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Un activiste condamné à 20 000€ et 6 mois de détention à domicile pour une méga-bassine jugée illégale

"L’enjeu est tel que de toute façon, il n’y a pas le choix. Et si ça nécessite de se mettre un peu en danger et de s’exposer, l’important c’est de protéger l’eau."

Malgré le fait que certaines méga-bassines aient été jugées illégales, la répression s’amplifie contre les protecteurs de l’eau. Parmi eux, Julien Le Guet, porte-parole du collectif Bassines Non Merci, fait l’objet d’un véritable acharnement judiciaire. Il a été lourdement condamné à plus de 20 000 euros d’amende, et 6 mois de détention à domicile sous bracelet électronique. Il revient pour La Relève et La Peste sur ces condamnations.

En février et mai 2026, Julien Le Guet a été condamné par deux fois pour avoir organisé les rassemblement « anti-bassine » dits « de sainte Soline 1 » (29 et 30 octobre 2022) et de « la grillade party » (le 2 octobre 2022). Les faits qui lui ont été reprochés : « participation à un groupement, menace de destruction, vol d’une pelle et des inscriptions sur un panneau ».

Le 6 mai, la cour d’appel de Poitiers (Vienne) l’a jugé coupable. Elle l’a condamné à verser plus de 20 000 euros à la Coop de l’eau 79 pour les dégradations et le « préjudice moral », et à six mois de détention à domicile, avec exécution provisoire. Il devra porter un bracelet électronique. Il est également interdit de territoire à Sainte-Soline et Mauzé-sur-le-Mignon, pendant trois ans.

LR&LP : Que s’est-il passé ces jours-là, et comment avez-vous vécu les procès ?

Julien Le Guet : Le 6 mai était un procès « pot-pourri » où ils avaient mis ensemble différents chefs d’accusation. La pelle qu’on m’accuse d’avoir volée était un déchet, cassée en deux, qu’on a déblayé pour la manifestation. Quant à l’inscription, il s’agit d’un tag au Weleda effaçable ! Il est grave qu’un procureur ait considéré que cela vaille l’objet d’un procès.

Je ne suis pas le seul visé par cette répression judiciaire. Lors d’un premier procès en décembre, pour l’organisation de Ste Soline 1 « Pas une bassine de plus », David Bodin de la CGT 79, Hervé Auguin de Solidaires 79, et Nicolas Garrigues, représentant des Soulèvements de la terre, ont tous été condamnés à 800 euros d’amende.

Et cela, alors que la bassine de Sainte-Soline a été jugée illégale par le tribunal administratif de Bordeaux en décembre 2024, en raison de la présence de l’outarde canepetière, une espèce emblématique en voie de disparition. L’hiver dernier, les irrigants n’ont pas eu le droit de remplir la bassine de Ste Soline, mais il y a eu une condamnation malgré tout. C’est pourquoi, quand cela paraît pertinent pour les avocats, on essaie de plaider l’état de nécessité.

Encore la veille de mon verdict au tribunal administratif de Poitiers, 5 bassines controversées en Nord Charente Maritime, dont l’une avait été débâchée par des activistes en 2021, étaient jugées. Après une saga judiciaire de 20 ans, le rapporteur public a demandé leur destruction pure et simple !

Cette situation souligne l’incohérence profonde entre, d’un côté, la reconnaissance du caractère illégal de nombreuses bassines, et de l’autre, la répression judiciaire visant celles et ceux qui s’y opposent.

LR&LP : Face à la multiplication des procédures-bâillons, quel espace est laissé à la liberté d’expression en France ?

Julien Le Guet : Nous subissons des arrêtés d’interdiction systématiques de la moindre manifestation, doublé à la pression de la Préfecture. Participer à une manifestation interdite peut être passible de 135 euros d’amende, mais les organisateurs peuvent être pénalisés de peines de prison. J’ai de mon côté été condamné à trois mois de prison avec sursis.

C’est une véritable entrave à la démocratie, que l’on retrouve dans le projet de la loi d’urgence agricole (adoptée hier par l’Assemblée Nationale, ndlr). Cette loi propose que les réunions publiques pour les projets d’infrastructures type méga-bassines soient annulées. C’est contraire à la Convention d’Aarhus censée garantir l’accès à l’information pour l’ensemble des citoyens.

Cet acharnement révèle aussi une stratégie gouvernementale consistant à cibler systématiquement les porte-paroles des organisations qui lancent les appels aux manifestations. C’est problématique car cela signifie qu’ils viennent taper les têtes qui dépassent, et qu’ils recalquent leur fonctionnement très hiérarchique.

Aucun juge n’a voulu entendre que ce n’est pas parce qu’on prend la parole en public qu’on est le « chef ». Les Soulèvements de la Terre et les Bassines Non Merci sont par essence des collectifs informels horizontaux, non déposés en préfecture.

