Lille protège ses écoliers avec trois principes : débitumisation, isolation et végétalisation. Pour un coût annuel qui oscille entre 1 et 1,2 million d'euros, 3 nouvelles cours d'école sont débitumisées chaque année pour supporter les vagues de canicule toujours plus intenses.
Qui a déjà trouvé du réconfort, à travers la fenêtre d’une salle de classe, en regardant les arbres au loin ? Ce réconfort, la ville de Lille l’a apporté à près de 17 écoles, à travers des îlots de fraicheurs, et compte bien continuer sa lancée. En période de canicule, ce programme de réhabilitation est un soulagement précieux pour les élèves.
« En enlevant le bitume, il fait en moyenne 4 à 5°C plus frais dans les cours », raconte l’adjointe au maire de Lille Charlotte Brun, responsable du projet des îlots de fraicheurs dans les cours d’écoles de la ville, pour La Relève et La Peste.
Lancé en 2018, ce projet ambitieux et dans l’ère du temps devrait influencer la France et l’Éducation nationale pour se protéger un peu mieux des effets du dérèglement climatique. A l’heure actuelle, toutes les écoles de la ville sont désormais végétalisées.

Végétalisation de la cour de l’école Trulin
Comment fonctionne un îlot de fraîcheur ? Pour le comprendre, il faut s’intéresser au phénomène inverse, les îlots de chaleur. Les îlots de chaleur urbain (ICU) se manifestent par des températures nocturnes plus élevées en ville que dans les zones rurales voisines : par exemple de +3 C.
Ici, ces îlots de fraîcheur ont l’effet inverse. Sans béton, l’eau s’infiltre et l’évapotranspiration opère. « Enlever le bitume et avoir des matériaux perméables permet l’infiltration et l’évapotranspiration de l’eau. Le sol rend l’eau stockée pendant les fortes chaleurs », précise l’élue. C’est par le sol que l’eau s’évapore, rafraîchissant considérablement les cours d’école concernées.

École Gounod : avant (gauche) / après (droite)
Des enfants épanouis avec la classe végétalisée
Pour Charlotte Brun, adjointe au maire et responsable du projet depuis 2018, ces îlots de fraîcheur sont des cercles vertueux à la fois pour la ville et pour les enfants. Le projet ne se cantonne pas à une simple équipe de BTP venue arracher le bitume, mais à une analyse et une élaboration de la cour pensée avec l’aide des enfants et du corps enseignant.
Un processus plus long, mais plus riche : « Cela a un impact majeur sur les enfants. Voir les saisons, observer, entendre des oiseaux, toucher les copeaux, toucher le bois. Jouer en contact avec la nature. »
Certaines classes ont même lieu dehors. Plus qu’un projet contre la chaleur, c’est une véritable émancipation urbaine qui, à terme, bénéficiera à l’ensemble de la ville.

École Turgot : avant (gauche) / après (droite)
Laboratoire climatique
En effet, ces îlots de fraîcheur s’inscrivent dans un plan transversal de lutte contre le réchauffement climatique. Par le biais des écoles, la municipalité expérimente une stratégie qui a vocation à transformer durablement la vie des Lillois·es.
« C’est un projet totalement approuvé par nos équipes parce qu’il est transversal. Les équipes adorent le principe, et en plus, elles testent dans les écoles des choses qu’elles vont après appliquer dans l’espace public. Il y a un vrai goût de l’expérimentation à Lille », nous indique Charlotte Brun.
Chaque chantier et chaque résultat s’intègrent dans une ligne globale, appliquée ensuite à la ville entière. La municipalité ouvre même les cours d’écoles en-dehors des heures de classes pour que tous les riverains puissent bénéficier de leur fraîcheur.
« Les cours d’école peuvent aussi s’ouvrir le week-end et durant les vacances, et servir cet objectif sociétal d’accès à un espace ludique, rafraîchi, qualitatif. »

Débitumisation de la cour de l’école Kergomard. Photo GF – Ville de Lille
Justice climatique et justice social
En plus d’être la clef de voûte d’un projet climatique, les îlots de fraîcheur sont aussi le fer de lance d’une justice sociale. Charlotte Brun est très claire là-dessus : les premiers bénéficiaires du projet sont ceux qui en ont le plus besoin.
Même si le but final est d’étendre la végétalisation des écoles à toute la ville, au rythme de 3 ou 4 écoles par an, il faudrait plus de 20 ans pour mener le projet à son terme. La ville a donc dû faire des choix. Les sélectionnés : les espaces les moins verts de la ville, et les quartiers populaires.

École Desbordes-Valmore
« On a traité en priorité les cours d’école les moins végétalisées, les plus bitumées, celles qui n’avaient pas d’arbres du tout. On a aussi veiller à s’occuper des quartiers où il y a davantage de personnes sous le seuil de pauvreté qui n’ont pas forcément de jardin. »
Un plan de bataille rodé, freiné jusqu’ici seulement par le budget et un cahier des charges exigeant. L’adjointe à la municipalité ne s’en cache pas : « Je ne peux pas non plus en faire 10 l’été, parce qu’il y a un plan de suivi de travaux. »
Une Éducation nationale à la traîne
Bien que concernée et ravie par le projet, l’Éducation nationale est loin d’en être un pilier. Charlotte Brun explique que même si l’institution s’intéresse aux collectivités locales et notamment à l’association Récréation Urbaine, qui recueille les envies des enfants et des adultes sur l’avenir de leurs écoles, elle reste mesurée quant à la réelle implication de l’État.
« Il devient urgent d’aider les collectivités locales à financer ces travaux coûteux, mais créateurs d’emplois et de techniques non délocalisables. On ne peut pas laisser les collectivités locales chercher toutes seules des financements. Le gouvernement a récemment retiré aux collectivités des subventions pour les réseaux de chaleur et de froid […] on marche un peu sur la tête. »
Les plantations sont réalisées en automne. Les équipes sont particulièrement vigilantes aux épisodes de gel qui peuvent arriver l’hiver, et affaiblir les arbres. Chaque année, ils prennent en compte les espèces qui survivent et adaptent leurs méthodes.
Dans une France frappée de plein fouet par les effets du réchauffement climatique, Lille s’affirme comme l’un des laboratoires d’une nouvelle architecture urbaine capable de résister aux épisodes de chaleur extrême.
Alors que les records de température se multiplient, les experts sont unanimes : cet été pourrait bien être l’un des plus frais des décennies à venir. Face à l’inertie du gouvernement, la Ville de Lille montre la voie.
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