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La France est le pays d’Europe qui chasse le plus d’espèces d’oiseaux

« Ça ne fait qu’aggraver le problème » : pourquoi continuer à chasser les oiseaux ?

À l’heure où les populations d’oiseaux s’effondrent, la France continue pourtant d’en autoriser la chasse par dizaines, malgré ses effets sur les espèces et les écosystèmes.

Ils s’effacent presque en silence. Entre 1989 et 2019, les populations d’oiseaux des milieux agricoles ont chuté de 29,5 % en France, celles des villes de 27,6 %. Sur les 123 espèces communes suivies par le Muséum national d’Histoire naturelle, 43 étaient en déclin.

Dans cette avifaune déjà exsangue, la France conserve pourtant une singularité : 64 espèces d’oiseaux chassées, un record européen ! Dont un tiers (20) en mauvais état de conservation.

Des espèces déjà en déclin dans le viseur

La chasse n’est pas toujours la première responsable du déclin. Agriculture intensive, disparition des haies, pesticides ou destruction des habitats pèsent souvent davantage. Mais pourquoi ajouter une mortalité évitable à des populations qui encaissent déjà tous ces bouleversements ? Émilienne Grzegorczyk, qui travaille au Centre d’écologie et des sciences de la conservation (CESCO), au Muséum national d’Histoire naturelle, invite précisément à distinguer les causes.

« Le déclin d’une espèce est souvent dû à plusieurs facteurs. Dans ce cas, suspendre la chasse est souvent le levier d’action le plus rapide et simple à mettre en place. Il relève également du principe de précaution », explique-t-elle à La Relève et la Peste. 

Continuer à les chasser alors qu’elles ploient déjà sous d’autres pressions revient à tirer sur l’ambulance.

« Quand on a une espèce qui est en mauvais état de conservation, le fait de tuer des individus ne fait qu’aggraver le problème », renchérit Benoît Fontaine, biologiste de la conservation CESCO.

Bécassine des Marais – Crédit : Wikimedia Commons

En 2025, la Commission européenne a demandé à la France de suspendre ou réduire la chasse de sept espèces en déclin. Le Canard siffleur avait perdu 50 % de ses effectifs en 12 ans, le Canard pilet 34 % en 17 ans et la Caille des blés 25 % en 10 ans.

Plus vertigineux encore, la Bécassine des marais ne compterait plus qu’une cinquantaine de couples nicheurs en France, contre environ 500 dans les années 1980, tandis que quelque 180 000 individus sont encore abattus chaque année.

Même paradoxe pour le Tétras lyre, « quasi menacé » en France. Mais toujours chassable… « Si vous me demandez si c’est pertinent, je vous dis non », tranche Benoît Fontaine.

Tétras Lyre

Des frontières que les oiseaux ignorent

Notre singularité est telle qu’on abat en France des oiseaux qui sont protégés dans d’autres pays ! Aux marais d’Harchies, à cheval sur la frontière franco-belge, des oiseaux protégés côté belge gagnent chaque jour les étangs français où certains redeviennent chassables.

En 2017, 1 700 oiseaux étaient recensés la veille de l’ouverture de la chasse. Le lendemain, 500 avaient disparu. « D’un point de vue de la conservation, ça n’a pas de sens », explique Benoît Fontaine à La Relève et la Peste.

Or les oiseaux, eux, adaptent leur comportement. Émilienne Grzegorczyk évoque un « paysage de la peur ».

« Il y a des groupes entiers d’oiseaux qui vont vers les pays protégés ou qui sortent des pays chassés pour fuir l’ouverture de la chasse. Il y a aussi des déplacements de population observés par les scientifiques », précise-t-elle.

Pour la chercheuse, une certaine cohérence entre États s’impose donc le long des voies migratoires.

Martin Pêcheur au Marais d’Harchies – Crédit : Dantou007 / Flickr

Ces oiseaux blessés qui échappent aux comptes

Il y a ceux qui tombent et que le chasseur récupère. Et les autres. Oiseaux touchés, perdus, puis morts plusieurs heures ou plusieurs jours plus tard. Ce phénomène, appelé crippling loss (pertes par blessures), demeure mal documenté et insuffisamment intégré aux quotas.

