Si ces trois femmes incarnent des générations distinctes, elles portent ensemble le visage d'une gauche qui refuse de laisser la place. Elles sont la preuve vivante qu’en Seine-Saint-Denis, la relève n’est pas une promesse électorale sur une affiche, mais une pratique quotidienne. Entre détermination farouche face aux institutions et humanité bienveillante, elles réécrivent le manuel de la politique locale.
Elles ne sont pas issues des couloirs feutrés de l’Assemblée nationale, mais de ceux des rues de Saint Denis ou de Saint-Ouen. Diangou Traoré (46 ans), figure de lutte acharnée contre la rénovation urbaine subie et maire adjointe à la vie associative de Saint Denis ; Manon Monmirel (34 ans), présidente du groupe LFI pour saint ouen et actrice du maillage territorial, théoricienne d’une citoyenneté active ; et Anaïs Kouarci (21 ans), étudiante et militante de l’urgence républicaine, encartée LFI.
LR&LP : Quel a été le déclic pour chacune à vous engager dans les quartiers populaires de Seine-Saint-Denis ?
Diangou Traoré : Mon militantisme est né d’une lettre de l’administration. Tirée au sort pour le conseil citoyen, j’y suis allée par curiosité. J’ai découvert une mise en scène très institutionnelle, avec un « tapis rouge » impressionnant.
Mais quelques jours plus tard, lors d’une réunion publique, on nous annonce froidement qu’un tiers de mon quartier allait être détruit. Mes parents y sont arrivés dans les années 70, j’y ai mes racines. J’ai dit : « Pas sous mes yeux ». On a commencé par des contre-projets, des balades urbaines, et surtout, on a prouvé que si on nous cherche, on nous trouve. On ne voulait pas détruire nos immeubles, alors on a imposé notre parole. Mon engagement est né au plus proche de moi, et c’est là que j’ai découvert qu’on avait tous le pouvoir de changer les choses.
Anaïs Kouarci : Pour moi, c’est le choc de 2024, entre les deux tours des législatives. À 21 ans, voir le Rassemblement National atteindre de tels scores est une prise de conscience brutale. Dans ma famille, d’origine algérienne, c’est viscéral : on ne laisse pas faire.
Le RN représente tout ce que nous détestons, tout ce que la France a produit de pire. Il était hors de question que je reste immobile. L’engagement politique ne devrait pas être une carrière, mais une nécessité citoyenne. Si je ne le fais pas, qui le fera ?
Manon Monmirel : C’est cette idée de continuité qui me porte. Longtemps, je suis restée à distance de la politique, persuadée que les institutions ne nous parlaient jamais. Un moment charnière a été l’édition 2018 des « Rencontres Nationales des Quartiers Populaires ». J’y ai compris que notre parole n’avait de poids que si nous nous organisions collectivement pour reprendre le pouvoir sur nos vies.

De gauche à droite : Diangou Traoré, Anaïs Kouarci (en haut), Manon Monmirel
LR&LP : Comment articulez-vous le féminisme et l’écologie de terrain dans votre pratique politique ?
Diangou Traoré : (Rires) Le féminisme ici, c’est surtout du pragmatisme. Quand il fait 6°C dans une école et que les enfants grelottent, les mamans n’attendent pas un élu en costard avec un thermomètre. C’est ce qu’il s’est passé aux Francs-Moisins l’année dernière !
Elles ont escaladé la barrière pour mesurer elles-mêmes, pour prendre des photos. C’est la preuve matérielle qui met le feu aux poudres. On appelle ça le « soin », mais c’est de l’écoféminisme par nécessité : on protège la vie, tout simplement. C’est instinctif : dès qu’il y a un danger, on saute.
Anaïs Kouarci : C’est une intersectionnalité de combat. On est sur tous les fronts. On ne peut pas séparer le combat pour la dignité des corps de celui pour la dignité de nos quartiers.
Manon Monmirel : Ce n’est pas du féminisme théorique mais un engagement instinctif et concret. Les femmes sont les fondations d’une société, sans elles tout s’écroule puisqu’elles prennent soin de tout le monde. Et le lien entre le social et l’écologie n’est pas un concept à la mode pour nous, c’est notre quotidien.
On l’a bien vu aux Francs-Moisins, comme disait Diangou. La mauvaise isolation est un problème écologique : c’est de la précarité énergétique. Pour y remédier, on doit faire du social, et qui est en première ligne ? Les femmes. CQFD. (rires)

