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Les « villes éponges » protègent de la sécheresse et limitent les inondations

Copenhague fournit l'analyse la plus complète. Après les orages de 2011, la ville a comparé deux scénarios. Le tout-tuyau coûtait 20 milliards de couronnes pour une perte nette de 4 milliards. La solution combinée, verte et grise, coûtait 13 milliards pour un gain net de 3 milliards. Quant à la valorisation immobilière liée aux aménagements, elle est estimée à 1,4 milliard de couronnes. 

Noues, cours d'école débitumées, toitures végétalisées, parcs inondables : de Lyon à Singapour, les villes veulent absorber la pluie là où elle tombe. Les mesures confirment des gains réels sur les pluies courantes, la chaleur et la pollution des rivières. Tour du monde dans les chiffres.

Un label chinois, des techniques anciennes

À Paris, 74 % du territoire est imperméabilisé. Chaque année, 45 millions de mètres cubes d’eau de pluie filent vers les égouts. Le réseau sature, la Seine reçoit les déversements et les rues chauffent. Ce constat vaut pour la plupart des grandes villes. Or une autre logique gagne du terrain : garder l’eau sur place.

Le terme « ville-éponge » vient de Chine. L’architecte paysagiste Kongjian Yu, fondateur de l’agence Turenscape, le promeut depuis le début des années 2000. Le déclencheur politique est l’inondation de Pékin du 21 juillet 2012, qui a fait 79 morts. Dès 2014, le gouvernement chinois en fait une politique nationale. Trente villes pilotes sont désignées en 2015 et 2016.

Les techniques, en revanche, sont bien plus anciennes. Les Britanniques parlent de SuDS, les Américains de LID, les Australiens de WSUD. Malmö a réhabilité le quartier d’Augustenborg (Danemark) entre 1998 et 2002, bien avant la formule chinoise.

La ville-éponge n’est donc pas une technique unique. C’est un label posé sur des dispositifs connus. Désimperméabilisation, noues, jardins de pluie, toitures stockantes, bassins d’infiltration, zones humides urbaines : rien de neuf sous la pluie.

Là où la pluie tombe

La cible première, c’est le ruissellement. À Augustenborg, 90 % des eaux pluviales des toitures rejoignent un système ouvert de canaux et de bassins. Le volume annuel ruisselé a baissé d’environ 20 %.

À Singapour, le programme ABC Waters retient et traite jusqu’à 85 % du volume annuel de pluie du bassin versant. New York compte plus de 13 000 ouvrages d’infrastructure verte. Ils ont évité 680 millions de gallons (2,57 milliards de litres) de surverses d’égouts en 2023.

Ce dernier point compte. En effet, dans les villes équipées d’un réseau unitaire, les fortes pluies font déborder les eaux usées non traitées dans les rivières. Philadelphie vise une réduction d’au moins 85% de cette pollution. À Berlin, l’enjeu explicite est de protéger la Spree. Sur le site de la Malzfabrik, 43 000m² ont été déconnectés du réseau, la redevance pluviale annuelle a été divisée par deux.

« L’objectif est d’intégrer la problématique des eaux pluviales dans l’aménagement du territoire, en respectant le cycle de l’eau », explique le Cerema.

Singapour – Crédit : Coleen Rivas / Unsplash

Deux degrés de moins

La végétation rafraîchit. Paris annonce une baisse locale de 2 à 3 °C grâce aux espaces végétalisés. À Nantes, le jardin de la Duchesse-Anne permet de gagner 1 à 2 degrés par rapport à l’ancien parking. Selon le CEREMA, un aménagement intégrant gestion des eaux et végétalisation coûte à peine 10% de plus qu’une opération classique en béton.

Copenhague fournit l’analyse la plus complète. Après les orages de 2011, la ville a comparé deux scénarios. Le tout-tuyau coûtait 20 milliards de couronnes pour une perte nette de 4 milliards. La solution combinée, verte et grise, coûtait 13 milliards pour un gain net de 3 milliards. Quant à la valorisation immobilière liée aux aménagements, elle est estimée à 1,4 milliard de couronnes.