Ces procédures bâillons étatiques mettent en danger la liberté de manifester. Aucun militant écolo n’avait subi de prison ferme depuis José Bové. Je suis le second après la camarade de Riposte Alimentaire (ex Dernière Rénovation), (qui avait été condamnée à 6 mois de prison ferme pour avoir aspergé de peinture orange les portes de l’Hôtel de Matignon, ndlr).

LR&LP : De nombreux écologistes des années 70 témoignent auprès de La Relève et La Peste qu’ils ne pourraient plus mener aujourd’hui leurs actions de l’époque. Comment cette escalade de la répression se traduit-elle dans vos vies quotidiennes ?

Julien Le Guet : Le résultat du procès en appel de l’affaire dite du « 8 décembre » va faire date en ce sens. Sept activistes sont poursuivis pour « association de malfaiteurs terroristes », pour leur coller l’image d’éco-terroristes.

Cette stratégie de communication devient réelle avec l’utilisation d’armes à notre encontre et la mobilisation de moyens colossaux à notre surveillance, qui devraient être destinés à de l’antiterrorisme avéré !

A Ste-Soline, ils ont utilisé des produits de marquage codés (dits PMC). Indétectables à l’œil nu, ils mettent ces marqueurs dans les canons à eau, ou les projectiles et lacrymos. Si un manifestant est touché, une lumière spéciale leur permet de révéler jusqu’à plusieurs semaines après s’il était présent ou pas. On a été des rats de laboratoire. Des camarades ont été arrêtés sur ce motif, puis relâchés, car le dispositif n’est pas suffisamment au point. Il met trop de temps à sécher, et le ministère de l’Intérieur l’aurait abandonné.

En 2022, une caméra de surveillance de haute technologie a été retrouvée devant le domicile de mon père. La Préfète a d’abord nié savoir de quoi il s’agissait avant d’avouer qu’elle avait été placée dans le cadre d’une enquête préventive, dans la perspective de la manifestation qui allait se tenir quelques semaines après. A ce moment-là, je n’avais aucun chef d’inculpation sur le dos.

A l’inverse, on ressent un sentiment de très grande impunité de la Coordination Rurale (CR) quand elle dégrade des bâtiments publics, menace, etc. Le camarade Jean-Jacques s’est retrouvé suspendu au-dessus d’un pont à 6m de haut par des membres de la CR, sans suite. Mon neveu s’est fait tabassé à son domicile par des pro-bassines, il n’y eu aucune enquête.

Le maillon dans le système judiciaire qui est la lie du deux poids/deux mesures, ce sont les procureurs. J’interroge et je dénonce le rôle des procureurs dans ces affaires, qui sont le bras armé de Darmanin, nommés et validés par lui. Ce sont eux qui vont valider ou pas les plaintes, et c’est à cause d’eux que les nôtres trouvent lettre morte.

C’est dramatique à deux niveaux : en utilisant les moyens de l’antiterrorisme à notre encontre et pas ailleurs, alors que nous n’attaquerons jamais l’intégrité des personnes, et sur les enjeux de vie humaine. Ce fonctionnement a créé chez nos adversaires un sentiment d’impunité accidentogène.

LR&LP : Malgré les intimidations et les poursuites, pourquoi est-ce important pour vous de continuer à se mobiliser ?

Julien Le Guet : Les mégabassines sont des équipements scandaleux, car payés par les deniers publics pour bénéficier à une minorité de personnes (seuls 6 % des agriculteurs sont irrigants, dont 36 % de la production part à l’export, ndlr). Ce stockage d’eau à vocation agricole dans une logique d’accaparement et de non-partage est tout à fait intolérable.

Il s’agit d’un bien commun que nous devons protéger face au dérèglement climatique. Si les irrigants sont aussi motivés à faire des méga-bassines, c’est qu’elles leur permettent de s’affranchir de tous les arrêtés préfectoraux pour limiter l’irrigation en période de sécheresse.

Leur impact environnemental est colossal : recours au plastique systématique, travaux BTP avec empreinte carbone énorme, remplissage des bassines par pompage et notamment des nappes phréatiques.

L’enjeu est tel que de toute façon, il n’y a pas le choix. Et si ça nécessite de se mettre un peu en danger et de s’exposer, l’important c’est de protéger l’eau.

Ce sont des projets éminemment politiques, et le fait qu’ils nous poursuivent autant, c’est qu’on leur fait peur. Le traitement qu’on subit est hors-norme, ils savent très bien que nous ne sommes pas des individus violents qui n’allons pas nous attaquer l’intégrité des personnes.

Face à la répression, on construit des réponses collectives qui renforcent le mouvement. Je bénéficie d’un soutien exceptionnel. On s’enjaille, on refait corps, on se réorganise, et je vis de la joie et de la solidarité pendant les procès.

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Laurie Debove

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