Métropoles saturées, énergie qui se raréfie, désir de campagne en hausse depuis quarante ans. Guillaume Faburel esquisse une bifurcation vers les ruralités, quitte à bousculer l'État et le capitalisme. Entretien.
Guillaume Faburel est géographe. Il porte depuis cinq ans le Mouvement post-urbain et savoirs de la main, né d’une vingtaine d’organisations. Faburel et une équipe de géographes du courant post-urbain ont croisé une trentaine d’indicateurs. Chaleurs extrêmes, risques d’inondation, qualité des sols, disponibilité de terres agricoles, pression foncière : autant de critères pour identifier des territoires plus vivables d’ici 2050.
Sept ensembles ressortent de cette cartographie. Trois zones de collines, en Bretagne, en Normandie et dans le Poitou, dont la Gâtine des Deux-Sèvres. Quatre massifs de moyenne montagne : une partie des Pyrénées centrées sur l’Ariège, les plateaux du Massif central, le Morvan et les Préalpes. Ces territoires partagent un trait commun, celui d’être en retrait des littoraux et de leur pression touristique.
Guillaume Faburel insiste pourtant sur un point. Ce ne sont pas des eldorados. L’accès à l’eau ou aux services y reste parfois difficile. En revanche, ces espaces offrent davantage de marges pour construire des modes de vie sobres, dit-il, à condition de transformer radicalement les habitudes de consommation et de mobilité.
Vingt-cinq ans pour tout changer
LR&LP : Vous évoquez une bifurcation vers les ruralités. À quelle échéance ?
Guillaume Faburel : Nous raisonnons à deux échelles : 25 à 30 ans, horizon 2050, puis horizon 2100. C’est dans les trente prochaines années qu’il faut engager le rééquilibrage entre métropoles et ruralités. Une voie institutionnelle existe déjà. L’Espagne a lancé en 2021 un plan de repeuplement des campagnes et la Chine plafonne Pékin et Shanghai entre 23 et 25 millions d’habitants.
Ma sensibilité reste pourtant anarcho libertaire. Les institutions ne sont pas la solution, elles sont plutôt le problème qui nous est collectivement posé. Les canicules et les ruptures d’approvisionnement sont déjà des signaux. Le désir de campagne n’a jamais été aussi grand et il croît depuis quarante ans.
LR&LP : Un afflux de néo-ruraux ne risque-t-il pas d’écraser les terres agricoles ?
Le risque existe, je ne le nie pas. Cependant, la surface agricole utile couvre 46 % du territoire français, dont 42 à 43 % sont exploités de façon conventionnelle. Une reconversion partielle me paraît donc possible.
La descente énergétique désigne une baisse inévitable de la disponibilité de l’énergie dans les sociétés industrialisées, liée à la raréfaction des énergies fossiles. Elle réduira aussi la surexploitation. On peut investir dans les drones, mais grosso modo, c’est reculer pour mieux sauter.
Il faudra davantage de bras : 2,6 millions d’emplois de transition sont déjà programmés, surtout dans l’artisanat.
Le capitalisme, grand malade de l’énergie
LR&LP : Le capitalisme peut-il survivre à cette bascule ?
Le capitalisme n’engendrera pas et ne dépassera pas le stade de descente énergétique que nous vivons. Il ne s’agit pas d’un retour au Moyen Âge, mais d’un détour par l’histoire, vers des économies vivrières.
Je défends des communs territoriaux : pâturages, glanage, bois partagés, terres rachetées par des groupements citoyens. Les foyers ruraux, nés après la Seconde Guerre mondiale, en restent un bon exemple ; la France en compte encore 1 700.
LR&LP : Le concept de biorégion, porté entre autres par Jean-Luc Mélenchon, ne vous convainc plus ?
La biorégion me semble être une forme de colonialité urbaine, trop vaste et trop peuplée, même si la notion sur le papier est magnifique. Elle ignore un vocabulaire déjà partagé par les ruraux : terroir, pays géographique, communauté villageoise. Je ne rejette pas l’outil, mais ce n’est pas le bon périmètre d’atterrissage.
40 000 habitants, c’est assez
LR&LP : Quelle taille de ville vous semble vivable ?
Réduire son empreinte écologique par quatre ou six suppose de vivre dans un périmètre de 20 à 30 kilomètres de diamètre. Je chiffre la population idéale à 40 000 habitants, répartis entre bourgs centres et villages.
L’idéal resterait 10 000 habitants, comme dans 90 % des villes en transition dans le monde, ou dans les utopies de Charles Fourier au XIXe siècle.
LR&LP : Et sur l’énergie ?
Je refuse les grandes infrastructures comme les éoliennes massives. Les parcs agrivoltaïques sont en train de sacrifier les campagnes, un second sacrifice après l’artificialisation. Plutôt que réindustrialiser, il faut réutiliser l’existant. Il y a 7 millions de vélos qui dorment dans les garages. Ça serait bien de les ressortir.
LR&LP : Comment construire ce récit collectif désirable ?
Je n’ai pas de recette. Si je l’avais, il faudrait me fuir absolument, c’est un truc de gourou. Je constate que 80 % des nouveaux arrivants peinent à s’intégrer, moins par conflit culturel que par manque d’humilité. Il faut observer avant de faire, il faut comprendre avant de prendre.
Je vis en Centre Bretagne, sur un terrain converti en verger. Cette trajectoire a nourri Où habiter ?, publié chez Tana éditions.
Guillaume Faburel conclut sur une note presque littéraire. Les ruralités, dit-il, forment un roman resté inachevé. Toutes ne se valent pas, précise-t-il aussitôt ; certaines restent compliquées, d’autres offrent une diversité encore sous-estimée.
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