« Parfois, l’animal n’est pas tué sur le coup. Il est seulement blessé, puis meurt quelques heures, voire quelques jours plus tard », explique Émilienne Grzegorczyk.

Pour certaines espèces, cette mortalité pourrait atteindre « jusqu’à 20 % ». Or ces oiseaux absents des tableaux de chasse rendent les quotas partiellement aveugles.

Le canard siffleur est l’une des sept espèces migratrices dont la chasse n’est pas considérée comme durable – Crédit : LPO

Élevés pour être relâchés… puis abattus

Chaque année, la filière française produit environ 12 millions de faisans, 5 millions de perdrix et 1,5 million de canards colverts. Une partie est destinée aux lâchers cynégétiques. Des animaux élevés pour être déposés dans la nature, puis chassés.

L’aberration ne se cantonne pas à l’éthique. Ces lâchers peuvent aussi affecter les populations sauvages par croisements génétiques et diffusion de caractères peu adaptés à la vie dans la nature. Des travaux ont notamment décelé l’empreinte génétique de cailles japonaises d’élevage chez des cailles sauvages européennes.

Émilienne Grzegorczyk pointe le paradoxe. « Même si beaucoup meurent après le lâcher et survivent mal parce qu’ils viennent d’élevage, quand on en relâche des millions, il en reste malgré tout ». Ces survivants peuvent ensuite se reproduire avec les populations sauvages.

La Caille des Blés est l’une des sept espèces migratrices dont la chasse n’est pas considérée comme durable – Crédit : Wikimedia Commons

Quand le tir bouleverse tout l’écosystème

Car une chasse ne touche jamais le seul oiseau abattu. Coups de feu, chiens et présence humaine dérangent aussi les espèces voisines, qui peuvent déserter leurs zones de repos ou de nourrissage.

« Quand on chasse une espèce, on affecte aussi celles qui partagent le même milieu, même si elles ne sont pas elles-mêmes chassables », insiste Émilienne Grzegorczyk.

Cette vulnérabilité n’a rien de théorique. En septembre 2026, la LPO a annoncé porter plainte après la découverte en Loire-Atlantique d’une Sterne hansel, espèce intégralement protégée en France, retrouvée criblée de plomb, alors qu’elle appartenait à la dernière colonie d’Europe centrale, classée en danger critique d’extinction en Allemagne.

Sterne Hansel – Crédit : Wikimedia Commons

La pollution au plomb

À cela s’ajoute donc le plomb. La grenaille de plomb est interdite depuis 2023 dans les zones humides de l’Union européenne et à proximité. L’Agence européenne des produits chimiques estimait qu’environ un million d’oiseaux d’eau mouraient chaque année dans l’UE d’une intoxication au plomb. Le tir peut manquer sa cible, mais la pollution, elle, demeure.

Des « traditions » régulièrement retoquées par la justice

Tenderies, pantes, matoles (soit : filets tendus au sol, nœuds coulants ou petites cages destinées à capturer les oiseaux)… Plusieurs techniques dites traditionnelles ont été rattrapées par la justice. En 2022, le Conseil d’État a retoqué plusieurs autorisations ministérielles, jugées contraires au droit européen sur les captures massives ou non sélectives.

Encore récemment, le Conseil d’État a rejeté les recours de One Voice et de la LPO contre les arrêtés encadrant la chasse aux pantes (des filets) de l’alouette des champs. Cette chasse traditionnelle pourrait reprendre dès cette saison dans les départements de Gironde, des Landes, du Lot-et-Garonne et des Pyrénées-Atlantiques.

Émilienne Grzegorczyk tempère toutefois le procès. Spectaculaires et très médiatisées, ces pratiques sont aujourd’hui marginales. Le débat paraît presque à contretemps.

Les populations s’amenuisent, mais l’on cherche encore à déterminer combien d’oiseaux peuvent être prélevés. Peut-être faut-il désormais inverser la question. Pourquoi continuer ?

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