Vous cherchez un média alternatif ? Un média engagé sur l'écologie et l'environnement ? La Relève et la Peste est un média indépendant, sans actionnaire et sans pub.

Semaine de 20 h : utopie radicale ou nécessité ?

"J'ai vu des gens à 35 heures en énorme souffrance. Et des gens au forfait jour, le système un peu sans limite pour les cadres, qui allaient très, très bien. C’est pourquoi je dis souvent : « vous ne détestez pas le lundi, vous détestez la domination au travail »."

La REV, portée par Aymeric Caron, défend une réduction drastique du temps de travail pour redonner du temps libre aux citoyens, mais aussi diminuer la pression productiviste d’une société occidentale qui détruit le vivant. La neuroscientifique Samah Karaki, le sociologue Nicolas Framont, et l’économiste Gilles Raveaud ont échangé sur la faisabilité d’une semaine de 20h en France lors de l’Université d’Eté de la REV.

Samah Karaki, neuroscientifique, fondatrice du Social Brain Institute et autrice prolifique, « le talent est une fiction », « l’empathie est politique » ou encore « contre les figures d’autorité ».

Nicolas Framont, sociologue du travail, fondateur et rédacteur en chef de Frustration Magazine, auteur de « Parasites ».

Gilles Raveaud, économiste, maître de conférence à l’Université Paris VIII.

L’évolution du travail en France

  • 1919 : La loi du 23 avril 1919 instaure la journée de 8 heures et la semaine de 48 heures par semaine.
  • 1936 : Le Front populaire instaure la semaine de 40 heures et crée deux semaines de congés payés.
  • 1982 : Le gouvernement baisse la durée légale à 39 heures et ajoute une cinquième semaine de vacances.
  • 2000 : Les lois Aubry réduisent le travail à 35 heures par semaine, soit 1 607 heures par an
  • 2026 : entre 55% et 75% des travailleurs français, toutes professions confondues, ont des « horaires atypiques » (travail le week-end, en horaires longs de plus de 8h/jour et/ou 40h/semaine, ou en horaires décalés)

Gilles Raveaud, économiste et maître de conférences : « Historiquement, la réduction du temps de travail est la revendication du mouvement ouvrier. Au XIXe siècle, au moment de la révolution industrielle, on voit arriver progressivement les affiches sur les 3/8 pour 8 heures de travail (6 voire 7 jours par semaine), 8 heures de repos et 8 heures de temps libre. Alors que les salaires sont extrêmement bas, ce que les ouvrières et les ouvriers demandent, c’est la liberté.

Aujourd’hui, dans notre société, plus vous êtes haut dans la stratification sociale, plus vous avez de temps libre, plus vous maîtrisez votre temps. Les grands patrons prétendent souvent manquer de temps. En fait, ils déchargent, notamment, des tâches matérielles, sous-traitent l’éducation de leurs enfants, le ménage de leur maison, etc. Le plus souvent à des femmes. La maîtrise et la qualité de son temps est vraiment un privilège social.

Gilles Raveaud – Capture d’écran Thinkerview

La dernière réduction importante du temps de travail en France date du gouvernement de Lionel Jospin, qui a officialisé le passage de la durée légale de 39 à 35 heures par semaine en France. A l’origine : l’union de la gauche avait gagné les élections législatives. Au moment des 35 heures, il y a eu un combat d’une violence incroyable entre les conservateurs et la gauche. Pourtant, sous l’influence de Dominique Strauss-Kahn, les 35 heures ont été conçues de façon à ce que le temps de travail soit annualisé. L’idée était de rendre le marché du travail plus flexible, et les grands perdants justement des « 35 heures » ont été les ouvriers.

Cette idée que toutes les entreprises devaient passer à 35 heures par semaine a toujours été fausse, cela n’a jamais été inscrit dans les fameuses lois Aubry.

