Vous cherchez un média alternatif ? Un média engagé sur l'écologie et l'environnement ? La Relève et la Peste est un média indépendant, sans actionnaire et sans pub.

Dessalement : l’eau qu’on fabrique tue la mer qu’on pompe

Dans le golfe Persique, où se concentrent certaines des plus grandes usines du monde dans une mer quasi fermée, le phénomène est déjà massif. « C'est en train de vraiment vitrifier toute la vie marine », observe Frédéric Ducarme. 

Une usine de dessalement produit de l'eau potable. Elle produit aussi, à volume égal, de la saumure ultra-concentrée, des rejets thermiques et un cocktail de produits chimiques. Tout repart à la mer. En France, personne n’en mesure vraiment les conséquences.

Une usine de dessalement, c’est deux tuyaux. Un qui entre, un qui sort. Le premier pompe de l’eau de mer. Le second rejette de la saumure, c’est-à-dire une eau saturée en sel, à des concentrations deux fois supérieures à celles du milieu naturel. Pour chaque mètre cube d’eau potable produit, environ un mètre cube de saumure repart dans l’océan. À l’échelle des grandes installations, cela représente des millions de mètres cubes de rejet par jour.

Frédéric Ducarme, écologue au Muséum National d’Histoire Naturelle et à l’Université de Mayotte, pose le cadre : « On ne se rend pas compte que le sel, c’est un des pires poisons pour les animaux aquatiques. »

Ce n’est pourtant pas ce qu’on entend le plus souvent quand on parle de dessalement.

Le sel, poison naturel

L’argument industriel est connu : le sel est un produit naturel, il vient de la mer, il y retourne. Frédéric Ducarme le réfute point par point. « C’est la concentration qui fait le poison. »

Un kilo de gros sel dans une mare suffit à stériliser l’ensemble en quelques heures : plantes, animaux, bactéries. Il reste parfois quelques algues très tolérantes. C’est tout. En mer, le même mécanisme s’applique, à une autre échelle.

La posidonie méditerranéenne en est l’exemple le plus documenté. Cet herbier sous-marin structure l’ensemble de l’écosystème côtier. Il produit de l’oxygène, abrite des centaines d’espèces, fixe les sédiments, atténue les vagues. Or, sa niche écologique en termes de salinité est extrêmement étroite. Quelques dixièmes de point au-dessus du seuil habituel suffisent à empêcher son développement.

« Cela suffit à ce que la posidonie ne puisse pas pousser », précise Frédéric Ducarme. « Imaginez si vous avez une grosse usine de dessalement qui produit de la saumure en permanence par millions de mètres cubes. »

En Méditerranée, la menace est amplifiée par la morphologie de la mer. Les courants y sont faibles. Les marées, quasi inexistantes. Le plateau continental est parfois très long et peu profond, notamment en mer Adriatique. Résultat : la saumure ne se dissout pas, elle stagne. Elle s’accumule. La salinité du milieu augmente progressivement, sans retour possible à court terme.

Herbier de posidonie

Dans le golfe Persique, où se concentrent certaines des plus grandes usines du monde dans une mer quasi fermée, le phénomène est déjà massif. « C’est en train de vraiment vitrifier toute la vie marine », observe Frédéric Ducarme.

Les pays concernés (Espagne, Maghreb, Moyen-Orient) ne facilitent pas les études de terrain indépendantes. Les plongeurs sont peu les bienvenus. On dénombre plus de 22 000 usines de dessalement d’eau à travers le monde.

Une vingtaine de produits chimiques, zéro étude d’impact

La saumure n’est pas le seul problème. Une usine de dessalement mobilise en permanence une vingtaine de réactifs chimiques : antitartres pour éviter le colmatage des membranes, biocides pour tuer les organismes marins qui colonisent les tuyaux d’entrée, agents de nettoyage des circuits. Ces produits se retrouvent dans les effluents rejetés.

