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Par le passé, le bois-énergie a déjà failli détruire toutes les forêts françaises

Cette ruée tous azimuts sur le bois conduit à de véritables « crises d’approvisionnement » dans le royaume de France, selon l’historien Jérôme Buridant. « Apparues dans les années 1540-1560 puis, un siècle plus tard, au début du règne de Louis XIV, ces crises ont été aussi violentes que nos chocs pétroliers contemporains. »

En France, la demande en bois-énergie explose. Présenté comme une ressource énergétique novatrice et écologique, le bois est pourtant utilisé comme source d’énergie depuis des centaines de millénaires et a contribué à la surexploitation des forêts au cours de l’histoire. A tel point que l’erreur se répète ?

Pour La Relève et La Peste, le journaliste et essayiste Laurent Testot, auteur du livre Les forêts – Des forêts primaires aux enjeux du XXIe siècle, revient sur l’usage du bois-énergie par les sociétés humaines.

Une source d’énergie millénaire

L’utilisation du bois comme source d’énergie est intimement liée au développement des sociétés humaines. Il y a au moins 65 000 ans, en Afrique du Sud, des humains chauffaient déjà une roche dure, la silcrète, pour en améliorer les propriétés et faciliter sa taille. Puis, dès  19 000 avant JC, d’autres populations en Chine actuelle commencent à produire des céramiques par cuisson de l’argile.

Au IVᵉ millénaire avant notre ère, la métallurgie du cuivre se développe au Proche-Orient. Le travail des métaux ajoute dès lors une nouvelle pression sur les ressources en bois. La production de cuivre, puis de bronze, nécessite des fours atteignant de très hautes températures et donc d’importantes quantités de combustible.

« L’Âge du bronze a déforesté le pourtour méditerranéen, le Moyen-Orient et une partie de la Chine », explique Laurent Testot. « On brûle des quantités colossales de bois pour faire du charbon. Toutes ces industries servent déjà à des élites qui maîtrisent les circuits de commerce du bronze. »

Carte de l’effondrement de l’âge du bronze récent et de la transformation qui s’ensuivit – Crédit : Simeon Netchev (CC BY-NC-ND)

Brûler toujours plus de bois

La combustion du bois a été essentielle au développement des civilisations antiques, bien au-delà des seuls besoins liés au travail des métaux. Rome était, par exemple, une grande consommatrice de bois pour la cuisson des aliments et le chauffage, mais aussi pour la production de chaux et de briques, largement utilisées dans la construction. De grandes quantités de bois étaient également brûlées pour chauffer l’eau des thermes.

Pour trouver les ressources nécessaires à son développement économique, Rome, comme d’autres sociétés antiques, a étendu son aire d’approvisionnement en bois, au fur et à mesure de l’épuisement, voire de la destruction, des forêts locales.

Combinée aux défrichements destinés à gagner des terres agricoles et pastorales et à l’exploitation du bois d’œuvre, la consommation de bois comme source d’énergie a contribué à la régression des forêts dans une grande partie du pourtour méditerranéen.

(A) Répartition spatiale des données dendroarchéologiques. Les sites sont représentés par des points dont la taille est proportionnelle au nombre de séries de cernes datées. Les groupes régionaux (provinces romaines et régions combinées) sont indiqués en arrière-plan (voir la légende en haut à gauche). (B) Histogramme des séries de cernes datées, classées par année de fin pour les cinq principaux taxons. Les lignes représentent la longueur de chaque série de cernes, et les extrémités foncées indiquent la présence d’aubier.

La concurrence sur l’usage des forêts

À diverses époques, dans ces civilisations ayant fortement défriché et exploité leurs forêts, les pouvoirs en place ont cherché à contrôler l’accès aux forêts et leurs usages.

« En parallèle des forêts dévastées, il y a des vieilles forêts qui sont préservées, dès l‘âge du Bronze, puis plus tard, durant l’Antiquité et au Moyen Âge », explique Laurent Testot. « C’est un signe que les puissants s’approprient les forêts, pour avoir des bois de construction et pratiquer la chasse au grand gibier.  »

Des régimes de contrôle parfois très répressifs sont ainsi mis en place pour limiter les prélèvements, alors que les différents usages du bois entrent de plus en plus en concurrence.

« Durant la révolution industrieuse (concept historique et économique proposé par l’historien Jan de Vries), qui précède la Révolution industrielle, dans toute l’Eurasie, il y a un essor démographique et économique important, notamment au XVIIIe siècle », explique Laurent Testot.

« On a besoin de bois pour tout : se chauffer, dans des verreries, pour faire de la chaux, pour la construction, dans les forges. De petites manufactures se mettent en place un peu partout, énormément d’artisans vont faire du charbon de bois dans les forêts ». 

Évora region / Fabrication de charbon de bois 03/08/1967 – Crédit Daniel VILLAFRUELA / Wikimedia Commons

Cette ruée tous azimuts sur le bois conduit à de véritables « crises d’approvisionnement » dans le royaume de France, selon l’historien Jérôme Buridant.

« Apparues dans les années 1540-1560 puis, un siècle plus tard, au début du règne de Louis XIV, ces crises ont été aussi violentes que nos chocs pétroliers contemporains », assure-t-il dans un article de CNRS Le journal.

« Le bois est vraiment le pétrole de l’époque, il doit soutenir les grandes ambitions navales et militaires de la France ainsi que les besoins domestiques d’une population en forte croissance. La demande explose, l’offre se raréfie… Résultat : les prix du bois s’envolent, multipliés par cinq, voire par dix. »

Les difficultés d’approvisionnement en bois figurent ainsi parmi les motifs de mécontentement exprimés à la veille de la Révolution française. Dans les cahiers de doléances de 1789, certaines communautés rurales dénoncent la raréfaction du bois du fait de la pression exercée sur la ressource par les activités manufacturières.

