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Les papillons de nuit sont des pollinisateurs plus efficaces que les abeilles

Les visites nocturnes – bien que limitées à environ 15 % – déposent davantage de pollen. Et plus rapidement.

Souvent éclipsés par les abeilles, les papillons de nuit jouent pourtant un rôle clé dans la pollinisation.

Quand on évoque les pollinisateurs, l’image est presque toujours la même. Abeilles affairées, bourdons vibrants, papillons diurnes colorés… Les papillons de nuit, eux, restent dans l’angle mort. À tort. Avec plus de 5 000 espèces en France, les papillons de nuit dominent largement le monde des lépidoptères. Loin devant les quelque 235 espèces diurnes.

« La pollinisation par les papillons de nuit est souvent moins importante que celle des insectes diurnes. Mais elle est nettement plus efficace », insiste Laurent Palussière, naturaliste à la Sepant. « À temps de contact égal avec les plantes, ils sont souvent plus performants », explique-t-il à La Relève et la Peste.

Au Royaume-Uni, une étude menée par des chercheurs de l’Université de Sussex, montre que les visites nocturnes – bien que limitées à environ 15 % – déposent davantage de pollen. Et plus rapidement. Cette efficacité s’explique en partie par des caractéristiques biologiques spécifiques. Un corps souvent velu, favorable à l’accrochage du pollen, des trompes longues adaptées à certaines corolles profondes. Mais aussi une capacité à parcourir de longues distances.

« Les sphinx (qui peuvent mesurer jusqu’à 20 cm, ndlr) sont un peu nos colibris locaux. La fréquence de battement d’ailes est extrêmement importante. On peut imaginer que ça ramène le pollen de manière plus efficace », souligne Laurent Palussière.

Une observation que confirment les travaux récents. Grâce à la technique du DNA metabarcoding, les chercheurs britanniques ont montré que plus d’un tiers des papillons nocturnes transportent du pollen. Y compris celui de plantes jusque-là absentes des réseaux de pollinisation nocturne.

Au fil de l’évolution, certaines plantes ont développé des relations étroites avec ces pollinisateurs nocturnes. Fleurs pâles réfléchissant la lumière lunaire, corolles profondes adaptées à de longues trompes… Tout semble conçu pour guider ces visiteurs discrets.

« Beaucoup de fleurs, d’ailleurs, émettent un parfum nocturne pour pouvoir être pollinisées par des papillons la nuit », explique Jérôme Barbut, entomologiste au Museum National d’Histoire Naturelle. Le Nicotiana sylvestris (tabac sylvestre) en est l’exemple type. Il libère ses composés odorants au crépuscule afin d’attirer les sphinx nocturnes.

Mais cette coévolution atteint son apogée avec l’orchidée malgache à éperon de plus de 30 centimètres. Fasciné par sa structure, Charles Darwin avait prédit l’existence d’un papillon capable d’en atteindre le nectar… Bien avant sa découverte ! Ce sphinx sera finalement nommé Xanthopan morganii praedicta (du latin « prédite ») en hommage à cette intuition visionnaire.

Plus surprenant encore, certaines espèces pollinisent sans même butiner. « Certains n’ont même pas de pièces buccales, ils pollinisent en se posant, mangent des parties de fleurs, puis vont ailleurs », souligne Laurent Palussière.

Les cantonner au rôle de pollinisateurs serait encore les sous-estimer. À l’état larvaire, leurs chenilles constituent une ressource essentielle pour de nombreux oiseaux. Et à l’âge adulte, ils nourrissent chauves-souris, amphibiens ou encore araignées. Aux États-Unis, 96 % des oiseaux chanteurs dépendent d’insectes pour élever leurs petits, dont une large part de lépidoptères. L’enjeu est colossal. 75 % des plantes à fleurs nécessitent des animaux pour se reproduire, et près d’un tiers de notre alimentation en dépend indirectement.

Essentiels aux écosystèmes, les papillons de nuit disparaissent pourtant à grande vitesse. Le déclin est net. En France, 66 % des espèces de lépidoptères ont disparu depuis le siècle dernier. « La destruction des habitats reste, de loin, le facteur le plus déterminant », explique Jérôme Barbut à La Relève et la Peste. À cela, s’ajoute un cocktail de pressions. Pesticides, urbanisation, artificialisation des milieux…

Mais c’est sans doute la pollution lumineuse qui constitue la menace la plus spécifique pour ces espèces nocturnes. « Cela agit comme un piège pour les papillons de nuit. Et peut aussi désynchroniser les cycles. Certaines plantes fleurissent avant l’arrivée des papillons, empêchant toute rencontre », détaille Laurent Palussière. Certaines études montrent même que les plantes exposées à la lumière artificielle produisent moins de fruits, faute de pollinisation nocturne efficace.

Dans ce contexte, certaines espèces invasives ou ornementales aggravent encore le déséquilibre. Parmi les idées reçues tenaces figure celle du buddleia, souvent présenté comme un « arbre à papillons ». Une réputation trompeuse. « Cette plante ne vient pas d’Europe », rappelle Laurent Palussière. Certains papillons, séduits par son parfum, ne peuvent même pas accéder au nectar, situé au fond de corolles trop profondes. « On leur donne envie et ils n’ont pas accès à la nourriture, donc ils s’épuisent ».

À cela s’ajoute la raréfaction des plantes hôtes, indispensables au développement des chenilles. Des solutions existent pourtant. Restaurer les habitats, limiter les pesticides, laisser des zones en friche, privilégier les plantes locales… « On peut reproduire un mini écosystème viable chez soi », souligne le naturaliste.

Au-delà de leur discrétion, les papillons de nuit sont indispensables. Ils pollinisent, nourrissent d’autres espèces et participent à l’équilibre des écosystèmes. Donc, indirectement, à notre propre alimentation. Les ignorer, c’est ainsi ignorer une part entière du vivant.

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Joanna Blain

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