Les bulldozers de l’A412 ont démarré début septembre. Le projet va détruire 180 hectares dont 70 hectares de terres agricoles AOC Reblochon et 56 hectares de zones humides, et des espèces protégées dont le castor. Face au rouleau compresseur, des écureuils sont montés dans les arbres pour empêcher leur abattage et sauver les castors, et tous les autres.
Longue de 16 kilomètres et demi, la future autoroute A412 doit relier Machilly à Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie. Ce chantier à 340 millions d’euros porté par l’État et dont la concession ira à Amedea, créée spécifiquement pour l’A412 par Eiffage. L’emprise totale du projet autoroutier est de 180 hectares dans le Chablais, territoire rural d’environ 100 000 habitant·es entre le lac Léman et le massif des Voirons, où l’on produit notamment le reblochon.
Depuis le 7 septembre, les travaux de construction de l’autoroute A412 ont débuté dans l’un des derniers espaces naturels du Bas-Chablais. Les citoyens s’opposent aux abatteuses. La semaine dernière, une trentaine de personnes ont bloqué les machines, les empêchant pendant quelques heures de se rendre sur les sites de coupe « et de continuer le massacre ».
Les castors en danger
Ce weekend, plusieurs « écureuils », les militant.e.s grimpeurs, ont investi les cimes de « cette magnifique forêt pleine de biodiversité », décrit Ben du Groupe National de Surveillance des Arbres. « L’écosystème qui réclame protection ici est immense : une forêt de chênes centenaires, les zones humides qui l’irriguent, les castors, les pics-verts, les hiboux, les écureuils, les cerfs, les chevreuils, les sangliers, les renards », énumère l’écureuil Mapuche pour La Relève et La Peste.
« Il y a 20 spots à castors, pour l’instant intacts, qui vont être complètement détruits par les travaux. En ravageant les berges, les promoteurs espèrent que le castor va prendre peur et partir. Seulement, soit le castor se sent menacé et va aller dans sa hutte, et être enseveli vivant, soit il va aller sous les chenilles des abatteuses en tentant de fuir par des terriers… », explique Mathieu Le Doré, coordinateur du Mouvement pour l’Alliance avec le Peuple Castor, qui s’est rendu sur le site.
Or, le castor est un ingénieur indispensable aux écosystèmes, qui protège aussi bien des inondations que des sécheresses. « Sur site, on voit que le ruisseau a subi la sécheresse de plein fouet, avec seulement 5 cm d’eau ; mais là où il y a le castor, l’eau est en parfaite santé », confirme Matthieu. « C’est fou que des entreprises puissent faire ça sans être inquiétées par la législation, il y a une justice à deux vitesses. »

Ouvrage de castor sur site – Crédit : Stop A412
Après avoir été quasiment éradiqué, le Castor d’Europe (Castor fiber) est pourtant une espèce intégralement protégée en France depuis 1968, ce qui en fait le premier mammifère protégé du pays. Et les maigres promesses de compensation ne satisfont pas les naturalistes locaux.
« Déjà, on ne peut pas « compenser » un écosystème mature, qui met certain temps à s’établir. Un chêne qui a mis 200 ans pour pousser ne peut pas être compensé par un jeune chêne ! Pareil pour les rivières, il faut du temps pour que des équilibres se retrouvent, les espèces viennent les unes après les autres. Ce n’est pas parce que vous retirez 3 amphibiens dans une mare la veille du chantier pour les mettre ailleurs, dans un environnement qu’ils ne connaissent pas, que tous les individus vont suivre… », dénonce Mickaël Tissot, ancien animateur des zones humides et rivières, de l’ex syndicat mixte des affluents du sud-ouest lémanique (SYSAMOL).
Surtout, plus de 60% des zones humides en France métropolitaine ont déjà été détruites depuis le début du XXe siècle, dont la moitié entre 1960 et 1990.
« Où vont-ils mettre les animaux ? Si on pète toutes les zones humides de France, il n’y aura plus aucun habitat ! Les porteurs de projet en sont déjà réduits à délocaliser les animaux en altitude, car ils ne trouvent plus de milieu où compenser en plaine parce qu’ils ont tout détruit. Ces « compensations » sont juste de la poudre aux yeux pour faire passer les projets, c’est du greenwashing », prévient Mickaël Tissot.