La deuxième chose, c’est que passer de 39 heures à « 35 heures » augmente le coût du travail pour les entreprises, mais il y a eu des aides publiques. Toute la rhétorique massive dans l’ensemble des forces conservatrices, reprise paresseusement par bien trop de journalistes, était donc fausse. 35 heures par semaine, c’est faux, l’idée que ça coûtait très cher aux entreprises, c’est faux. »

NDLR : C’est depuis le passage aux 35 heures que le secteur privé a recommencé à créer des emplois. Au total, sur les 3,1 millions créés dans ce secteur entre 1950 et 2017, 1,8 million l’ont été entre 1997 et 2001 (INSEE).

Travail salarié et travail domestique

Samah Karaki, neuroscientifique : « La disponibilité mentale est ce qu’il y a de plus précieux. Si je dois résumer une vie bien vécue, ce serait celle où vous êtes disponible à l’autre, aux autres, à vous.

Plutôt que travail et non-travail, je vais faire une différence entre temps productif et temps improductif. Le temps improductif est une condition de la pensée dans laquelle il se passe des processus qui n’engagent pas votre cerveau exécutif.

Nos circuits exécutifs s’occupent de maintenir l’attention, d’inhiber les mouvements du corps pour rester assis, opérer le raisonnement abstrait, résoudre des problèmes. Ce qu’on a confondu avec l’intelligence humaine. C’est très coûteux énergétiquement, et il peut être capturé par quelqu’un. Là où ça devient politique, c’est que quand notre pouvoir cognitif est capturé, c’est ce qui définit ce que nous sommes qui l’est.

En sorte de compétition avec le réseau exécutif, il y a aussi un réseau par défaut. On tombe dedans sans le choisir, parce que notre cerveau va surchauffer toutes les 10-12 minutes, et on va rêvasser. C’est un peu le spa du cerveau. On peut se l’imposer par la rêverie, ne rien faire, méditer, contempler, jouer avec un enfant.

Ce réseau par défaut a une qualité, c’est en cela que c’est une condition de la pensée : il permet d’organiser notre mémoire, et de faire de la simulation. Donc revendiquer la disponibilité mentale, c’est revendiquer un temps improductif.

Cela ne veut pas dire que la solution serait de travailler moins. Une question devrait rester centrale : qui travaille à notre place et qui a eu historiquement le droit de revendiquer un temps libre ?

La question de 20h par semaine peut être une émancipation française, au détriment d’autres nations ou individus. Dans ce cas-là, on déplace le problème et on laisse les autres avoir un travail encore plus précaire et encore plus invisible.

C’est pour cela que qu’il faut sortir de ce discours de développement personnel qui dit qu’il faut « être disponible et présent au monde », sans considération pour le droit international, parce qu’on en profite déjà bien plus que beaucoup d’autres personnes ailleurs dans le monde. »

Nicolas Framont, sociologue du travail pour les comités socio-économiques : « La réduction du temps de travail est l’un des combats majeurs de la lutte des classes. La confrontation entre le capital et le travail s’est toujours faite autour du temps de travail.

Il y a deux façons d’exploiter quelqu’un : soit le payer moins, soit le faire travailler plus. C’est pourquoi le mouvement ouvrier a essayé d’utiliser ce levier, tout comme celui des revenus.

En 1848, la Seconde République, éphémère après la chute de Louis-Philippe, a tenté d’instaurer la journée de 10 heures. A Paris, où se concentrait quasiment toute la classe ouvrière française, cela a engendré une levée de boucliers considérable de toute la bourgeoisie qui avait été habituée depuis la Révolution française (1789-1799) à avoir le pouvoir.

NDLR : Après avoir été adoptée une première fois en mars 1848, la journée de 10 heures a été supprimée le 9 septembre 1848 suite au retour d’une majorité conservatrice.

Aujourd’hui, une bonne façon de distinguer qui sont les candidats de la bourgeoisie est d’écouter ce qu’ils disent sur l’allongement du temps de travail. Du RN au PS, la pensée dominante, c’est qu’il faut travailler plus tout au long de la semaine, tout au long de la vie. Édouard Philippe le dit le plus.

Le premier risque quand on parle de la réduction du temps de travail, c’est d’oublier ce qui se passe pendant ce temps. Et on le sait tous, le temps s’écoule différemment selon les circonstances dans lesquelles on se trouve. C’est ce qu’on appelle l’intensité du temps de travail. Si un manager me harcèle ou si j’ai une une grande autonomie, ce rapport au temps va être très différent.

