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Pour le Cacique Ninawa, « Jair Bolsonaro et les multinationales doivent être punis pour leurs crimes »

« Les européens doivent comprendre la responsabilité des multinationales à l’origine des destructions en Amazonie et les considérer comme des criminelles qu’il faut punir. Il est illusoire de penser qu’elles changeront d’elles-mêmes, nous le voyons et le vivons tous les jours au Brésil. » s’insurge le cacique Ninawa
29 septembre 2021 - Laurie Debove
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Générations, notre nouveau livre qui marque dans le temps l’esprit d’une génération qui se bat pour préserver notre monde

- Thème : Changements climatiques, répression policière, inégalités, agroécologie, politique, féminisme, nature…
- Format : 290 pages
- Impression : France

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Cet été, 2000 chefs autochtones ont investi la capitale du Brésil pour s’opposer à trois projets de loi écocidaires, et alerter sur les violences de plus en plus nombreuses que leurs peuples subissent au fur et à mesure que la déforestation continue sa morbide avancée en Amazonie. A l’occasion de la sortie du documentaire Terra Libre, le Cacique Ninawa est de passage en Europe pour exhorter la communauté internationale à mettre fin à l’impunité des multinationales et de Bolsonaro, en rejoignant l’Alliance des Gardiens de Mère Nature.

Escalade de la violence

Vendredi 17 septembre 2021, Gert-Peter Bruch, réalisateur de Terra Libre, fondateur de Planète Amazone et cofondateur de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature, a reçu des images choquantes du corps d’un chef autochtone sans vie, abattu par les forces armées brésiliennes.

La vidéo montrant la police trainer le corps, publiée sur Youtube par un témoin présent sur place, a été censurée moins de quelques heures après sa mise en ligne. Au Brésil, cet assassinat a subi la censure des grands médias.

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Loin d’être un fait divers isolé, ce meurtre macabre reflète bien l’escalade de la violence à laquelle doivent faire face les peuples autochtones désarmés de la forêt Amazonienne depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro.

En 2019, sept chefs autochtones ont été assassinés pour un total de 1 120 cas de violences contre le patrimoine des peuples autochtones. En 2020, 11 088 km² de forêt amazonienne ont été détruits (d’après l’Institut de recherche spatiale national). Quelque 800 000 Autochtones et 305 ethnies vivent au Brésil, pays de 209 millions d’habitants.

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Le cacique Ninawa fait partie du peuple Huni Kui de l’Acre au Brésil, composé d’environ 16 500 âmes réparties dans 118 villages sur 5 districts différents. Cet été, les incendies de la forêt sont arrivés jusqu’aux portes de son village, tandis que l’invasion à l’intérieur des territoires autochtones par des chercheurs d’or lourdement armés se poursuit sans aucune réaction du gouvernement brésilien.

Le Cacique Raoni au-dessus de l’Amazonie déforestée – Crédit : Terra Libre, Planète Amazone

La destruction du gouvernement brésilien

Pire, le gouvernement a lancé cet été un arsenal de nouvelles lois visant à exploiter les terres des peuples autochtones et à supprimer leur droit d’être consultés. Face à la menace, 2000 leaders autochtones ont parcouru tout le périple de la jungle jusqu’à la capitale Brasilia pour s’opposer à ces projets de loi anticonstitutionnels.

« Il n’y a pas moins de 22 projets de loi déposés à la chambre des députés et ils ont tous le même objectif : ouvrir les terres autochtones à l’exploitation sans qu’ils aient voix au chapitre. Le gouvernement brésilien sera le seul décisionnaire pour accepter les projets ou pas. Si ces projets de loi sont adoptés, ils vont dissoudre et détruire les terres indigènes qui existent actuellement. » dénonce le cacique Ninawa à La Relève et La Peste

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Parmi les mesures controversées : le marco temporal, ou cadre temporel en français. Cette thèse stipule que si les autochtones ne vivaient pas sur leurs terres ancestrales au 5 octobre 1988, date de l’adoption de la constitution brésilienne, ils n’ont plus aucun droit sur celles-ci. Les peuples expulsés de leurs terres avant cette date sont donc condamnés à une lutte sans fin pour les récupérer.

« En plus d’être une régression des droits humains des peuples autochtones, annuler les démarcations des terres indigènes dont près d’un tiers ont été réalisées avec la participation de l’UE est aussi une régression des progrès qui avaient été accomplis suite au Sommet de la terre de Rion en 1992. Cette démarcation avait permis à l’UE de participer à l’époque à la protection effective de dizaines de millions d’hectares de forêt et de ses peuples. » explique Gert-Peter Bruch, fondateur de Planète Amazone, pour La Relève et La Peste 

La thèse du marqueur temporel a pour l’instant été suspendue et va être discutée à la Cour Suprême du Brésil composée de 11 juges. Censés votés d’un seul coup, les juges ont demandé de « prendre le temps » et voter au fur et à mesure face à la pression populaire. Pour l’instant, seuls deux d’entre eux se sont prononcés : l’un pour et l’autre contre. Le vote final devrait être connu en novembre.

Terra-Libre_006 – © Planète Amazone / Gert-Peter BRUCH

 Lire aussi : La Cour Suprême du Brésil relance la bataille judiciaire en faveur des peuples autochtones

Le cadre temporel n’est pas la seule mesure qui mette à mal les droits humains les plus élémentaires des peuples autochtones. Ainsi, la Fondation nationale de l’Indien (FUNAI), qui servait de police de l’environnement, a été dépossédée de ses fonctions, comme de nombreux organismes de protection environnementale.