Amsterdam avance des ordres de grandeur comparables. Environ 1 % du budget global suffirait pour éviter 60 % des dommages d’une averse de 60 mm/h.

Copenhague – Crédit : Alexander Kovalev / Unsplash

Des sols vivants, enfin

La ville-éponge répond aussi à la perte de nature en ville. Strasbourg a désimperméabilisé 16 000 m² de cours d’école et planté 406 arbres entre 2020 et 2024. La Métropole de Lyon revendique 255 hectares déconnectés depuis 2020, et vise 400 hectares en 2030.

Paris compte 203 cours oasis depuis 2017. Par ailleurs, la renaturation des canaux restaure des milieux aquatiques fonctionnels.

Quand le ciel dépasse le cahier des charges

Reste la question qui fâche. Ces dispositifs sont dimensionnés pour les pluies courantes. En Chine, la norme vise 25 à 30 mm par jour ; à Malmö, une pluie de période de retour quinze ans (une pluie d’une intensité telle qu’on l’observe, en moyenne, une fois tous les quinze ans à cet endroit.).

Or Zhengzhou, ville pilote, a reçu plus de 200 mm en une heure en juillet 2021. Le bilan est de 380 morts et 40,9 milliards de yuans de pertes. Kongjian Yu a lui-même estimé que Zhengzhou ne pouvait pas encore être considérée comme une ville-éponge. Dès 2016, 19 des 30 villes pilotes avaient de nouveau été inondées. Un projet de 13 km² ne change pas le cycle de l’eau d’une ville de plusieurs centaines de km².

Et puis, il y a l’entretien. À Philadelphie, la maintenance coûte environ 25 000 à 30 000 dollars par hectare verdi et par an, supérieurs au budget prévu. En Seine-Saint-Denis, sur la ZAC de la Montjoie, l’entretien des espaces verts coûte cinq fois plus qu’un réseau enterré. Mais ces coûts n’incluent pas le bien-être, la meilleure santé des habitants…

Il y a des erreurs techniques à éviter. À Philadelphie, des sols pollués ou compactés font mourir les plantations. À Singapour, le colmatage des couches filtrantes guette les ouvrages qui retiennent l’eau trop longtemps. L’agence PUB déconseille aussi les plantations en monoculture, qui laissent le sol nu. Le choix des végétaux et le soin qu’on en prend lorsqu’on les installe est fondamental.

Une précaution s’impose également sur les chiffres. Ils mêlent des monnaies, des années et des unités différentes. Philadelphie compte par hectare géré, Paris par m² de cour, Copenhague par programme entier, aux prix de 2015. La hausse américaine intègre en outre l’inflation des coûts de construction, que personne ne déduit. Ces ordres de grandeur se lisent donc ville par ville, pas en classement.

Parfois, la volonté politique s’essouffle. À Bordeaux, la nouvelle municipalité a arrêté en 2026 le programme des cours buissonnières. Elle dénonce des coûts passés de 18,3 à 20 millions d’euros, sur une période de renchérissement général des matériaux.

La ville-éponge fonctionne. Elle réduit le ruissellement des pluies ordinaires, limite les surverses, rafraîchit les rues et rend des sols à la nature. Cependant, elle ne remplace pas complètement les tuyaux : elle les soulage.

Un dernier écart mérite d’être surveillé. Les collectivités françaises publient volontiers des surfaces désimperméabilisées. Elles publient rarement des volumes infiltrés ou des réductions de débit mesurées. Les budgets des plans ParisPluie ou Pleine terre à Nantes ne figurent pas sur leurs pages officielles.

Ainsi, entre l’ambition annoncée, les travaux réalisés et les effets mesurés, l’écart reste la principale zone d’ombre de l’éponge urbaine. C’est là que le débat doit désormais se tenir.

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Isabelle Vauconsant

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