En Norvège, peindre une pale en noir a fortement réduit la mortalité des oiseaux. Une piste prometteuse qui reste à confirmer ailleurs.
Le carnage des éoliennes
Un coup de peinture pour épargner les oiseaux ? L’idée paraît dérisoire face aux immenses rotors des éoliennes. Elle pourrait pourtant faire une différence.
On estime à sept le nombre moyen d’oiseaux tués par les pales d’une éolienne en France chaque année. La LPO rapporte qu’entre 0,3 et 18 oiseaux par éolienne sont tués en France, avec un pic de mortalité de 50 oiseaux par an par éolienne dans certaines zones. Environ 75 % des espèces affectées sont protégées.
La France compte environ 10 000 éoliennes sur son territoire (principalement terrestres), qui causeraient donc la mort de 70 000 oiseaux par an. Un chiffre à mettre en perspective avec les 20 millions d’oiseaux qui tués chaque année en Europe à cause surtout de l’usage intensif de pesticides.
Sur l’île de Smøla, au large de la Norvège, des chercheurs ont tenté l’expérience grandeur nature. En août 2013, ils ont peint en noir une des trois pales de quatre éoliennes. Quatre machines voisines, entièrement blanches, ont servi de témoins.
Les scientifiques disposaient déjà de sept ans et demi de données sur les oiseaux retrouvés morts autour des turbines. Ils ont poursuivi leurs observations pendant trois ans et demi après la mise en peinture, avec notamment des chiens dressés pour rechercher les carcasses.
Le résultat est saisissant. Selon leur étude publiée dans Ecology and Evolution, le taux annuel de mortalité autour des éoliennes modifiées a diminué en moyenne de 71,9 % par rapport aux turbines témoins.
« La mortalité a diminué de 70 % après avoir peint en noir l’une des trois pales », expliquait Roel May, principal auteur de l’étude, auprès de l’Institut norvégien de recherche sur la nature (NINA).
Les rapaces semblent avoir particulièrement bénéficié de la mesure. Avant l’intervention, six pygargues à queue blanche avaient été retrouvés morts au pied des quatre futures éoliennes peintes. Aucun n’y a été découvert au cours des trois années et demie suivantes.
Ce zéro spectaculaire doit cependant être manié avec précaution. Aucun pygargue n’a non plus été retrouvé sous les quatre éoliennes témoins pendant cette même période. Et l’expérience ne portait, au total, que sur quatre turbines modifiées.
Rendre les pales visibles
L’explication avancée tient à la vision des oiseaux. Lorsque les trois pales blanches tournent rapidement, leur mouvement peut se fondre en une sorte de disque indistinct. Ce motion smear, ou flou cinétique, compliquerait la perception du rotor. Une pale noire rompt cette uniformité.
Elle crée un contraste qui pourrait permettre à l’oiseau de discerner plus tôt l’obstacle et d’infléchir sa trajectoire. Mais cette mécanique demeure une hypothèse. L’étude norvégienne constate moins de collisions. Elle ne démontre pas directement ce que perçoivent les oiseaux en plein vol.
Surtout, l’expérience n’a pas produit les mêmes résultats partout. À Eemshaven, aux Pays-Bas, sept éoliennes dotées d’une pale noire ont été comparées à sept turbines témoins entre 2021 et 2024. Cette fois, aucune diminution significative des collisions n’a été observée.
Le décor pourrait jouer un rôle décisif. Smøla offre un horizon ouvert de landes et de marais. Eemshaven est hérissé de bâtiments et d’installations industrielles. Sur cet arrière-plan bariolé, une pale noire pourrait simplement moins ressortir.
Une piste confortée par une étude française publiée en juillet 2026 dans le Journal of Applied Ecology. Des chercheurs ont présenté à des milans noirs et à des pigeons des éoliennes miniatures arborant différents motifs. Rayures et damiers amélioraient la perception du mouvement chez les milans, tandis que le damier la détériorait chez les pigeons.
Il n’existe donc sans doute pas de couleur miracle. Espèce, vitesse des pales, motif et paysage peuvent tous jouer. La peinture garde toutefois un atout majeur. Elle ne nécessite ni radar ni dispositif électronique, surtout si elle est appliquée avant l’installation.
La pale noire n’est pas une solution miracle, mais elle ouvre une piste simple pour rendre les éoliennes plus visibles aux oiseaux.
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