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L’association A4 veut sauver une ferme agroécologique de 17 ha face aux céréaliers conventionnels

« Lorsque les migrants arrivent en ville, ils sont renvoyés vers des métiers urbains qu'ils ne connaissent pas nécessairement. Pourtant, ils ont des connaissances agricoles souvent importantes. »

A4, une association née en banlieue parisienne, veut réconcilier foncier agricole et parcours migratoires. Aujourd'hui, elle se bat pour racheter une ferme maraîchère de 17 hectares en Île-de-France, face à la pression des céréaliers conventionnels.

La terre, mais pas les papiers

Des dizaines de milliers de saisonniers agricoles étrangers travaillent chaque été dans les vergers, les domaines viticoles ou les serres maraîchères françaises. Ils cueillent, sèment, récoltent. En 2022, selon la Dares, 4 616 travailleurs étrangers ont été détachés en France pour travailler dans le secteur agricole. Pourtant, la résidence leur est refusée, quelle que soit leur ancienneté.

Le statut de travailleur saisonnier, précaire, mène à des situations d’exploitation récurrentes. Cette main-d’œuvre étrangère est reconduite chaque année dans les mêmes exploitations, souvent à titre révocable. C’est dans ce contexte qu’est née l’Association A4.

Son constat de départ est simple : des fermes partent à l’agrandissement conventionnel quand des personnes, formées à l’agriculture ailleurs dans le monde, cherchent où s’installer. L’idée : faire se rencontrer les uns et les autres, d’égal à égal.

17 hectares à ne pas laisser passer

Le projet le plus urgent, aujourd’hui, est celui d’une ferme maraîchère de 17 hectares en Île-de-France, convoitée par des céréaliers conventionnels. Une cagnotte est lancée pour permettre l’acquisition : 58 000 euros ont été collectés sur les 120 000 euros nécessaires.

« Les personnes en parcours migratoire se retrouvent confrontées aux mêmes difficultés que l’ensemble des jeunes paysans, avec le racisme et des blocages administratifs en plus », explique Agathe, membre de l’association.

Or, la ferme ne serait pas seulement un espace de production. Elle deviendrait un lieu de transmission de savoir-faire, d’apprentissage et de coopération, dans un contexte où le foncier agricole est devenu l’un des enjeux les plus disputés du monde rural français.

La ferme de Marcoussis

Des savoirs ignorés

A4 a vu le jour en 2021, et s’est officiellement créée en 2022. Quelques amis en banlieue parisienne, pendant le premier confinement, discutaient du retour à la terre. En Europe, après des parcours migratoires, ils travaillaient là où ils pouvaient, dans des métiers en tension où ils se sentaient exploités.

Habib, membre fondateur et salarié de l’association, formule le paradoxe avec clarté : « Lorsque les migrants arrivent en ville, ils sont renvoyés vers des métiers urbains qu’ils ne connaissent pas nécessairement. Pourtant, ils ont des connaissances agricoles souvent importantes. »

La France recrute des mains ; elle ignore les savoirs qu’elles contiennent. A4 n’est pas une structure d’aide aux exilés. Elle cherche à construire, dans la réciprocité, une dynamique mutuelle entre des citadins et des mondes paysans. « Le but n’est pas de forcer l’installation, seulement d’ouvrir des portes », précise Habib.

Des voyages-enquêtes pour trouver des fermes

Depuis 2021, A4 parcourt la France à travers des voyages-enquêtes pour tisser un réseau ouvrant les portes du monde rural aux personnes migrantes. La méthode est originale : une co-enquête menée avec et par les travailleurs étrangers eux-mêmes, lancée en février 2024 à Lannion.

D’autres territoires ont été prospectés : le Limousin, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, les départements de l’Isère et de la Drôme, ainsi que Saint-Affrique, dans l’Aveyron.

À Lannion précisément, un premier chantier collaboratif a permis d’aménager 2 000 m² de serres en 2023, ouvert à toutes et tous, avec ou sans papiers. En est issu un pôle boulangerie, puis un projet de four à pain mobile pour organiser des ateliers et vendre du pain en itinérance.

Des semences du Sahel en banlieue parisienne

A4 a testé l’adaptabilité de semences d’Afrique de l’Ouest à l’Université Sorbonne Paris Nord de Villetaneuse : mil, sorgho et fonio blanc, cultivés en conditions françaises. L’approche est agroécologique et politique. Il s’agit de valoriser des savoir-faire non européens et de questionner la dépendance aux semences industrielles.

Les petites fermes produisent plus de 70 % de la nourriture mondiale sans dégrader les sols ni le climat. Et 90 % des paysans dans le monde utilisent leurs propres semences, ressemées et sélectionnées chaque année. C’est cette logique, familière à beaucoup de membres d’A4 formés hors d’Europe, que l’association cherche à réintroduire ici.

Le droit s’ajuste, un peu

En février 2024, une instruction ministérielle a ouvert une voie d’admission exceptionnelle au séjour pour les salariés employés sans titre dans des métiers caractérisés par des difficultés de recrutement. Un décret de mars 2024 a ensuite élargi cette possibilité à l’agriculture, l’élevage, le maraîchage, l’horticulture, la viticulture et l’arboriculture.

Cependant, Élise Costé, juriste spécialisée en droit des étrangers et salariée de l’antenne caennaise de l’Association de solidarité pour tous les immigrés (Asti), rappelle que le législateur favorise un certain type d’immigration dans une optique utilitariste.

Les autorisations de travail vont en priorité aux personnes susceptibles de répondre aux besoins dans les secteurs en tension. Le risque d’exploitation demeure, en revanche, entier. C’est précisément ce qu’A4 entend contourner, en construisant une alternative qui ne dépende pas du seul bon vouloir de l’employeur.

Ce que la ferme changerait

A4 collabore avec la Confédération paysanne et le Réseau Semences Paysannes, un collectif qui regroupe plus de 70 organisations engagées pour une agriculture sociale et écologique ancrée dans les territoires. Ces alliances dessinent une convergence autour d’une même critique du modèle productiviste.

Or, c’est précisément ce modèle qui menace aujourd’hui les 17 hectares en Île-de-France. Si des céréaliers conventionnels l’emportent, la ferme disparaîtra à l’agrandissement. Si A4 y parvient, elle deviendra un outil rare : un lieu où la question de qui produit compte autant que ce qui est produit.

« Ne rien vouloir faire, ça n’existe pas », dit Habib. En France, une association est née pour que cela reste vrai, et une ferme attend encore de savoir dans quelle histoire elle s’inscrira.

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Isabelle Vauconsant

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