En tant qu’expert pour les comités socio-économiques d’entreprises, j’ai mené des enquêtes pendant plusieurs années au sein des entreprises. Et il y a quelque chose qui m’a beaucoup interpellé : la question du temps de travail n’était pas une question centrale.

J’ai vu des gens à 35 heures en énorme souffrance. Et des gens au forfait jour, le système pour les cadres un peu sans limite, qui allaient très, très bien. C’est pourquoi je dis souvent : « vous ne détestez pas le lundi, vous détestez la domination au travail ».

J’ai même vu des gens à la semaine de 4 jours avec des horaires plutôt légers. Leur entreprise était tellement dysfonctionnelle qu’ils allaient très mal. Et au lieu d’avoir deux jours pour stresser, ils en avaient trois.

Les limites de la réduction du temps de travail sont de quatre ordres : l’intensité, les conditions de travail, l’autonomie, et la différence entre travail productif et reproductif.

Sur l’intensité, j’ai vu de la souffrance pour la surcharge ET pour la sous-charge de travail. Les gens mis au placard vivent les pires conditions en termes de souffrance et d’exposition à des maladies psychiques. Les gens surchargés par le travail, eux, n’arrivent plus à penser à autre chose, en rêvent la nuit, développent des troubles alimentaires. Les conséquences sur le reste de leur vie sont évidemment tellement fortes que même s’ils n’ont que 35h de travail, cela va contaminer tout le reste de leur vie.

Sur l’autonomie, on peut travailler beaucoup si on est libre de son temps et qu’on sait qu’on peut s’arrêter quand on veut, cela change tout.

Sur la distinction entre le travail productif, encadré par la loi, et le travail reproductif. Une fois libéré du travail salarié, il reste toutes ces tâches quotidiennes, qui font tourner le capitalisme, notamment le travail domestique. Cela interroge ce qu’on fait de ce temps, et qui l’exerce.

Le point de vigilance : est-ce qu’en réduisant le temps de travail, on va vraiment dégager du temps libre pour tout le monde ? Ou bien est-ce que le temps qui restera, à savoir le temps de travail reproductif va être dévolu à certain.e.s plus que d’autres ? L’expérience montre que c’est déjà le cas.

Les statistiques de répartition des tâches domestiques montrent une très faible évolution ces 20 dernières années. Même si nos réseaux sociaux sont envahis de papas parfaits avec des sacs kangourous qui apparaissent hyper impliqués. Dans les faits sociologiques, il n’y a pas eu beaucoup d’évolution. »

NDLR : En 2026, en France, les femmes consacrent toujours en moyenne environ 1h30 de plus par jour aux tâches domestiques et parentales que les hommes.

Nicolas Framont

L’importance des conditions de travail

Samah Karaki : « Il est sain de sortir de l’assignation capitaliste et coloniale aux chiffres 10h, 20h, 30h. Le plus important, ce sont les conditions de travail.

Prenons le cas du burnout. Le cerveau ne fait pas de différence entre un stress psychologique et un stress physique. Si je subis un manque de contrôle au travail, c’est perçu par le cerveau comme un vrai prédateur. On met alors en veille tout ce qui ne paraît pas prioritaire pour survivre : la digestion, le système immunitaire, la libido, la réparation des tissus.

Quand vous êtes stressé, vous vous faites des blessures dont vous ne vous rendez pas compte, parce que la perception de la douleur est mise en veille. C’est pour cela que l’usure des corps se voit à partir d’un certain âge, parce que le stress est complètement silencié.

« On n’a pas l’énergie » est un langage capitaliste pour dire que notre système physiologique est en péril. Et au bout d’un moment, quelque chose va craquer. C’est pourquoi il est très dangereux de généraliser une description du burnout. Il peut se traduire de plusieurs façons : un ulcère, une maladie cardiovasculaire, etc.

Le burnout n’est pas une question de quantité de travail, mais de prédation psychologique. Diminuer l’autonomie des salariés revient à leur retirer le contrôle. Il y a alors l’apparition d’une réponse au stress, comme si le salarié était attaqué dans son intégrité physique.