Les habitants d’un village de l’Aube, demandent la fermeture des « forges, verreries, dont la trop grande multiplicité aggrave le joug du malheureux, le prix du bois étant excessif ».

À gauche, le mont Aigoual (Gard) photographié en 1900. À droite, le même, aujourd’hui, après la politique de restauration des terrains en montagne initiée sous le Second Empire. Crédit : CNRS

Des ressources énergétiques qui s’additionnent 

À la fin du XVIIIe siècle, du fait de cette pression, la forêt couvre moins d’un quart du territoire français. L’ONF et différents travaux historiques estiment la surface forestière d’alors à 6 ou 7 millions d’hectares, un chiffre qui varie selon les méthodes.

Depuis le milieu du XIXe siècle, la forêt regagne du terrain : occupant aujourd’hui 17,6 millions d’hectares en France hexagonale et en Corse. Une idée communément admise veut que le recours croissant au charbon puis au pétrole ait donné un répit aux forêts, en réduisant la pression exercée par le bois-énergie.

Mais des chercheurs battent aujourd’hui en brèche cette idée de transition énergétique. Au XIXᵉ siècle, en effet, l’industrialisation et l’essor démographique entraînent une forte demande de bois dans de nombreux pays européens et nord-américains. Si l’essor des combustibles fossiles a progressivement réduit la place du bois dans les usages domestiques, le développement du charbon a aussi suscité de nouveaux besoins en bois.

« À partir du moment où vous avez du charbon, vous avez des chemins de fer. Les chemins de fer, on aurait dû appeler ça des chemins de bois. Ils consomment plus de bois que de fer », affirmait l’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz dans une interview accordée à Radio REcyclerie, en collaboration avec La Relève et La Peste. 

« La Grande-Bretagne avait besoin d’étai (pièce de charpente, ndlr) de mine pour aller chercher le charbon. Il y avait de véritables forêts souterraines sous la Grande-Bretagne », explique aussi Laurent Testot.

Ainsi, l’extension de la forêt en France s’explique avant tout par la déprise agricole et l’abandon progressif des terres les moins productives, et non par une diminution des usages du bois.

Vers une nouvelle crise du bois ? 

Si la surface forestière française a fortement progressé depuis deux siècles, les prélèvements de bois destinés aux besoins énergétiques ont, eux, connu des évolutions beaucoup plus contrastées. Après avoir atteint des niveaux élevés au XIXᵉ siècle, ils ont diminué avec le recul du bois-énergie avant de repartir à la hausse au cours des dernières décennies.

« La mise en place de mesures destinées à développer les énergies renouvelables a engendré, à partir de 2009, une hausse importante de la récolte commercialisée de bois énergie », explique l’Observatoire des forêts françaises. Cette récolte a connu une hausse de + 174 % entre 2009 et 2023. 

Résultat, divers acteurs de la filière bois se montrent inquiets quant à l’accaparement de la ressource en bois par le secteur du bois-énergie. 

En juin 2026, à l’occasion d’une mobilisation de salariés du producteur de pâte à papier Fibre Excellence, la CGT demandait « la régulation du marché du bois : interdiction de la spéculation et garantie d’un approvisionnement équitable pour toutes les filières (bois-énergie, papeterie, construction) ». 

« En forêt, il y a un principe de hiérarchie des usages », rappelait Bruno Doucet,  chargé de campagnes de l’association Canopée à l’occasion d’une manifestation contre une usine de production de biokérosène à partir de bois. 

« On utilise d’abord le bois d’œuvre pour faire de la construction parce que c’est ce qui produit le plus de valeur économique et ce qui stocke le plus de carbone. Les déchets de ce bois peuvent ensuite être utilisés pour faire du bois d’industrie. Ensuite, on peut en faire du bois-énergie avec ce qu’il reste. Mais aujourd’hui, on a complètement inversé le principe ».

Une énergie renouvelable ? 

À l’heure du changement climatique global, le recours massif au bois-énergie est promu au nom de la décarbonation du mix énergétique français. En effet, les arbres absorbent du CO₂ au cours de leur croissance.

« En théorie, on doit réduire nos émissions de  CO₂ jusqu’à atteindre une neutralité carbone en 2050. Si vous coupez une forêt, vous déstockez le carbone. Les nouveaux arbres mettront des décennies ou des siècles avant de restocker la même quantité de carbone. Vous êtes alors en dehors des objectifs nationaux », avertit Laurent Testot.  

À cela, s’ajoute la grande inconnue du changement climatique, qui réduit déjà la capacité des arbres à absorber du carbone. Enfin, l’extraction massive de bois-énergie prive les forêts de matière organique, essentielle aux écosystèmes.

Représentant 33 % de la consommation d’énergie primaire issue de sources renouvelables, le bois-énergie est pourtant présenté comme « la première source d’énergies renouvelables en France » selon l’Agence de la transition écologique (ADEME).

« Le problème de l’exploitation pour le bois-énergie, c’est que vous avez des rotations d’arbres très jeunes ; qui ont puisé dans ce sol pour se constituer », rappelle Laurent Testot. « Dans les forêts en libre évolution, les arbres tombent, sont décomposés et enrichissent le sol d’un engrais parfaitement équilibré. Si vous exploitez, vous déstockez toute cette fertilité du sol et rendez la forêt inexploitable à l’avenir. C’est un mode d’exploitation absolument pas durable sur le temps long de la forêt. » 

« Il faut des siècles, sinon un millénaire avant que le sol ne redevienne fertile,  alerte-t-il. En procédant de cette façon, on imite des civilisations qui nous ont précédés. »

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Eloi Boye

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