À l'heure où les révoltes sociales et la colère de la jeunesse se heurtent à la brutalité du maintien de l'ordre, la docteure en neurosciences et chercheuse Samah Karaki nous invite à questionner la nature même de notre compassion. Dans son essai “L'empathie est politique : Comment les normes sociales façonnent la biologie des sentiments” (éd. JC Lattès), elle montre que loin d'être une simple vertu morale ou un élan biologique neutre, notre sollicitude est façonnée par les structures de pouvoir. De la fiction méritocratique à la fausse neutralité des discours dominants, elle analyse les rouages politiques et cognitifs qui conditionnent nos solidarités.
LR&LP : Comment les normes sociales et les structures de pouvoir conditionnent-elles l’empathie que nous éprouvons envers les autres, en créant une hiérarchie entre différentes classes sociales ?
Samah Karaki : Le niveau d’empathie est conditionné par plusieurs critères. On met souvent en avant la « proximité » — qu’elle soit géographique, physique ou culturelle. Mais c’est un argument très faible : on peut parfois éprouver très peu d’empathie pour son propre enfant. Si le journalisme utilise souvent ce biais pour justifier l’intérêt porté à des catastrophes proches plutôt que lointaines, cela ne suffit pas à expliquer le phénomène.
C’est pourquoi il faut creuser la notion d’« humanité ». Ce qui confère de l’humanité à quelqu’un, c’est le fait qu’il soit perçu comme unique — qu’il ne soit pas renvoyé à un bloc monolithique — et qu’on lui attribue une profondeur, une sensibilité intellectuelle et morale.
Dans ce qui était appelé « la hiérarchie des races » au 18e siècle, on retrouvait le même genre de critères : une supériorité intellectuelle et morale d’une certaine population sur une autre. Ce processus coupe la capacité d’empathie envers cet autre qui devient alors « infra humain », et justifie toutes sortes d’oppressions qu’on lui fait subir.
Déshumaniser, c’est aussi priver l’autre de l’exigence morale que l’on s’attribue à soi-même et à son propre groupe. À l’inverse, nous accordons plus d’empathie à ceux que nous percevons comme victimes, car à la victime est associée l’innocence, et avec elle vient une forme de supériorité morale.
LR&LP : Dans votre critique de la méritocratie, comment la fiction du talent et du mérite sert-elle à légitimer les inégalités et à masquer les rapports de domination ?
Dans la méritocratie, l’effort est perçu comme une valeur ou un surplus moral : la « valeur travail » devient la vertu. Cette vision implique que l’autre n’a le droit de rien exiger s’il n’a pas fourni cet effort préalable, parce que tout doit se mériter.
Un discours très présent aujourd’hui : quand on intime aux jeunes d’« aller travailler » ou de « réviser », on exige de les voir suer. A l’inverse, il y a une jeunesse qu’on écoute davantage parce qu’elle est jugée « mieux articulée ». On estime alors qu’elle mérite d’être entendue, par opposition à un discours perçu comme moins éloquent.
Le problème n’est pas que les jeunes de banlieue s’expriment moins bien que ceux des quartiers aisés ; c’est qu’on ne les écoute pas. Ils ne manquent absolument pas de capacité à exprimer leur réalité. Ils possèdent une conscience politique très forte, théorisée ou non. Ils vivent les rapports de classe dans leur chair depuis toujours, et perçoivent parfaitement l’injustice.
Même quand on leur attribue des qualités, on continue de les renvoyer à un groupe homogène qui efface leur unicité. Parmi eux, il y a des jeunes éloquents, des violents, et tous ont des aspirations extrêmement diverses. Mais le pouvoir a tout intérêt à les agglomérer sous des étiquettes (« les jeunes de banlieue », « la jeunesse », « les racailles ») pour invisibiliser leur singularité.
LR&LP : Les médias mainstream opposent aujourd’hui des faits scientifiques ou sociologiques à des opinions pour fabriquer une prétendue neutralité. Comment cette équivalence participe à déresponsabiliser le système politique, et à paralyser la capacité d’empathie ?