Le deuxième prédateur psychologique est l’incertitude. Quand on ne sait pas exactement son rôle, à quoi sert ce que nous sommes en train de faire, etc. L’incertitude active dans notre cerveau les mêmes zones que l’intoxication alimentaire, parce qu’on n’a pas eu le temps, dans l’évolution, de séparer les deux.

Ce mécanisme, en cas de doute, va toujours envisager la mort comme une possibilité. Dans ce cas, vous n’êtes pas disponible au monde. Vos anxiétés nocturnes, c’est l’incertitude. Le cerveau vous dit de ne pas dormir de peur d’être attaqué dans votre sommeil.

Mais le troisième, et le plus documenté, c’est le statut social. Si on se sent humilié, méprisé, dominé par l’autre. L’épidémiologiste britannique Richard Wilkinson a théorisé l’impact des inégalités sociales sur la santé physique et mentale. Selon les classes sociales, nous avons certaines maladies.

Et les maladies liées au stress et au statut social vont se retrouver d’abord chez les plus précaires, puis ensuite chez les plus dominants. Ces derniers sont stressés car ils ont peur de perdre les privilèges qu’ils ont accumulés. »

NDLR : Wilkinson et ses confrères ont prouvé que les sociétés les plus inégalitaires affichent des taux nettement plus élevés de :

  • Maladies cardiovasculaires (hypertension, infarctus)
  • Obésité et diabète de type 2 (liés à des comportements de compensation face au stress)
  • Dépression et troubles anxieux
  • Baisse de l’espérance de vie globale

« Vous pouvez travailler 10 heures par semaine, mais si vous êtes méprisé, écrasé, ignoré, humilié, tout le temps libre est préoccupé par la souffrance de ces 10 heures de travail. Un peu comme un chagrin d’amour qui vous accompagne tout le temps », résume Samah Karaki.

La perte de sens et les bullshit jobs

Nicolas Framont : « Le « bullshit job » – ou « job à la con » est une notion théorisée par le fameux anthropologue anarchiste David Graeber. Dans son livre éponyme, David Graeber décrit comment de nombreux métiers administratifs, dans le tertiaire, on ne comprend pas leur utilité. De plus en plus de gens disent qu’ils n’aiment pas leur travail. Beaucoup de personnes ont des boulots tellement absurdes qu’elles font autre chose sur leur temps de travail.

On peut rattacher les bullshit jobs à la structure du capitalisme, car ils remplissent souvent des fonctions de contrôle et morales. Dans les grosses entreprises où je suis allé, des départements entiers sont dédiés à contrôler, optimiser, commenter le travail des autres, plutôt que faire ce travail.

C’est-à-dire que le fait qu’on se sente mal au travail, c’est un plan. Le bien-être au travail n’est pas revendiqué par les capitalistes, parce que même si le mal-être diminue la productivité à court terme, il apporte avant tout de la stabilité. Et le capitalisme, depuis ses débuts, il veut de la stabilité. Il ne veut pas de poudrière dans ses entreprises.

Des gens instables, insécurisés en permanence, vont avoir beaucoup plus de mal à communiquer entre eux. Quand on est très stressé, on a du mal à faire corps avec ses semblables, on est paranoïaque, on ne fait plus confiance à personne. Et ce salariat-là, c’est le salariat rêvé du patronat français.

Et malheureusement, c’est la réalité du salariat français actuel. Ils payent des gens pour nous déstabiliser, nous insécuriser, nous foutre des coups de pression, des coups de stress, et ils appellent ça du management.

Il y aurait beaucoup de bullshit jobs à supprimer, donc beaucoup de postes vacants. Mais ce n’est pas grave, car le problème du chômage a été construit par la bourgeoisie pour ne pas poser la question du travail. Toutes les politiques faites au nom de la lutte contre le chômage nous empêchent de faire des politiques pour le travail et pour le bien vivre, tout simplement. »

Le danger de l’IA

Nicolas Framont : «Le danger, c’est l’intelligence artificielle. Les grands patrons et les technophiles nous disent et nous répètent que l’IA va booster la productivité. En réalité, il y aura une automatisation toujours plus poussée à des tâches, dans le but de tailler les effectifs ou d’intensifier les rythmes de travail.

