Strasbourg a accueilli, le 19 octobre, une mobilisation inédite. Pour la première fois, des parents d'enfants malades ou décédés des pesticides ont porté une déclaration commune devant le Parlement européen. Leur cible : le paquet « Omnibus », qui menace d'assouplir encore la réglementation sur les pesticides.
Des parents, et plus seulement des chiffres
Sabine Grataloup est mère de Théo. Son fils est né avec de graves malformations. L’exposition au glyphosate pendant la grossesse a été reconnue par le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. Pourtant, cette reconnaissance n’a rien eu d’automatique.
« Nous avons dû rassembler les preuves et études scientifiques dans un dossier de plus de 1000 pages », témoigne-t-elle. « Est-ce à une famille dans la souffrance de faire ce travail de recherche ? »
Cette charge de la preuve pèse sur des parents déjà éprouvés. Franck Rinchet-Girollet en sait quelque chose. Son fils Elliot a reçu un diagnostic de cancer des os à deux ans.
« Je voudrais lui promettre : « c’est fini, tu ne revivras plus jamais ça. » Cette promesse, je ne peux pas la lui faire », confie-t-il. « Alors je lui ai promis de ne pas me taire. »
Édouard Exilard, que La Relève et La Peste avait rencontré, parle au nom de Maïtena, sa fille décédée en décembre 2005. Son message aux parlementaires ne laisse pas de place à l’ambiguïté : « en votant cette loi omnibus, vous iriez vers un cancer en pédiatrie dans chaque famille ; il y a un choix à faire, pensez à vos enfants et petits-enfants. »
Un paquet législatif contesté
Or, ces témoignages interviennent à un moment précis. La Commission européenne porte actuellement un paquet législatif surnommé « Omnibus ». Il prévoit plusieurs assouplissements des règles encadrant les pesticides : autorisations à durée illimitée, pulvérisation par drones facilitée, prolongation simplifiée pour les substances dangereuses.
Pour Salomé Roynel, chargée de plaidoyer chez Pesticide Action Network Europe, « ce texte menace d’affaiblir durablement le cadre réglementaire européen ».
Cependant, l’opposition ne vient pas seulement des associations. Des scientifiques, des juristes et des rapporteurs spéciaux des Nations unies alertent sur ses conséquences pour la santé humaine et le principe de précaution.
Prévenir plutôt que réparer
Face à ce recul annoncé, une coalition propose une alternative : les « Ordonnances vertes ». Ce dispositif associe une prescription par un professionnel de santé, des ateliers de sensibilisation aux expositions chimiques et des paniers de fruits et légumes biologiques, adaptés aux ressources des bénéficiaires.
Martin Rieussec-Fournier préside l’association des Mutuelles pour la santé planétaire, à l’origine de cette initiative aux côtés du Dr Alexandre Feltz.
« Tous les futurs parents doivent bénéficier d’une information pour se protéger des pesticides et des perturbateurs endocriniens et d’une aide financière pour une alimentation biologique accessible », déclare-t-il. » Nous souhaitons que la prévention de l’exposition des enfants à naître soit une priorité absolue en Europe. »
Le choix de la grossesse comme fenêtre d’intervention n’est pas anodin. C’est pendant cette période que l’exposition aux perturbateurs endocriniens est jugée la plus préoccupante pour le développement de l’enfant.
Une mobilisation à vélo, de Cambrai à Genève
Cette déclaration s’inscrit dans un mouvement plus large. L’Odyssée pour notre santé, une mobilisation à vélo de 1 200 kilomètres, a démarré le 10 octobre à Gouzeaucourt, près de Cambrai. Elle traverse cinq pays, la France, la Belgique, le Luxembourg, l’Allemagne et la Suisse, avant une arrivée prévue à Genève le 29 octobre.
Le colloque au Parlement européen constitue ainsi une étape parmi quinze, consacrées à la prévention et à la défense des droits des victimes de pesticides. Cependant, la mobilisation ne s’arrête pas là. PAN Europe appelle déjà à rejoindre une manifestation le 24 novembre à Strasbourg, alors que les débats sur le paquet Omnibus se poursuivent.
Des données qui s’accumulent
Cette mobilisation ne repose pas sur l’émotion. Les organisateurs citent plusieurs références scientifiques, dont l’expertise collective de l’Inserm sur les pesticides, publiée en 2021, ou encore l’étude Géocap-Agri sur l’incidence des cancers pédiatriques. Santé publique France a également documenté, en mars 2025, l’évolution des cancers chez les adolescents et jeunes adultes entre 2000 et 2020.
C’est pourquoi la coalition ne limite pas sa demande à un seul dispositif. Elle appelle à une transformation plus large des politiques agricoles et alimentaires : sortie des pesticides, développement de l’agriculture biologique, augmentation de la part du bio dans les cantines et marchés publics.
Enfin, cette mobilisation place les décideurs européens face à une alternative claire. D’un côté, un paquet Omnibus susceptible d’assouplir encore l’encadrement des pesticides. De l’autre, des familles qui demandent que la prévention devienne, selon les mots d’Alexandre Feltz, le socle de nos politiques de santé.
Les prochaines semaines, marquées par les débats budgétaires et législatifs européens, diront si cette alerte, portée pour la première fois directement par les victimes, pèsera sur les arbitrages à venir.