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La guerre en Ukraine alimente une dangereuse hausse des prix agricoles

La FAO lance l'alerte : les prix alimentaires mondiaux pourraient enregistrer des hausses comprises entre 8% et 20% dans le sillage de la guerre en Ukraine.
14 mars 2022 - La Relève et La Peste
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Générations, notre nouveau livre qui marque dans le temps l’esprit d’une génération qui se bat pour préserver notre monde

- Thème : Changements climatiques, répression policière, inégalités, agroécologie, politique, féminisme, nature…
- Format : 290 pages
- Impression : France

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Le prix des matières agricoles connaît une hausse historique et quasi générale depuis de nombreux mois. À l’automne dernier, ces prix s’étaient pourtant stabilisés, laissant penser que, petit à petit, l’inflation allait refluer. Ce n’est pas le cas : les cours sont repartis à la hausse et, au regard du contexte agricole, climatique et de la guerre en Ukraine, l’inflation risque de rester à un niveau élevé cette année. Un décryptage d’Ariane Scarbonchi.

L’envolée des prix des denrées alimentaires

Dans un communiqué du 6 janvier 2022, la FAO (l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) annonçait que les prix mondiaux des denrées alimentaires avaient augmenté de 28% en 2021 par rapport à l’année précédente.

Le cas le plus marquant est celui des huiles végétales (colza, tournesol, arachide, olive, palme), dont l’indice de prix a bondi de 66% en moyenne par rapport à 2020, atteignant son plus haut niveau jamais enregistré. Le constat est le même pour de nombreux autres produits : les céréales (+ 44,1% pour le maïs et +31,3% pour le blé par rapport à 2020), le sucre (+29,8%), la viande (+12,7%) et les produits laitiers (+ 16,9%).

Les prix agricoles atteignent des niveaux inégalés depuis plusieurs années. Les cours actuels dépassent les cours moyens enregistrés sur la période 2017-2021 de +50,2% pour les céréales et jusqu’à +80% pour les oléagineux.

En début d’année, les pâtissiers ont tiré la sonnette d’alarme. Le prix du beurre, élément central dans la confection des gâteaux, ainsi que celui des œufs, est monté en flèche. Entre septembre et décembre 2021, les professionnels du secteur ont vu les prix du beurre augmenter de 30%. Du côté des œufs, les éleveurs de poules pondeuses réclament une augmentation de 2 centimes sur chaque œuf vendu en conventionnel et 5 centimes pour les œufs bio.

C’est dans ce contexte particulier qu’ont eu lieu les négociations commerciales entre la grande distribution et leurs fournisseurs, qui se sont achevées le 1er mars 2022. Des discussions annuelles régulièrement délicates, puisqu’elles permettent de fixer les prix des produits alimentaires mis en rayon dans les grandes surfaces l’année suivante. 

Bilan : cette année, le prix des produits alimentaires payés aux industriels va augmenter de l’ordre de 3% sous l’effet de l’inflation. C’est une première depuis 2014, après presque 8 années de déflation.

Alimentation, gaz, électricité, essence : dans un contexte où le coût de la vie augmente dramatiquement pour les ménages français, bien manger devient plus que jamais un luxe. L’alimentation, qui constitue bien souvent la variable d’ajustement chez les ménages les moins favorisés, compte pour 11% des dépenses des Français (hors boissons alcoolisées et restauration hors du foyer). C’est deux fois plus que les dépenses liées à l’énergie. 

La spirale de la hausse des prix alimentaires affecte donc plus lourdement le budget des ménages que celle de l’énergie, mais aussi leur santé. 

Suite à la publication de son nouvel observatoire des prix, l’association Familles rurales regrette en effet de voir certains consommateurs, notamment ceux disposant de petits budgets, se détourner des fruits et légumes. Une catégorie d’aliments considérée comme le socle de “l’alimentation santé” qui, si les prix continuent d’augmenter, deviendra inaccessible pour une partie grandissante de la population.

Les tensions sur les prix alimentaires sont apparues bien avant le démarrage de la guerre en Ukraine. En France, les prix alimentaires affichaient en février 2022 une hausse de 1,9% sur un an. Si les inconnues sont nombreuses concernant la situation à l’Est de l’Europe, il est en revanche certain que les hausses continueront de s’amplifier avec ce conflit.

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Une hausse des prix multifactorielle

Malgré une hausse des prix quasi générale, les causes sont multiples. Parmi elles, il y a évidemment la sortie de la crise du COVID. Si la pandémie a peu affecté les récoltes des principales productions, les transports ont en revanche connu de nombreux dysfonctionnements qui tardent à se résorber depuis la reprise économique.

À ces problèmes d’acheminement des denrées alimentaires s’est ajouté un décalage temporel entre l’offre et la demande. Depuis 2020, l’économie chinoise est repartie et la demande chinoise a explosé sur de nombreux marchés, dont les produits agricoles comme les céréales et oléagineux. L’offre, en revanche, n’a pas évolué durant cette période entraînant inévitablement une augmentation des prix.

Le dérèglement climatique affecte également les marchés agricoles, les perturbations climatiques ayant tendance à se multiplier avec le réchauffement global. Ainsi, en 2021, de fortes chaleurs suivies de sécheresses se sont abattues sur le Brésil, les États-Unis, le Canada ou encore la Russie. Les rendements des cultures y ont baissé, notamment ceux du blé dur et des productions largement exportées sur le marché mondial, entraînant là-encore, une hausse des cours.