Même si elle peut réduire le temps de travail, et d’abord celui des cadres intellectuels, dans les études actuelles, l’IA mène à un phénomène qu’on appelle le « brain fry » (cerveau grillé). La vitesse avec laquelle le traitement de l’intelligence artificielle nous parvient dépasse les capacités cognitives de traitement de l’information. On ne va pas pouvoir aller plus vite que notre physiologie. En terme de santé mentale, ça ne tient pas. L’IA est aussi une catastrophe écocidaire et extractiviste.

Il faut aussi se méfier du discours permanent de la part des idéologues du capitalisme qui nous disent que « tout a changé. On a changé de paradigme. On ne vit plus dans le même monde. Tout a disparu. Ce ne sont plus les mêmes luttes ».

Quand François Hollande disait en 2012, lors du meeting du Bourget, « Mon ennemi, c’est le monde de la finance », il invisibilisait complètement le Grand Patronat et la Grande Bourgeoisie française, qui est coloniale et nuit à de nombreux peuples dans le monde.

Alors que la Grande Bourgeoisie française, ce sont des gens qui ont un nom, une adresse, un visage. On peut les trouver chaque été dans le classement Challenges des 500 plus grandes fortunes de France. Or, cette année, Challenges a une couverture particulièrement moche, sans aucune photo de riches dessus. Parce que Bernard Arnault, qui a racheté Challenges l’année dernière, en avait marre que ce soit toujours sa tête qui fasse la couverture par son statut d’homme le plus riche de France, et l’un des plus riches du monde.

Dans les années 2010, le nouveau paradigme c’était la finance, des flux abstraits. A présent, le nouveau paradigme serait l’IA. Nous dire qu’on a changé de paradigme et que le pouvoir est ailleurs, c’est une façon de protéger le pouvoir qui, lui, est quasiment le même dans le cas de la France, de l’Italie, du Royaume-Uni. Ce sont les mêmes vieilles familles qui nous dirigent depuis des décennies.

Et ces bonnes vieilles familles aiment bien s’invisibiliser. Je pense que l’IA leur donne ce fantasme ultime de pouvoir disparaître totalement tout en continuant de régner, tout en continuant d’accumuler, derrière des processus abstraits et des circuits informatiques.

Et c’est très arrangeant pour eux qu’on pense que c’est le cas, qu’on pense qu’on va être dirigés, comme dans Terminator, par un système informatique qui se serait rebellé. Mais ne vous inquiétez pas, je pense que la classe capitaliste mondiale compte bien garder la main. Il n’y aura pas d’ordinateur qui prendra le pouvoir, par contre, il y aura les éternels profiteurs qui continueront de régner, ce qui n’est pas beaucoup plus réjouissant, d’autant qu’ils sont quand même de plus en plus puissants.

C’est pour cela que je me méfie toujours avec ces idées de révolution technologique. Est-ce que l’IA est une catastrophe ? Oui. Est-ce que l’IA va nous libérer du temps de travail ? Non, le patronat, historiquement, dès que des technologies ont permis de rendre des tâches plus simples, a donné plus de travail aux salariés, à chaque fois. C’est pareil avec l’IA, les tâches qu’on va pouvoir accélérer éventuellement vont être remplacées par d’autres. »

Trop de contrôle au travail menace la démocratie

Samah Karaki : « Le travail en lui-même est bon pour le cerveau. Un bébé en train de transvaser de l’eau d’un verre à l’autre, il bosse, il est à fond. Sauf que son travail n’enrichit pas quelqu’un.

Sur le travail, une politique de sobriété temporelle doit être prise en compte. Quand je ne travaille pas pour que quelqu’un s’enrichisse, j’ai le temps de préparer mon plat. Le temps de faire tout ce que nous faisons en surconsommant parce qu’on n’a plus le temps. C’est là où cela touche à l’écologie. On peut continuer à travailler, mais pour soi. Réparer ce que nous cassons. Prendre le temps de se soigner. L’IA en est l’opposé, c’est une course vers la vitesse.

