Bretagne : face aux intimidations de l’agroalimentaire contre la journaliste Inès Léraud, un collectif défend la liberté d’informer

Durant toute son enquête, Inès Léraud s’est heurtée au silence et au déni des autorités publiques et des acteurs de l’agroalimentaire. En plus du scandale sanitaire et environnemental, la BD est particulièrement édifiante sur les pressions et les menaces qu’a pu subir Inès Léraud, mais aussi les lanceurs d’alerte locaux comme André Ollivro, président de l’association Halte aux marées vertes, ou le docteur Pierre Philippe, ainsi que de nombreux journalistes.
29 mai 2020 - Laurie Debove
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 130 pages
- Impression : France

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La Bretagne est l’une des régions agricoles les plus importantes de France. L’agriculture industrielle y est particulièrement développée avec tous les enjeux de société qui y sont liés : santé, environnement, social. Pourtant, l’emprise des acteurs de l’agroalimentaire y opère une véritable omerta. Aujourd’hui, la journaliste d’investigation Inès Léraud est attaquée en justice par un grand groupe pour l’un de ses reportages, un collectif s’est constitué pour la soutenir et dénoncer cette fabrique du silence.

Bretagne, le scandale des algues vertes

Trois ans d’enquête sur place, appuyée par le travail d’acteurs de terrain et de journalistes qui essaient tant bien que mal d’informer sur les dessous de l’agroalimentaire, ont permis à la journaliste indépendante Inès Léraud, et au dessinateur Pierre Van Hove, de réaliser une BD percutante sur un scandale dissimulé depuis cinquante ans : les algues vertes.

Dans cette longue enquête, Inès Léraud va à la rencontre des lanceurs d’alerte sur le sujet, suite au décès de Thierry Morfoisse, un chauffeur de camion mort d’un infarctus après avoir charrié des algues vertes dans un état de décomposition avancée. Le principal suspect : l’hydrogène sulfuré (H2S), un gaz hautement toxique qui s’échappe lorsque les algues se décomposent.

Depuis la fin des années 1980, au moins quarante animaux et trois hommes ont trouvé la mort sur les plages bretonnes après avoir marché près des algues vertes.

La raison de la prolifération dangereuse de ces algues : une mer peu profonde et claire, un faible courant mais surtout la concentration très élevée de phosphore et d’azote, nutriments dont se nourrissent les algues, issus des nitrates qui viennent des déjections animales et des engrais utilisés pour fertiliser les cultures de l’élevage et l’agriculture industriels bretons.

Durant toute son enquête, Inès Léraud s’est heurtée au silence et au déni des autorités publiques et des acteurs de l’agroalimentaire. En plus du scandale sanitaire et environnemental, la BD est particulièrement édifiante sur les pressions et les menaces qu’a pu subir Inès Léraud, mais aussi les lanceurs d’alerte locaux comme André Ollivro, président de l’association Halte aux marées vertes, ou le docteur Pierre Philippe, ainsi que de nombreux journalistes.

« Les maires ont été dans le déni de la prolifération des algues pendant des années, puis ensuite sur leur dangerosité. Ils ont toujours préféré valoriser le tourisme de leur commune. Pareil, les entreprises en lien avec le tourisme continuent de participer à la théorie de l’incertitude sur la potentielle dangerosité des algues vertes, et ensuite les habitants qui ne veulent pas voir leur patrimoine immobilier dévalué. » explique Morgan Large, journaliste radio dans la Région depuis 20 ans, pour La Relève et La Peste

Bastion français de l’agroalimentaire, les algues vertes sont loin d’être le seul problème causé en Bretagne par cette industrie. Ainsi, Inès Léraud s’est également penchée sur les difficultés économiques et sociales vécues par les agriculteurs et ouvriers de l’agro-industrie, ce qui lui vaut aujourd’hui d’être attaquée en justice par le groupe Cheritel.

L’agroalimentaire et la fabrique du silence

La raison de cette poursuite judiciaire : un reportage d’Inès Léraud paru dans le journal indépendant Bastamag en mars 2019, qui expose à travers plusieurs témoignages anonymes les abus de ce groupe agro-industriel breton sur le travail dissimulé et la fraude sur les étiquettes.