Comme le résume Frédéric Ducarme : « Le but étant de tuer la vie marine qui colonise les tuyaux, forcément, en bout de chaîne, vous avez des produits qui ne sont pas super bons pour l’environnement. »

Le problème, c’est que l’eau de mer n’est pas une ressource inerte. C’est un milieu vivant. Un litre d’eau de mer contient des millions d’organismes : plancton, bactéries, larves. Dès que le tuyau de prélèvement pompe en continu, les espèces sessiles colonisent l’intérieur. Éponges, huîtres, gorgones s’y installent avec enthousiasme.

Pour éviter le colmatage, il faut donc chlorer en permanence, nettoyer régulièrement, remplacer les pièces détériorées. Chaque étape génère des résidus chimiques supplémentaires dans les effluents.

Or, selon Patrick Roux, coauteur du rapport commandé par le ministère de la Transition écologique, il n’existe quasiment pas d’études scientifiques rigoureuses sur les impacts à long terme de ces rejets. « On a été surpris de ne pas trouver d’études scientifiques avec des exemples, avec des faits étayés », confirme-t-il.

En cause : personne ne semble motivé pour financer de telles études. Ni les industriels, qui n’y ont pas intérêt. Ni les États, qui préfèrent ne pas savoir.

Mayotte : un lagon comme cobaye

Le cas mahorais illustre ce que donne l’absence de précaution écologique dans un contexte d’urgence. Mayotte est entourée d’un lagon fermé par une barrière de corail continue. C’est ce qui fait sa beauté. C’est aussi ce qui rend le dessalement particulièrement risqué : l’eau y circule peu, les courants sont faibles, la saumure s’y accumule.

L’usine de la Petite Terre produit environ 3 000 mètres cubes par jour. Elle pompe et rejette à l’extérieur du lagon, là où les eaux sont brassées. Des plongées de contrôle, effectuées environ une fois par an, documentent une zone désertifiée de 10 à 20 mètres carrés autour du tuyau de rejet.

Quelques petits poissons de passage. Rien d’autre. Au-delà, le milieu redevient à peu près normal, mais l’usine est de petite taille.

À Ironi-Bé, pour la grande installation en cours de construction, c’est une autre histoire.Située au cœur du lagon, il a été question de rejeter la saumure dans un compartiment quasi-fermé du lagon. Mais là l’eau est peu mobile et peu profonde.

Le choix du site fait également débat. Damien Devault indique que l’implantation retenue jouxte une zone de mangrove, secteur particulièrement sensible et vaseux. Pomper une eau boueuse soumet les membranes à une usure accélérée et multiplie les besoins en produits chimiques de prétraitement, le coût énergétique et l’obsolescence du matériel. « Les filtres derrière n’aiment pas », résume-t-il.

La procédure d’urgence civile, mandatée par la préfecture, a permis de s’affranchir des études d’impact environnemental. C’est légal. C’est aussi, selon Frédéric Ducarme, un précédent dangereux : « Comme c’est la première fois, le projet va servir de modèle. Et le risque, c’est que si c’est mal fait, les autres pourront continuer à mal faire. »

La solution alternative, pourtant évoquée : installer l’usine offshore, à 5 ou 6 km au large, hors du lagon, alimentée par l’énergie thermique des mers. La saumure serait rejetée en plein océan, dans des courants capables de la dissoudre. Les espèces fixes, coraux et herbiers, ne seraient pas exposées.

Damien Devault a porté ce projet. Il est toujours en évaluation, porté par l’Office de l’eau et soutenu par les élus locaux. La facture des canalisations sous-marines, estimée à une dizaine de millions d’euros pour passer sous la barrière de corail, a été jugée prohibitive. Toutefois, la nécessité pourrait conduire à choisir cela.