De fait, le 26 février, le Conseil national de la protection de la nature a rendu un avis défavorable à la demande de dérogation relative aux espèces protégées, et a signalé comme irrégulières certaines études géotechniques et fouilles archéologiques réalisées avant l’obtention de la dérogation donnée par le Préfet de Haute-Savoie.

On peut voir la richesse des zones impactées sur l’un des recensements menés par Eiffage
Des conséquences sur tout le cycle de l’eau
Encore plus préoccupant, les zones humides impactées sont en tête de bassin versant, et leur dégradation pourrait chambouler le cycle de l’eau.
« A partir du moment où on draine 56 ha de zones humides, on impacte drastiquement tout le bassin versant, c’est clair », avertit Mickaël Tissot, de l’ex Syndicat mixte des affluents du sud-ouest lémanique (SYSAMOL), pour La Relève et La Peste. « Avec les systèmes de vases communicants, quand vous drainez ces 56 ha vous avez un effet sur l’ensemble des réseaux hydrologiques (liens d’humidité entre un marais, un ruisseau, un torrent), jusqu’à son arrivée dans le lac Léman. »
Les zones humides sont des éponges qui permettent de faire tampon durant les inondations et les sécheresses. Retirer ces zones tampons, quand les sécheresses sont de plus en plus sévères, pourrait à terme menacer l’approvisionnement en eau potable dans les communautés de communes avoisinantes, alors qu’elles ont déjà subi des restrictions importantes cet été.
« L’A412 traverserait la zone de protection rapprochée du captage d’eau d’Anthy. Avec des conséquences encore non mesurées sur l’eau potable locale », précise le collectif suisse Affluent.
C’est l’une des raisons pour lesquelles les Suisses sont opposés au projet. Lors d’un rassemblement, Rémy Pagani, conseiller municipal de l’Union populaire Suisse, a rappelé que ce projet démantèlera l’une des dernières grandes zones humides et forestières du bassin lémanique.
L’ombre de Danone derrière l’A412
Les opposants à l’A412 préféreraient développer le Léman Express, dont la fréquentation a dépassé toutes les espérances, ainsi que le recommande l’Autorité Environnementale française dans son avis du 27 mars. Ironie de l’histoire, l’A412 est un projet vieux de 40 ans, qui a été plébiscité par l’entreprise Danone, pour transporter les bouteilles d’eau en plastique, produites par sa marque Evian en camion plutôt que par fret ferroviaire (comme c’est le cas actuellement).
Ce report modal lui octroiera « une économie financière dérisoire de 14 euros, dont le coût environnemental et sociétal est transféré à la collectivité », accuse Rémy Pagani, conseiller municipal de l’Union populaire Suisse, ainsi que le rapporte La Tribune de Genève.
« Que des zones humides soient défoncées au profit de la privatisation de l’eau, c’est le monde à l’envers ! », s’agace Mathieu.
« On est sur les mêmes logiques de faire des projets destructeurs pour que des multinationales se fassent de l’agent », dénonce Thomas Brail, fondateur du GNSA, pour La Relève et La Peste. « Avec l’A69, on a compris que tous ces projets servent à enrichir des acteurs privés, ils passent en force car ils savent que ça sera de plus en plus compliqué de les mener avec les étés caniculaires qui s’enchaînent. »
Face à la résistance locale, les forces de l’ordre protègent le chantier qui avance à toute allure, avec des machines actives le weekend et même parfois la nuit. Des travaux ont lieu sur des parcelles où l’expropriation n’est pas achevée, au grand dam des propriétaires.
« On estime à plus de 20 ha de forêt déjà tombée, ça va extrêmement vite avec 6 à 7 abatteuses qui tournent à différents endroits en même temps, des fois elles sont 3 sur la même zone », explique Joanna Linares, membre du collectif Stop A412, pour La Relève et La Peste.
Alors dans les arbres, les écureuils tiennent bon, aidés par les « abeilles », les personnes à terre. « L’élan citoyen dépasse toutes mes espérances. (…) Pour moi, ce combat n’est pas local. C’est le cycle spirituel et unifié de la défense du vivant, qui relie la Haute-Savoie à la Patagonie et aux forêts d’Amazonie », explique Mapuche.
Les écureuils sont déterminés à tenir jusqu’au 14 octobre, date à laquelle de nombreux recours juridiques menés par des associations et propriétaires se tiendront pour demander la suspension du chantier ; et jusqu’à fin octobre, terme de l’autorisation de destruction délivrée par Jérôme Bonet, le préfet de la Haute-Savoie.
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