Face aux meurtres, expropriations et menaces que subissent les populations autochtones depuis l’arrivée de Jair Bolsonaro au pouvoir, le chef Raoni Metuktire, du peuple Kayapo, et le chef Almir Narayamoga Surui, du peuple Paiter Surui, ont déposé une plainte devant la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, aux Pays-Bas. Ils accusent le président d’extrême-droite brésilien de crimes contre l’humanité.

« Cette plainte est restée sans retours pour l’instant. Ce n’est malheureusement pas surprenant pour les défenseurs des droits humains car de nombreuses plaintes similaires ont été déposées à la CPI sans avoir de retours, d’où le besoin des autochtones d’engager une pression populaire émanant des citoyens du monde entier. » explique le chef Ninawa à La Relève et La Peste

Lire aussi : Brésil : Les Chefs autochtones Raoni et Almir portent plainte contre Bolsonaro pour crimes contre l’humanité

La complicité des gouvernements étrangers

C’est pour dénoncer la gravité de la situation, et accompagner la sortie du documentaire Terra Libre, qu’une délégation de leaders indigènes de l’Alliance des Gardiens de Mère Nature s’est rendue en Europe, dont le cacique Ninawa que La Relève et La Peste a eu l’occasion d’interroger.

Terra Libre, ce film de Gert-Peter Bruch, fondateur de l’association Planète Amazone, raconte les combats du célèbre cacique Raoni et de sa relève contre les politiciens, les dérives des multinationales, les extractions minières dévastatrices, les constructions de barrages, l’agriculture intensive ou la déforestation massive.

Lire aussi : Après 30 ans de combat, les peuples autochtones d’Amazonie lancent un cri d’alerte avant qu’il ne soit trop tard

« Malgré leurs engagements de façade comme lors du Congrès de l’IUCN (pour la biodiversité), les chefs d’Etat n’envoient jamais d’experts pour savoir quels impacts ont réellement leurs investissements en Amazonie. En 2021, une rapporteure de l’ONU spécialiste des peuples indigènes du Brésil y est allée. Elle a fait une enquête mais n’a jamais communiqué ses résultats, il n’y donc pas eu d’actions derrière. Ils font encore et toujours des constats sur la gravité de la situation mais cela n’entraîne aucune sanction économique envers le gouvernement brésilien. Aujourd’hui, nous demandons à la population européenne de s’opposer au traité de libre-échange Mercosur parce qu’il est important que ces citoyens aient conscience que pour pouvoir tenir les modalités de l’accord, le gouvernement brésilien va détruire encore plus de terres autochtones. Les européens doivent comprendre la responsabilité des multinationales à l’origine de ces destructions et les considérer comme des criminelles qu’il faut punir. Il est illusoire de penser qu’elles changeront d’elles-mêmes, nous le voyons et le vivons tous les jours au Brésil. » s’insurge le cacique Ninawa auprès de La Relève et La Peste

Terra-Libre_008 – © Planète Amazone / Gert-Peter BRUCH

L’Alliance des Gardiens de Mère Nature, dont la naissance est documentée dans le film, rassemble aujourd’hui de nombreux membres des peuples autochtones mais aussi des activistes engagés pour l’écologie et des organisations de la société civile du monde entier.

L’Alliance a lancé une pétition pour faire connaître le combat des autochtones et pour appeler l’UE à la création d’une coalition de parlementaires européens, à l’annulation de l’accord de libre-échange UE-Mercosur et au gel immédiat des importations liées à la déforestation.

En effet, malgré de nombreux parlementaires dénonçant les dangers du traité de libre-échange Mercosur, que ce soit pour les agriculteurs européens ou les peuples autochtones brésiliens, il n’a toujours pas été abandonné pour le moment.

L’espoir reste permis : une coalition de dix parlementaires européens va bientôt se réunir pour lancer une première action en faveur des peuples autochtones sur ce sujet.

Les autochtones n’attendent rien de concret de la COP26 dont ils sont exclus à cause des restrictions vaccinales, et ont rejeté l’article six de l’Accord de Paris car il risque de financiariser encore plus la Nature au détriment des droits humains les plus élémentaires.

« Ce qui nous aide beaucoup, ce sont les mobilisations internationales car la mobilisation de la rue, les manifestations, les dénonciations, mettent la pression sur les institutions concernées et donnent plus de visibilité à nos luttes. Parce que si jamais on devait compter sur la seule divulgation de nos combats au Brésil, cette lutte n’existerait même pas. C’est pourquoi le film est important pour l’Alliance des Gardiens car il montre cette réalité que les gens ne connaissent pas. » explique le cacique Ninawa auprès de La Relève et La Peste

Parmi les mesures que le Cacique voudrait voir menées partout : protéger les rivières et les fleuves, re-forester le plus possible et former les enfants et la jeunesse au respect du cycle du Vivant.

« Le sort de l’Amazonie est lié à celui de l’humanité toute entière. J’espère que cet appel sera entendu dans le monde entier car nous avons le plus besoin d’alliés possibles. » conclut le cacique Ninawa

Crédit photo couv : le Cacique Ninawa

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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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