Cerise sur l’inflation : l’augmentation quasi continue des prix de l’énergie durant l’année 2021. L’automne dernier, le charbon, le gaz naturel et l’électricité ont ainsi retrouvé leurs plus hauts niveaux depuis la crise financière de 2008. Une augmentation qui s’est, elle aussi, répercutée sur les coûts de production agricole (engrais, machinisme, logistique). 

En témoigne la hausse exceptionnelle du prix des engrais azotés depuis septembre. Un phénomène étroitement lié à l’augmentation du prix du gaz naturel, ce qui est essentiel à la production d’ammoniac, base des fameux engrais azotés. 

Ces prix historiques ont un impact particulièrement important sur la France qui produit majoritairement sur un mode intensif, donc très dépendant des engrais azotés. 

Or, le conflit en cours entraîne aussi de fortes tensions dans le commerce des engrais et la production d’énergie. En plus du pétrole et du gaz, la Russie est en effet un poids lourd dans le commerce des produits intermédiaires d’engrais et des engrais finis. À titre d’exemple, elle représente 40% des exports mondiaux de nitrate d’ammonium.

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Si les coûts de production augmentent pour les productions végétales, ils augmentent par ricochet chez les éleveurs, le prix des aliments pour le bétail étant intrinsèquement lié à celui des matières premières (maïs, soja, colza, etc.).

Lire aussi : La France, plus gros consommateur d’engrais azotés de l’UE : un danger dont nous pouvons nous passer

Guerre en Ukraine : menace sur la sécurité alimentaire 

Alors que la situation est déjà préoccupante, voire catastrophique, pour les agriculteurs ces derniers mois, l’invasion de l’Ukraine par la Russie vient assombrir le tableau. 

L’agriculture fait en effet partie des secteurs qui vont connaître le plus de perturbations, compte tenu du poids important de ces pays dans l’exportation des céréales. La Russie et l’Ukraine représentent en effet 30% des exportations mondiales de blé et d’orge. L’Ukraine est également le 3ème exportateur mondial d’orge, 4ème de maïs et 5ème de blé. 

L’invasion russe a démarré en même temps que la saison agricole de l’Ukraine, mettant totalement à l’arrêt les ports du pays et laissant flotter une grande incertitude quant à la capacité de récolte dans les mois à venir. En 2021, l’Ukraine avait engrangé une récolte record et disposait dans ses silos de l’ordre de 60 tonnes de blé pour l’exportation. Si les expéditions ne redémarrent pas rapidement, ces silos ne seront pas disponibles pour stocker les récoltes à venir.

Cette guerre pose donc un grave problème de sécurité alimentaire au niveau mondial, et plus particulièrement pour les pays importateurs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

C’est notamment le cas du Liban, qui importe 80% de son blé d’Ukraine. Alors que les réserves du pays ne sont que de quelques semaines pour cette céréales, le gouvernement a récemment décidé de majorer les prix du pain. Un coup dur supplémentaire pour la population libanaise sous pression depuis de nombreux mois à cause d’un taux d’inflation record. 

Même constat dramatique pour la Tunisie, qui subit déjà de plein fouet les conséquences de la guerre en Ukraine et fait face à une pénurie de produits alimentaires de base comme le riz, le sucre, la semoule et la farine, aggravée par la spéculation et la crise climatique qui rend les cultures de plus en plus difficiles.

Réunis vendredi 11 mars dernier, les ministres de l’agriculture des pays membres du G7 ont appelé les pays à “garder leurs marchés agricoles ouvertes et ne pas prendre de mesures restrictives injustifiées à l’exportation”, craignant des comportements spéculatifs qui aggraveraient la volatilité des prix.

L’Ukraine détient également une position dominante dans la production de tournesol. Une matière première à laquelle on pense pour l’huile, mais qui permet également la production de tourteaux, résidus solides de l’extraction de l’huile, particulièrement utilisés en élevage pour l’alimentation animale.

Dans un nouveau communiqué publié vendredi 11 mars, la FAO alerte ainsi que les prix alimentaires mondiaux pourraient enregistrer des hausses comprises entre 8% et 20% dans le sillage de la guerre en Ukraine.

Que ce soit la guerre en Ukraine à court terme, ou le réchauffement climatique à moyen et long termes, le constat est sans appel : il est urgent de rendre nos systèmes alimentaires résilients. La crise du COVID et la guerre en Ukraine mettent en lumière la dépendance de notre agriculture aux engrais de synthèse, dont la fabrication dépend du gaz et du pétrole, et celle de l’élevage aux protéines importées. 

Le dernier rapport du GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), publié le 28 février dernier, nous alerte également sur le fait que, d’ici la fin du siècle, 1/3 des surfaces cultivées seront impropres à la production alimentaire si les émissions de gaz à effet de serre ne diminuent pas drastiquement. 

Les solutions sont connues : adopter des pratiques agro-écologiques s’appuyant sur les cycles biologiques naturels et permettant d’échapper à la dépendance aux intrants (engrais, produits phytosanitaires, etc.). Espérons que l’actualité accélèrera cette mutation indispensable pour mettre le monde en route vers une nouvelle révolution agricole, écologique cette fois-ci.

Lire aussi : Pour nourrir l’Europe en 2050, il est urgent d’éliminer les engrais azotés et végétaliser notre alimentation

14 mars 2022 - La Relève et La Peste
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