puissance du collectif face à l’hypocrisie gouvernementale
Après des années d’alerte par des médecins, dont La Relève et La Peste se faisait l’écho, l’Anses a confirmé la contamination massive des français au cadmium par l’alimentation, à travers les engrais chimiques. Selon Santé publique France, ce métal lourd – considéré comme cancérogène certain depuis 1993 – joue un rôle dans l’explosion des cas de cancer du pancréas en France.
En juin, la proposition de loi du député Benoît Biteau visant à protéger la population des effets néfastes sur la santé du cadmium a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale, avant l’examen au Sénat.
Hélas, dans le même temps, la loi Duplomb a été promulguée. Les néonicotinoïdes dangereux (l’acétamipride et le flupyradifurone), d’abord retoqués par le Conseil Constitutionnel, ont été réintroduits par le Sénateur Laurent Duplomb lui-même à travers des amendements dans la Loi d’Urgence Agricole.
Face à ce passage en force, La France insoumise a fait savoir qu’elle utiliserait sa niche parlementaire le 29 octobre prochain pour en faire abroger l’introduction. Ce mépris des 2 millions de citoyens opposés aux pesticides, et cette « hypocrisie gouvernementale » a renforcé la colère d’Édouard.
« Le gouvernement préfère protéger l’argent que la santé des enfants. Moi, ça fait longtemps que j’ai compris que les laboratoires qui font les pesticides sont les mêmes qui font les traitements anticancéreux. Cela fait des années que je le dis », avertit Édouard pour La Relève et La Peste.

Édouard utilise le désherbage mécanique pour ses cultures de maïs
En novembre 2025, plusieurs organisations paysannes et citoyennes ont ainsi mis à l’arrêt le site BASF de Saint-Aubin-lès-Elbeuf. Parmi leurs griefs, récapitulés dans un communiqué commun : « BASF produit des agrotoxiques ET des traitements contre le cancer qui lui offrent plus de 65 milliards d’euros de chiffre d’affaire par an ».
Si les abords des sites de production sont d’ailleurs autant pollués, c’est que de nombreuses usines de l’agrochimie produisent en France des molécules interdites en Europe, mais destinées à l’export. BASF domine le marché avec plus de 33 000 tonnes de pesticides interdits annoncées à l’exportation en 2024, suivi par Syngenta avec près de 9 000 tonnes.
« Quand il y a des nouvelles maladies sur les animaux, les vétérinaires nous font peur. On l’a encore vécu récemment avec la dermatose nodulaire. Chaque fois, on nous pousse à vacciner. Sinon, le gouvernement nous oblige à abattre nos troupeaux. Par contre, pour protéger la population des pesticides, rien. »
Depuis fin 2025, Édouard n’est plus seul à porter son combat. Il a rejoint le collectif Cancer Colère après avoir vu une intervention de Fleur Breteau à l’Assemblée nationale. « Enfin quelqu’un qui est autant en colère que moi. Mais qu’est-ce qu’il leur faut à ces politiciens ? Faut-il un cancer d’enfant dans chaque famille pour enfin bannir les pesticides ? »
Le problème est systémique. Pour protéger les enfants, la loi EGALIM, censée favoriser l’intégration de produits bio et locaux dans la restauration collective, n’a pas tenu ses promesses. Au lieu de se fournir auprès d’agriculteurs locaux, certaines restaurations collectives ont favorisé les importations.
Malgré les maladies, la tendance est à la dérégulation de la protection de l’environnement. Cancer Colère et de nombreux collectifs préparent de nombreuses mobilisations début octobre pour abolir le paquet législatif européen Omnibus, qui veut donner des approbations illimitées pour les pesticides dangereux.