Poursuivie pour diffamation par le groupe, la journaliste Inès Léraud devra comparaître en justice les 20 et 21 Janvier 2021 à Paris. Pourtant, le groupe Cheritel a bien été condamné à près de 100 000 euros d’amende pour maquillage de l’origine de ses produits en novembre 2019. Le groupe avait estampillé des tomates produites à l’étranger comme étant d’origine française.

Ce n’est pas la première fois que la journaliste fait l’objet de poursuites judiciaires pour son travail de fond sur l’agroalimentaire. En 2017, le scientifique controversé Christian Buson avait déposé une plainte uniquement contre la journaliste (au lieu d’attaquer l’éditeur comme cela se fait habituellement) avant de la retirer quelques jours avant le procès.

Pour le collectif qui soutient Inès Léraud, ce rétropédalage est la preuve que « cette attaque judiciaire était une tentative d’intimidation ». Et malheureusement, son cas est loin d’être isolé. Le collectif dénonce ainsi la fabrique du silence qui s’opère en Bretagne, favorisée par la connivence entre l’agroindustrie, énorme machine à profits, et les décideurs publics, dont certains cumulent parfois des postes dans les deux milieux.

« En Bretagne, quand on commence à enquêter sur l’agroalimentaire, on perd des subventions quand on donne la parole à des opposants à des porcheries industrielles, on perd des subventions quand on s’exprime sur un problème de pesticides sur sa commune. Parfois, ce sont les CDD qui sont non reconduits. Mais il y a aussi d’autres méthodes : les journalistes reçoivent par SMS des menaces en diffamation, par exemple s’ils ne nuancent pas leur propos sur la méthanisation, ou alors on se fait blacklister. Suite à un de mes reportages, ma radio n’a plus reçu aucun communiqué de presse de la communauté de communes pendant deux ans ! Et moi, je suis salariée, alors imaginez la pression pour un pigiste. » décrit ainsi Morgan Large, journaliste bretonne, pour La Relève et La Peste

Cette situation devient de plus en plus courante en France, à un point tel que le pays a perdu deux places dans le classement mondial de la liberté de la presse, par Reporters Sans Frontières, la plaçant à la 34ème position, un piètre résultat. Face aux pressions et aux intimidations, le collectif de soutien à Inès Léraud, « l’exemple de trop », défend aujourd’hui la liberté d’informer sur le secteur de l’agroalimentaire.

Crédit : Editions Delcourt

La nécessaire transparence pour nourrir un débat démocratique sur la transition agricole

Dans une lettre ouverte, le collectif s’adresse ainsi aux élus de la Région Bretagne pour les interpeller sur le sujet. Il demande notamment à la Région de contribuer à la création d’un observatoire régional des libertés de la presse. Cet outil indépendant aurait pour objectif de favoriser les conditions d’une information transparente et intelligible par tou.te.s, notamment sur l’agro-industrie.

Cette proposition fait écho à la Cellule Déméter créé par le gouvernement. Sous prétexte de lutter contre « l’agribashing », cette cellule veut empêcher les intrusions dans les élevages et les abattoirs des lanceurs d’alertes. Mais à force d’opposer agriculteurs industriels et société civile, le gouvernement occulte le vrai débat : la nécessité vitale de changer de modèle agricole.

Car ce ne sont pas les agriculteurs, parfois prisonniers d’un système qu’ils n’ont pas choisi, qui sont remis en cause, mais bien l’agro-industrie qui maltraite les êtres vivants (humains et non-humains), pollue l’environnement et a des conséquences catastrophiques à de nombreux points de vue. Pour la Confédération Paysanne :

« une action politique agricole réussie doit se positionner sur le besoin de revenus, de reconnaissance, et une nouvelle Politique Agricole Commune pour réorienter le modèle. »

Seulement, un échange démocratique doit pouvoir s’appuyer sur des informations transparentes et claires, d’où l’importance de défendre la liberté d’informer sur les rouages de l’agroalimentaire pour élever et nourrir le débat public sur ce sujet crucial au vu de la crise écologique, sociale, sanitaire et économique en cours.

Le collectif invite tous ceux qui le souhaitent à signer leur lettre (clôture des signatures aujourd’hui) afin de donner du poids à leur demande, et de briser enfin la fabrique du silence en Bretagne et ailleurs.

crédit photo couverture : Portrait le jeudi 9 novembre 2017 de Ines Léraud, productrice de France-Culture basée en Bretagne (Commune de Maël-Pestivien dans les Côtes d’Armor) – Vincent Gouriou

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