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Avec Bayard, le milliardaire d’extrême droite Stérin risque désormais d’influencer la jeunesse

Parmi les clients de Bayard/Milan, l’Éducation nationale occupe une place de choix. Les magazines s’adressant à toutes les classes d’âge, de 3 à 14 /15 ans, sont parfois utilisés comme support de cours. Naturellement, les équipes des rédactions sont engagées dans la Semaine de la presse à l’école et autres programmes d’éducation aux médias. Autant dire qu’ils contribuent à la formation des esprits.

Le plan de « sauvegarde » de l'emploi (PSE) annoncé en avril aux salariés du groupe Bayard met en lumière les rapports troubles d'un éditeur renommé avec la galaxie Stérin et pose la question de l'influence de la presse jeunesse sur l'éducation des enfants.

Le 9 avril dernier, le directoire du groupe de presse et d’édition Bayard (La Croix, Le Pélerin, Phosphore, J’aime lire, etc.), annonçait par mail à ses salariés un plan de licenciement de 59 personnes, dans le cadre du « plan stratégique CAP 2029 », mis en place en 2025 et destiné à « restaurer la performance économique de Bayard ».

Sur les 59 postes concernés, 29 (27, grâce à deux départs à la retraite) concernent sa filiale depuis 2004, Milan Presse. A sa création en 1980 à Toulouse, elle affichait la volonté d’être une presse jeunesse laïque, concurrente de la toute-puissante catholique Bayard – détenue par la Congrégation des Augustins de l’Assomption depuis 1873.

« Pour moi, CAP 29, cela veut dire que Bayard se sera débarrassé de Milan en 2029 », nous confie une salariée qui souhaite rester anonyme vu l’ambiance délétère qui règne dans l’entreprise.

Connivence entre Bayard et l’empire de Pierre-Édouard Stérin

Le Directoire de Bayard a essuyé un échec quand, en novembre 2024, François Morinière, l’un de ses deux membres, a tenté d’imposer Alban du Rostu comme directeur de la stratégie et du développement. Une heure de grève des salariés parisiens et de fortes contestations l’ont forcé à reculer.

Du Rostu ? Un très proche du milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Venu du cabinet Mc Kinsey, il a dirigé le Fonds du bien commun et a participé à l’installation de Périclès, son projet à 150 millions d’euros qui cherche à imposer sa vision réactionnaire.

Arrivé en 2024 à la tête de Bayard, François Morinière continue de graviter dans la galaxie Stérin puisqu’il préside le Fonds de dotation de la Nuit du bien commun depuis 2023. L’événement sert à lever des fonds pour des associations caritatives, dont certaines d’orientation catholique traditionnelle, comme la Maison de Marthe et Marie, accusée de réaliser un lobbying anti-IVG.

Malgré le rejet d’Alban du Rostu, les signes se multiplient d’un virage conservateur du groupe Bayard depuis l’arrivée de François Morinière. Ce qui inquiète dans un contexte de mainmise de l’extrême droite sur les médias révélée par petites touches depuis deux ans.

En réalité, l’influence politique et économique des Assomptionnistes ne date pas d’hier. La Congrégation des Augustins de l’Assomption, dont le secrétaire général, Matthieu Guignard, siège au Conseil de surveillance de Bayard, chapeaute les Entretiens de Valpré, un événement annuel lyonnais dont le but est de « distiller la doctrine sociale de l’Église aux cadres et entrepreneurs. »

Ce club très select a été mis sur pied par Ghislain Lafont, ancien président du conseil de surveillance de Bayard, que l’on retrouve président du Fonds du bien commun en octobre 2024.

Une vieille histoire

Grégory Chambat, professeur de collège, syndicaliste, directeur de publication du site Questions de classe, est l’auteur entre autres de Quand l’extrême droite rêve de faire école et tout récemment avec le collectif Questions de classe(s), d’un Dictionnaire des pédagogies critiques.

Il rappelle à La Relève et La Peste que tenter d’influencer les esprits en les formant tant qu’ils sont jeunes est un mécanisme connu. « L’école est un lieu de lutte idéologique et, une fois au pouvoir, c’est un outil pour s’y maintenir. » C’est vrai de tous les bords politiques.