L’idéologie de la responsabilisation individuelle nous donne l’illusion que nous ne sommes pas liés aux autres ni à notre environnement, et que nous n’habitons pas le monde de manière interdépendante.
Depuis les années 1980, nous observons une montée de cette conception de soi détachée des conditions systémiques. C’est une double opération : d’une part, on responsabilise l’individu sur sa propre condition et sa perception du monde ; d’autre part, on déresponsabilise les décideurs politiques.
Les personnes au pouvoir et les médias mainstream ont des intérêts alignés sur un système capitaliste sauvage qui ne prend pas en compte les limites planétaires. Ces classes seront épargnées le plus longtemps par la crise climatique. A l’inverse, la notion de « santé planétaire » est intéressante car elle relie notre propre santé à celle de notre environnement.
Renvoyer à l’individu la responsabilité de son parcours à travers le dogme du mérite permet de le désensibiliser, et d’étouffer toute forme de colère collective.
Dans le vocabulaire valorisé par les médias dominants, on retrouve des termes comme « neutre » ou « nuance », ainsi qu’une guerre menée contre ce qui relève de l’« affect ». Cette dichotomie entre raison et émotion, incarnée par le discours macroniste qui s’arroge comme le camp de la raison (par opposition aux extrêmes) est invalidée par les sciences cognitives.
La raison n’est pas détachée des émotions, qui ne sont pas des réactions chaotiques ou aléatoires. Les émotions sont des réponses calculées, précises, basées sur notre perception du monde. Il faut bien sûr les questionner et les organiser, mais elles ne sont pas opposées à la pensée rationnelle.
La colère, par exemple, est une réaction saine et pas nécessairement destructrice. Elle signifie qu’il y a une erreur de prédiction par rapport à ce que l’on considère comme juste. Ne pas réagir à l’injustice montre soit qu’on s’y est habitué, soit qu’elle nous arrange.
Enfin, cette prétention à la supériorité rationaliste renvoie dos à dos des visions du monde totalement opposées au nom d’une prétendue « neutralité ». Mais la neutralité n’est jamais que le discours dominant du moment — un discours qui ne cesse de glisser vers des positions réactionnaires.
Aujourd’hui, rendre les choses « neutres », c’est simplement imposer la position acceptée par le pouvoir, portée par ceux qui ont le moins à perdre.
LR&LP : Dans votre critique des figures d’autorité, vous appelez à repenser la manière dont nous faisons société. Le mouvement lycéen est-il un exemple de cette réappropriation du débat ?
Pour comprendre ce phénomène sous l’angle de l’empathie, il faut accepter que nous ne sommes pas dans la tête des jeunes. La manière dont les adultes prétendent résoudre les problèmes n’est pas celle des enfants, et encore moins celle des adolescents.
Du point de vue de l’évolution de notre espèce, il est indispensable qu’il existe des visions du monde progressistes, portées par des individus qui ont moins à perdre.
C’est ce qui explique l’émotion particulière qu’on éprouve en voyant les jeunes se révolter : ils incarnent une version de nous-mêmes qui n’ose plus prendre autant de risques parce que la fatigue et les échecs ont fini par installer une forme d’ « impuissance acquise ».
Il est fondamental de laisser à la jeunesse la créativité et l’énergie nécessaires pour être critique. Ils sont moins prêts à céder. Ils refusent cette confiscation de leur parole par les experts et les sachants, et refusent de se faire assigner à une place.
Dire qu’ils vont s’apaiser avec l’âge n’a rien de cynique ; c’est simplement l’évolution naturelle.
LR&LP : Comment expliquer la cécité et le manque de solidarité d’une partie de la société face à la précarité et aux violences subies par la jeunesse populaire ?
Malgré les images de plafonds qui s’effondrent dans les établissements et les violences policières, le décalage empathique persiste. Dans l’imaginaire des dominants, ces jeunes méritent ce qui leur arrive parce qu’ils sont perçus comme des infra-citoyens.
