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Ce marais vieux de 4000 ans dépollue naturellement les nitrates

Entre l'entrée du cours d'eau dans le marais et sa sortie, Bastien Martin a constaté une réduction d'environ 20 à 25 % du taux de nitrates. Les roseaux pompent les excédents.

Le marais de Taligny, en Indre-et-Loire, absorbe les nitrates, freine les crues, soutient les nappes phréatiques et stocke le carbone. Ces fonctions, longtemps ignorées, ont justifié une restauration complète engagée depuis les années 2000. Une réserve naturelle régionale qui rend, silencieusement, des services que l'agriculture industrielle et l'urbanisme continuent de détruire ailleurs.

Un bas-marais tourbeux au bord du Négron

Le marais de Taligny est un bas-marais, c’est-à-dire le fond de vallée du Négron, un cours d’eau qui naît près de Loudun et se jette dans la Vienne à deux kilomètres de Chinon. Sur ses 85 hectares, il s’étend entre prairies, roselières, mares et boisements.

Depuis 2022, 35 de ces hectares sont classés en réserve naturelle régionale, seule RNR d’Indre-et-Loire. L’ensemble du site est également classé Espace naturel sensible par le département.

Son histoire est longue. Des analyses polliniques dans les sols ont permis de dater l’occupation du marais à près de 4 000 ans. Des relevés botaniques de 1908 témoignent déjà de la présence d’espèces remarquables.

Pourtant, pendant des décennies, ce marais a été traité comme un obstacle. Drainé à partir des années 1970, sa rivière déviée, planté en peupliers jusqu’à la fin des années 1990, il a perdu l’essentiel de sa richesse écologique.

En 1992, une tempête renverse près de 80 % des arbres. La commune de La Roche-Clermault et l’Office national des forêts engagent alors une réflexion sur le devenir du site. Elle débouche sur un projet de restauration des fonctions hydrauliques, lancé en 2016.

40 centimètres de nappe et une loutre

Le premier chantier est important. Le Syndicat des Bassins du Négron et du Saint-Mexme supprime le pont-canal, deux vannes en bois fortement dégradées, et crée une nouvelle confluence. En supprimant le pont-canal, on laisse l’eau s’étaler, s’infiltrer, rester.

Résultat : le niveau moyen de la nappe alluviale sur la partie centrale a augmenté de 40 centimètres après les travaux. Et la première loutre d’Europe a été photographiée en mai 2021.

«Ce que vous voyez derrière vous, cette zone très humide, n’existait pas avant 2020 », dit Bastien Martin, conservateur de la réserve et technicien au PNR Loire-Anjou-Touraine, à La Relève et La Peste.

« Depuis qu’on a remonté le fond du fossé central, les eaux restent plus longtemps. Cela a formé ce milieu lacustre dans lequel se sont développés des massifs d’iris, des carex, des joncs, et dans lequel prolifèrent des dizaines de grenouilles vertes, des grenouilles agiles, des tritons. »

Bastien Martin, conservateur de la réserve – Crédit : Isabelle Vauconsant

20 à 25 % de nitrates en moins

Le marais produit aussi un service peu visible depuis la route : il filtre l’eau du Négron. Entre l’entrée du cours d’eau dans le marais et sa sortie, Bastien Martin a constaté une réduction d’environ 20 à 25 % du taux de nitrates. Les roseaux pompent les excédents. En période de végétation active, ils constituent un filtre efficace pour les surplus azotés issus des pratiques agricoles du bassin versant.

« Les roseaux sont des dépolluants naturels », explique-t-il. Des études sont en cours sur les polluants phytosanitaires et pharmaceutiques. Les chiffres ne sont pas encore disponibles, mais la dynamique est là.

Ce service est rendu gratuitement, sans infrastructure, sans énergie consommée. Il exige seulement que le marais fonctionne comme un marais.

La roselière

L’éponge anti-crues

Le marais joue par ailleurs un rôle de tampon. L’hiver, quand le Négron déborde, l’eau s’étale dans les roselières et les prairies humides. Elle y est stockée, retardant son arrivée dans les cours d’eau principaux, et limitant les pics de crue en aval.

« Plutôt que l’eau tombée ruisselle immédiatement dans les ruisseaux et les grands cours d’eau et génère de grosses inondations en aval, elle est stockée plus longtemps dans les sols », dit Bastien Martin. « On ralentit le cycle de l’eau. »

Une zone artisanale, installée depuis 1996 à un kilomètre en amont de la confluence, présentait un risque d’inondation par remontée de nappe. La zone artisanale est aujourd’hui moins exposée qu’avant.

La confluence

Un soutien pour l’étiage

L’étiage est le niveau le plus bas d’un cours d’eau, atteint en période de sécheresse ou de faible pluviométrie, généralement l’été. Le contraire de la crue.

L’été, la logique s’inverse. Le marais restitue lentement les eaux accumulées. Il soutient ainsi le débit d’étiage du Négron et, en aval, celui de la Vienne. Pour les agriculteurs qui disposent d’autorisations de pompage dans les nappes alluviales, cet apport régulier est un avantage concret.

« Cela améliore l’infiltration vers les nappes phréatiques », dit Bastien Martin. « Pour ceux qui ont les autorisations pour pomper dans ces nappes pour l’irrigation, c’est un avantage. »

Ce soutien d’étiage est d’autant plus précieux que les épisodes de sécheresse s’intensifient. La végétation du marais, notamment les rhizomes de roseaux qui descendent à plus d’un mètre de profondeur, maintient une humidité dans les sols même en période sèche prolongée.

Une des mares du site

Les conditions de la vie

Ces services ne sont pas indépendants de la biodiversité. Ils en dépendent. Une roselière gérée avec des tiges de hauteurs variées, des zones fauchées en rotation, des mares connectées aux cours d’eau, filtre mieux, stocke mieux, stabilise mieux les berges.

Sur le marais de Taligny, les inventaires recensent aujourd’hui 1 290 espèces, 77 d’entre elles étant d’intérêt patrimonial. Parmi les espèces emblématiques : la loutre d’Europe, le castor d’Europe, présent depuis 2017, la rousserolle effarvatte avec un potentiel de 200 couples nicheurs, la Samolus valerandi, plante pionnière protégée régionalement, le campagnol amphibie et l’agrion de Mercure, libellule rare.

Des zones humides indispensables

Le marais de Taligny est une réserve naturelle. Il est donc, par définition, préservé. Cependant, il illustre ce que la France a perdu à grande échelle. Selon le WWF France, 50 % des zones humides ont disparu dans le pays depuis les années 1960, en raison de l’intensification agricole, de l’industrialisation et de l’urbanisation. Chaque hectare perdu représente un filtre en moins, une éponge en moins, un réservoir en moins.

La restauration du marais de Taligny a coûté 1 085 119 €, financés à hauteur de 300 000 euros par la région Centre-Val de Loire, 264 000 euros par les fonds FEDER, 281 545 euros par la Communauté de communes Chinon, Vienne et Loire, 139 647 euros par le département d’Indre-et-Loire, 60 000 euros par la Fondation du patrimoine, et 39 926 euros par le FEADER via la DREAL. Un investissement public pour un service rendu gratuitement, en continu, à l’ensemble du bassin versant.

« On a perdu beaucoup de zones humides dans nos régions », dit Bastien Martin. « Gérer celles qui restent est important à plus d’un titre : pour la biodiversité, la conservation des habitats et des espèces. »

Un rappel de ce que les zones humides font, partout, quand on les laisse faire.

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Isabelle Vauconsant

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