« L’action syndicale avant la Première Guerre s’est servi de la presse jeunesse, avec la publication en 1901 de Jean-Pierre, d’orientation socialiste et syndicaliste. La gauche voulait contrer l’influence de l’Église catholique toute-puissante auprès des jeunes avec le catéchisme, le scoutisme et des publications. »

Après la Libération, le parti communiste continue à batailler sur ce terrain, contre l’influence catholique conservatrice qui, elle, distillait sa doctrine à travers les magazines Tintin et Spirou. Successeur de Vaillant (1945), le célèbre Pif (1969) permet au PCF et à la CGT « de s’opposer à l’influence américaine pour proposer d’autres visions du monde et véhiculer des valeurs de solidarité. »

Aujourd’hui, avec la droitisation observée dans les cercles du pouvoir, la porosité entre l’extrême droite et le monde de l’entreprise à même de peser sur la politique des gouvernements actuels, il est logique de penser que l’extrême droite a le pouvoir d’influencer l’éducation des enfants.

Ainsi, Pierre-Édouard Stérin a bien ouvert l’Académie Saint-Louis de Chalès à la rentrée 2025, un internat privé pour garçons, du primaire à la troisième. Cette volonté d’hégémonie inquiète au point que le Sénat a lancé depuis le 2 février, une « Commission d’enquête sur les mécanismes de financement des politiques publiques par des organismes, sociétés ou fondations de droit privé et des risques en matière d’influence, d’absence de transparence financière et d’entrave au fonctionnement de la démocratie ».

Une presse à la fois récréative et éducative

La spécificité de la presse jeunesse est d’être à la fois récréative et éducative. Aujourd’hui, les entrepreneurs parlent d’« édutainment » pour dire que des supports jeunesse utilisent sciemment les éléments ludiques et créatifs qu’ils contiennent pour transmettre des connaissances et des compétences.

Parmi les clients de Bayard/Milan, l’Éducation nationale occupe une place de choix. Les magazines s’adressant à toutes les classes d’âge, de 3 à 14 /15 ans, sont parfois utilisés comme support de cours. Naturellement, les équipes des rédactions sont engagées dans la Semaine de la presse à l’école et autres programmes d’éducation aux médias. Autant dire qu’ils contribuent à la formation des esprits.

« Je me suis beaucoup servi de Mon quotidien (Play bac presse) et Un jour une actu (Milan presse) », confirme Grégory Chambat auprès de La Relève et La Peste. Leur utilité n’est pas sans lien avec le fait que le message, sous forme visuelle (vidéo 1jour1question), de BD, de photos passe facilement auprès d’un public captif devant des images animées. « S’il y a message insidieux, il passe d’autant mieux que le format est court et va à l’essentiel », ajoute le professeur.

Quant aux manuels, ils sont rédigés à partir des programmes communiqués aux maisons d’édition par le Conseil supérieur des programmes. En France, la liberté de choix des manuels par les professeurs est totale et se fait par les enseignants, regroupés par matière.

« On décide ensemble du manuel. C’est un vrai travail critique pointu parce que les influences pernicieuses sont subtiles », explique Chambat. « En ce moment, grâce à la médiatisation de l’empire Bolloré, pas mal d’enseignants ouvrent les yeux et portent une attention plus grande aux contenus. »

La logique d’influence touche donc tous les espaces intéressant les jeunes. Pierre-Édouard Stérin avance sans masque, son plan porte un nom, Périclès, pour son programme : Patriotes / Enracinés / Résistants / Identitaires / Chrétiens / Libéraux / Européens / Souverainistes.

Stérin et ceux, dont Bayard, qui y sont liés par le Fonds du bien commun, entre autres, ne peuvent que partager son idée d’utiliser l’éducation comme un levier stratégique central. Pour contrer cette offensive, pister les évolutions dans la presse et l’édition jeunesse est une arme.

« Il faut être attentif à ce que l’on donne à lire et voir à la jeunesse, et il ne faut pas sous estimer l’influence de la politique. Cela peut commencer avec Trump par exemple qui interdit 200 mots… » Et se poursuivre par la fin d’une presse indépendante.

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Valérie Lassus

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