Derrière la question de la précarité des lieux d’enseignement se cache un racisme et un classisme profonds. On estime que si les conditions sont mauvaises, c’est la faute des parents qui n’ont pas assez travaillé pour offrir mieux à leurs enfants, légitimant ainsi une ségrégation spatiale et sociale pour préserver l’élite.
Plus encore, cette jeunesse des quartiers populaires est perçue comme menaçante et violente. Lorsqu’Éric Zemmour associe la présence de commerces Kebab à la délinquance, il formule une association d’idées largement partagée dans l’inconscient collectif, qui attribue le délabrement d’une banlieue à ses habitants plutôt qu’à l’abandon politique.
On inverse les causes et les effets : on ne se dit pas que les quartiers sont délabrés et que cela produit de la souffrance, mais que ce sont les jeunes qui dégradent leur environnement.
C’est une logique qui était très présente dans le discours sarkozyste — nettoyer les banlieues au karcher ou chercher à détecter la délinquance dès la pré-adolescence. Cette pensée d’inspiration eugéniste biologicalise le comportement social et considère la délinquance comme intrinsèque à ces jeunes.
C’est une vision civilisationnelle, partagée par la droite et l’extrême droite à l’échelle mondiale, selon laquelle il existerait des groupes naturellement supérieurs et plus moraux. L’ironie étant que les représentants de ces discours sont souvent eux-mêmes impliqués dans de la grande délinquance financière ou de la corruption. Mais comme cela concerne leurs semblables, ils s’accordent une justification morale, tout en assignant ces jeunes à une « nature » criminelle.
Pour eux, la solution n’est pas d’investir dans les banlieues, mais de se débarrasser de cette jeunesse. Ces jeunes sont ce que la chercheuse Fatima Ouassak appelle des enfants « désenfantisés » : parce qu’on ne les perçoit plus comme des enfants à protéger mais comme des menaces, l’empathie s’éteint.
LR&LP : En quoi la focalisation sur la « casse » et le maintien de l’ordre permet-elle au pouvoir de criminaliser la contestation sociale tout en occultant les causes structurelles de la colère ?
La formule de Bertolt Brecht résume bien la situation : « On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent. »
Que les jeunes aient ou non des revendications parfaitement formalisées, l’action radicale leur apparaît aujourd’hui comme la seule issue face à la violence sociétale qu’ils subissent au quotidien — lorsqu’on leur refuse l’accès à l’espace public ou qu’on leur fait comprendre qu’ils ne sont pas chez eux.
Leurs colères sont légitimes même sans porte-parole ni programme rédigé. Les mouvements sociaux émergent parfois comme un fleuve qui déborde avant de s’organiser.
Plutôt que de céder à l’injonction de la condamnation, il faut se demander d’où vient cette énergie et ce besoin de casser : quels autres exutoires leur laisse-t-on ?
Si la jeunesse n’est jamais écoutée, représentée ou si elle ne l’est que de manière caricaturale, hausser le ton devient le seul moyen d’exister. Les révoltes ne sont pas seulement liées à l’insalubrité des lycées, elles peuvent avoir de nombreux points de départ, du meurtre de Nahel, au racisme à l’embauche, aux discriminations au logement et de l’abandon institutionnel.
Rien de tout cela ne signifie que la casse soit souhaitable, mais il y a un coût social à la violence des discours diffusés à longueur de journée dans les médias.

Manifestante à Bayonne, 17/10/2026 – Crédit : Laurie Debove
LR&LP : De nombreuses instances épinglent la France pour sa gestion du maintien de l’ordre et son manque de considération envers la jeunesse. Pourquoi le maintien de l’ordre en France est-il caractérisé par des pratiques ultra-violentes, et comment des policiers en viennent-ils à percevoir des mineurs non pas comme des enfants à protéger, mais comme des cibles ?
Ce qui se passe en France est un laboratoire de la violence en Europe, il y a une inspiration et un alignement sur les États-Unis. Ces 15 dernières années, nous avons assisté à un déplacement majeur de la fenêtre d’Overton — c’est-à-dire de ce qui est acceptable de dire et d’entendre dans le débat public.