Les rejets d’une usine de dessalement tuent les coraux

Ce qu’on ne mesure pas ne dérange personne

L’absence de données n’est pas un oubli. C’est une structure. Les pays qui dessalent le plus, Arabie Saoudite, Émirats, Koweït, ne sont pas ceux qui produisent le plus de recherche indépendante en écologie marine. Israël, grand pays du dessalement et nation universitaire, ne finance pas davantage ce type de recherche. Les industriels opèrent dans un vide scientifique qui leur est confortable.

« Ce qui manque, c’est ce monitoring, cette surveillance en continu de l’impact des rejets sur le milieu », relève Patrick Roux.

En France, ce vide prend une forme réglementaire précise. Il n’existe aucun cadre national fixant les obligations de suivi environnemental pour les usines de dessalement. Les autorisations relèvent de la police de l’eau locale, avec des niveaux d’exigence hétérogènes. 

Sur l’ancienne usine mahoraise, les opérateurs étaient contractuellement tenus de remettre des rapports de monitoring. Ils ne l’ont jamais fait. Le résultat : un procès-verbal. La surveillance, elle, n’a pas eu lieu.

Frédéric Ducarme résume le paradoxe : « Il y a des endroits où vous pouvez faire d’énormes usines, tout évacuer en pleine mer, ça ne posera pas de problème, et des endroits où une toute petite usine suffit à bouleverser complètement une baie entière. »

C’est précisément ce qu’il faudrait savoir avant de construire. C’est précisément ce que l’on ne sait pas.

Les rejets toxiques d’une usine de dessalement

La mer ne se dessale pas deux fois

La question de fond n’est donc pas seulement technique ou économique. Elle est écologique et politique. Peut-on extraire de l’eau de mer à grande échelle, concentrer les résidus et les renvoyer dans le même milieu, sans en cartographier sérieusement les conséquences ? Peut-on multiplier les installations sur un littoral méditerranéen déjà fragilisé par le réchauffement, l’acidification et la surpêche, sans études d’impact sérieuses ?

Éric Tardieu, directeur général de l’Office international de l’eau, plaide pour une intégration du dessalement dans une vision plus large du mix hydrique. « La meilleure ressource en eau, c’est l’eau dont on n’a pas besoin », rappelle-t-il. Sobriété, réparation des réseaux, réutilisation des eaux usées traitées : autant de leviers moins coûteux et moins risqués que de forcer la mer à donner ce qu’on a cessé d’économiser.

En 2050, 90 % du territoire français sera en stress hydrique. La mer, elle, sera là. Mais ce qu’elle contiendra dépend encore des choix qu’on fait maintenant.

Un autre monde est possible. Tout comme vivre en harmonie avec le reste du Vivant. Notre équipe de journalistes œuvre partout en France et en Europe pour mettre en lumière celles et ceux qui incarnent leur utopie. Nous vous offrons au quotidien des articles en accès libre car nous estimons que l’information doit être gratuite à tou.te.s. Si vous souhaitez nous soutenir, la vente de nos livres financent notre liberté.

Isabelle Vauconsant

Faire un don
"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

Votre soutien compte plus que tout

Eau, un nouveau livre puissant qui va vous émerveiller 💧

Notre livre Eau vous invite à prendre conscience que l’eau est à l’origine de toute vie sur Terre et qu’elle est aujourd’hui une ressource rare et menacée. Cette magnifique photographie le rappelle très bien. Sans elle, les cellules, les plantes et les êtres ne seraient pas apparus. Nous devons tout faire pour la protéger.

Après une année de travail, nous avons réalisé l’un des plus beaux ouvrages tant sur le fond que sur la forme.

Articles sur le même thème

Revenir au thème

Pour vous informer librement, faites partie de nos 80 000 abonnés.
Deux emails par semaine.

Conçu pour vous éveiller et vous donner les clés pour agir au quotidien.

Les informations recueillies sont confidentielles et conservées en toute sécurité. Désabonnez-vous rapidement.

^