Anaïs Kouarci à l’annonce de son élection
LR&LP : Après l’élection de Bally Bagayoko à Saint-Denis, on a vu déferler sur les ondes françaises un vent de racisme décomplexé, comment réagir ?
Manon Monmirel : Il faut avoir le courage de le dire : le concept de racisme est l’un des socles du capitalisme pour prospérer. Historiquement, il a été théorisé — avec l’aide d’intellectuels et de pseudo-scientifiques — pour justifier l’esclavage et la colonisation.
On exploite des groupes humains en les déshumanisant, en les traitant comme des inférieurs, pour piller leurs ressources. Aujourd’hui, on voit ce même mécanisme à l’œuvre. Quand des élus sont insultés ou traités comme des « primates » à la télévision, ce n’est pas un accident, c’est la perpétuation de cette imaginaire colonial pour maintenir un ordre dominant.
Diangou Traoré : C’est vrai. Et le fait de voir un homme racisé devenir maire d’une grande ville dès le premier tour, ça les a rendus fous. Ils ne nous ont pas vu arriver parce qu’ils ne croyaient pas au travail que nous faisions sur le territoire, ils ne nous pensaient pas crédibles. Oui, ils nous insultent, mais on est habitués. Le vrai sujet, c’est de reprendre notre destin en main. La France n’est pas ce que certains veulent nous vendre, elle est cette diversité qui travaille, qui construit, qui s’implique.

Ce samedi 4 avril 2026 lors du conseil municipal, les adjoints et adjointes au maire, Bally Bagayoko, ont été élus, en 5. Diangou TRAORE
LR&LP : Comment définiriez-vous ce concept de « Nouvelle France » qu’évoque Jean-Luc Mélenchon ?
Manon Monmirel : La « Nouvelle France », ce n’est pas un slogan, c’est une réponse directe à la théorie du grand remplacement. Ce n’est pas l’idée que les minorités « prennent le pouvoir », c’est l’idée que nous sommes la France, tout simplement. C’est une réponse moderne à une tradition que certains voudraient figer dans un passé blanc et mythifié, qui n’a d’ailleurs jamais été la réalité du pays.
Diangou Traoré : C’est aussi l’avenir. La Nouvelle France, c’est ce tissu de nouvelles cultures, de nouvelles façons de conceptualiser le vivre ensemble. Ce n’est pas une punition, c’est une conséquence et une évolution. Quand je vois la foule lors de nos rassemblements : des gens qui arrivent en masse avec des pancartes, de tous horizons, de toutes classes, de toutes origines et qui crient d’une même voix, je me dis « Ça c’est ma France ! ».
Anaïs Kouarci : Exactement. On est tous ensemble. La Nouvelle France, c’est celle qui accepte de se renouveler sans cesse, par la créolisation et le partage. Et qui arrête de s’excuser d’être là.

Journée de mobilisation en soutien à Bally Bagayoko
LR&LP : Comment gérez-vous le rôle d’élue locale face à une pression gouvernementale constante ? Comment aller dans une direction quand les dirigeants veulent aller à l’opposé ?
Diangou Traoré : (Sourire) C’est un sport de combat. Dès qu’on ose un arrêté anti-expulsion – comme début avril, où le Préfet a débouté une démarche du maire de Saint-Denis qui visait à empêcher l’expulsion de personnes en trop grande précarité – l’État nous tombe dessus comme si on était des criminels.
Ils utilisent le droit comme un bouclier quand ça les arrange, et comme une arme dès qu’on sort du cadre. Mais on tient. On est surveillés, on est empêchés, mais on a la légitimité du terrain. Quand on est installés, on sait à qui s’adresser, on sait comment mobiliser les bailleurs et les institutions. On a des contacts ! C’est ça aussi la force des politiques qui ont grandi dans les villes dont ils sont élus : un carnet d’adresses bien rempli.
Anaïs Kouarci : Le problème, c’est l’ambition personnelle de certains au sommet de l’État. Voir un gouvernement qui n’a pas peur de placer l’extrême-droite près du pouvoir juste pour tenter de sauver ses propres perspectives électorales, c’est décourageant.
Mais d’un autre côté, voir des députés insoumis à 5 heures du matin sur les piquets de grève, qui vont voir les gardes à vue et qui portent la voix des sans-voix, ça redonne espoir. La politique, c’est ça : être présent dans la rue, au plus proche des citoyens.

Anaïs Kouarci
LR&LP : Comment pensez-vous qu’on puisse remobiliser et redonner espoir aux jeunes générations ?
Anaïs Kouarci : En arrêtant de les regarder comme des problèmes à résoudre. Notre projet, c’est de créer des parlements municipaux de la jeunesse, de leur donner le pouvoir sur la cantine, les abribus, sur la ville, sur leur futur. Ils veulent être acteurs, pas juste les figurants d’un reportage télé. Il faut leur redonner une place concrète, du conseil des enfants aux conseils des jeunes ados.
Manon Monmirel : C’est ça. On recrée du collectif. Le système adore nous isoler pour nous décourager. Toutes les générations ont des choses à apporter, et elles ont surtout beaucoup à apprendre les unes des autres. Le fait de reléguer la jeunesse au rang d’âge bête et apolitique est dépassé. Dès qu’on se réunit pour contester une décision ensemble, la magie opère : on devient une force.
Diangou Traoré : On est la relève, tous ensemble. Et la bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas besoin de permission pour bâtir ce futur. On a tissé une toile d’araignée, quartier par quartier, et aujourd’hui on a toutes les clés en mains pour changer le système, pour le rendre plus solidaire, plus juste, plus proche des citoyens. On va essayer en tout cas, et je pense qu’on est sur le bon chemin.
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