Attention cependant, aujourd’hui, quand on a du temps libre, la première proposition par défaut, c’est la consommation. On a beaucoup d’exemples de gens qui se sont enrichis grâce à la tech et qui deviennent des grands pollueurs parce qu’ils ne travaillent pas. Ils ont le temps de polluer et de consommer. De faire le tour du monde, de prendre des avions.

C’est très dangereux de ne pas penser le travail sans penser à la question écologique et sans penser la question de l’infrastructure démocratique que permet de ne pas être dans un travail productif.

Qu’est-ce qui doit soutenir la démocratie ? C’est le temps que nous prenons à discerner, à lire, à rencontrer les autres, à imaginer. En fait, c’est ça le problème de la démocratie. C’est que nous n’avons pas le temps de comprendre ce que nous avons comme choix.

Le raisonnement abstrait, la résolution de problèmes, la génération d’hypothèses, d’estimation cognitive, toutes ces circuits que nous utilisons pour faire des maths sont les mêmes pour faire des choix politiques qui nous concernent. C’est en cela aussi que les deux questions doivent être liées à ce qu’il y aurait comme alternative au travail. »

Gilles Raveaud : « L’économiste et statisticien Thomas Coutrot, dans Le bras long du travail, analyse réalisée pour la DARES (le service statistique du ministère du Travail), montre le lien entre l’absence de contrôle dans son travail et la fuite démocratique.

Il démontre que les gens qu’on ne consulte pas au travail, qui doivent respecter des consignes absurdes, et donc mal faire leur travail, vont s’abstenir de voter de façon massive. C’est effroyable aux élections.

Comme on les disqualifie dans leur propre domaine de compétences, ils en viennent à penser qu’ils n’ont aucune valeur. C’est un résultat très classique de la sociologie du travail croisé avec la sociologie politique. Ou alors, ils vont voter pour l’extrême droite.

Comme le montrent les travaux de Dominique Méda ou de Thomas Coutrot, parmi les pays riches, la France est le pays où les relations de travail sont les plus mauvaises, où la défiance entre supérieurs et subordonnés est la plus élevée, où la défiance entre collègues est la plus élevée. C’est cela, la vraie crise du travail française. »

Le partage plus égalitaire du travail : une piste

Gilles Raveaud : « Le partage du pouvoir dans les entreprises devrait être une mesure plus promue. De nombreuses études montrent que cela a des effets majeurs sur le bien-être des salariés et même la productivité.

Pour être provocateur, avant de penser à la semaine de 20h, plein de gens aimeraient déjà bien travailler 30h, et plein d’autres pouvoir travailler. Notamment celles et ceux qui galèrent avec l’arrivée de l’IA qui détruit énormément d’emplois.

Mieux partager le travail dans les entreprises aurait des effets très importants sur le bien-être des gens, et pour la démocratie ».

Nicolas Framont : « Il faut réduire le temps de travail, et revenir sur la division du travail. Ce qui rend le travail aussi ennuyeux, aliénant, c’est qu’on l’a divisé entre catégories sociales. Des gens vont penser le travail, et d’autres l’exécuter. Il n’y a rien de plus absurde ou de plus déshumanisant.

Diminuer le temps de travail doit permettre de réfléchir collectivement la répartition du travail. Tous les salaires devraient être égaux. »

Laurie Debove

Faire un don
"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

Votre soutien compte plus que tout

Eau, un nouveau livre puissant qui va vous émerveiller 💧

Notre livre Eau vous invite à prendre conscience que l’eau est à l’origine de toute vie sur Terre et qu’elle est aujourd’hui une ressource rare et menacée. Cette magnifique photographie le rappelle très bien. Sans elle, les cellules, les plantes et les êtres ne seraient pas apparus. Nous devons tout faire pour la protéger.

Après une année de travail, nous avons réalisé l’un des plus beaux ouvrages tant sur le fond que sur la forme.

Articles sur le même thème

Revenir au thème

Pour vous informer librement, faites partie de nos 80 000 abonnés.
Deux emails par semaine.

Conçu pour vous éveiller et vous donner les clés pour agir au quotidien.

Les informations recueillies sont confidentielles et conservées en toute sécurité. Désabonnez-vous rapidement.

^