Contrairement au mythe selon lequel l’extrême droite serait la garante de l’ordre public, l’Histoire, notamment récente comme l’expérience du pouvoir sous Trump, montre que la libération de la parole réactionnaire entraîne toujours une libération de la violence physique.
Le capitalisme, le patriarcat et le colonialisme progressent de concert. Lorsque ces trois systèmes s’articulent, ils produisent chez certains agents des forces de l’ordre un plaisir à violenter. On observe une logique de colonisation intérieure : l’autre est perçu comme un être inférieur qu’on peut instrumentaliser ou discipliner au nom d’une prétendue supériorité civilisationnelle.
Quand un policier tire sur un jeune ou le verbalise brutalement, il n’a pas l’impression d’être violent : il a le sentiment de se défendre. C’est un mécanisme empathique classique : si l’autre est infra humanisé, il est perçu comme naturellement hostile. Dès lors, exercer la violence contre cet enfant devient, dans l’esprit du policier, un acte de protection de son propre groupe et de ce qu’il considère comme sacré.
Si on lui demande comment il peut agir ainsi alors qu’il a lui-même des enfants, il répondra qu’il protège son enfant de cet « autre » menaçant. Ils agissent en étant persuadés d’être du côté du bien et du devoir, sans quoi leur position serait psychologiquement intenable.
Cette « exception française » s’explique aussi par une histoire coloniale et une mythologie nationale puissante. Ce passé nourrit un narcissisme collectif et un sentiment de supériorité. Les élites et les courants réactionnaires sont révoltés qu’on puisse remettre en cause « l’école de la République » ou le « pays des Lumières ».
Leur discours envers les jeunes des quartiers populaires revient à dire : « Comment osez-vous critiquer notre système alors que nous vous faisons la grâce de vous laisser appartenir à cette grande histoire ? »
LR&LP : Comment la destruction progressive des services publics (comme l’hôpital ou l’éducation) participe-t-elle à cette anesthésie de l’empathie, et comment s’articule-t-elle avec la volonté de la classe dominante de préserver ses privilèges ?
La destruction des services publics découle d’une gouvernance gestionnaire profondément déshumanisée. On a pu souvent dire que Macron « dirigeait la France comme une entreprise ». En démantelant les services publics, on détruit ce qui faisait « commun », cette exception française qui permet d’étudier et de se soigner indépendamment de ses revenus.
Sur le fond, la logique n’a pas fondamentalement changé depuis l’Ancien Régime : l’obsession des plus privilégiés a toujours été de conserver leurs privilèges. À l’époque, la transmission était héréditaire et figée par le sang. Après l’« héritocratie » est venue la méritocratie.
Mais la méritocratie est un système potentiellement dangereux pour les élites s’il fonctionne réellement. Pour qu’une vraie méritocratie existe, il faut garantir une égalité stricte des conditions au départ — ce qu’on a appelé « l’égalité des chances ».
Cela suppose que les services publics réduisent les inégalités d’origine en offrant un niveau de santé et d’éducation équivalent pour tous. Or, les données montrent que le capital familial reste le déterminant le plus puissant dans la trajectoire des enfants.
Aujourd’hui, le système ne prend même plus la peine de feindre l’hypocrisie. Les classes privilégiées n’ont plus intérêt à soutenir le secteur public parce qu’elles ont les moyens de se payer des alternatives privées.
Pire encore : lorsqu’elles constatent que des enfants issus des classes populaires ou de l’immigration évoluent et accèdent à des positions supérieures grâce aux innovations pédagogiques ou à la démocratisation du savoir, cela génère une panique.
Comme chez beaucoup de mammifères, les individus occupant un statut supérieur éprouvent une anxiété permanente à l’idée de perdre leurs privilèges et de sortir de l’élite. Or, la condition même d’existence d’une élite repose sur la distinction et l’exception.
Le système capitaliste nous place dès l’école dans une logique de « jeu à somme nulle » (zero-sum game) : l’idée que ce que l’autre gagne, je le perds forcément. »