Bassines, datacenters, embouteilleurs, dépollution : la crise de l'eau en France n'est pas une fatalité climatique. C'est un système. Enquête chiffrée sur une ressource commune en voie de confiscation.
Le hold-up de l’eau
L’eau douce ne manque pas, à proprement parler. Elle est prélevée, captée, souillée, détournée. « Ce n’est vraiment pas un manque d’eau général. C’est un manque d’eau par rapport à des besoins anthropiques qui sont créés », résument Fabien Benoit et Nicolas Celnik, auteurs des Assoiffeurs (Les Liens qui libèrent, 8 avril 2026).
Leur enquête de trois ans ausculte quatre secteurs. L’agro-industrie d’abord, responsable de 58 % de la consommation d’eau en France avec ses 340 millions de mètres cubes prélevés chaque année.
L’embouteillage : 90 % des sources françaises sont exploitées par des groupes industriels, qui ont mis en bouteille 13,67 milliards de litres en 2023.
Le numérique consomme déjà 560 milliards de litres par an, un chiffre qui pourrait doubler d’ici 2030. Enfin, les géants de la dépollution captent des milliards d’argent public pour traiter des eaux que d’autres ont souillées.

Fabien Benoit et Nicolas Celnik, Les assoiffeurs, Les Liens qui libèrent, 8 avril 2026.
Sainte-Soline, point de départ
Le 25 mars 2023, la répression à Sainte-Soline marque le point de départ de l’enquête. Les mégabassines de Nouvelle-Aquitaine ne sont que la partie émergée d’un système plus vaste.
« Le terme même de mégabassine passe dans le langage commun alors qu’il n’existait pas, et qu’on parlait officiellement de retenue de substitution », rappelle Fabien Benoit.
La mobilisation a eu des effets concrets : dans le Puy-de-Dôme, deux projets annoncés comme les plus grandes bassines de France sont au point mort depuis trois ou quatre ans.
Quelques semaines après Sainte-Soline, le gouvernement annonce son plan eau. La réponse laisse les deux journalistes perplexes. « On ne touche pas aux consommations d’eau des agriculteurs qui sont les principaux consommateurs d’eau en France, ni aux usages industriels », regrette Nicolas Celnik.
Les grands préleveurs sont sanctuarisés. Nestlé et Danone continuent d’exploiter des sources sous tension. Veolia se repositionne sur la dépollution. Arnaud Rousseau, président de la FNSEA et lié au lobby Irrigants de France, défend les bassines depuis les instances censées arbitrer les conflits d’usage.
La privatisation par la pollution
L’argument central des Assoiffeurs tient en une phrase. « Si l’eau est polluée et que les seuls qui sont capables de la dépolluer, ce sont les acteurs privés, il y a une privatisation de facto », formule Fabien Benoit.
L’exemple de Crolles est saisissant. L’État français a mis 3 milliards d’euros sur la table pour accompagner le développement de l’usine de semi-conducteurs, près de Grenoble, de STMicroelectronics. Quelques mois plus tard, on apprend que cette même usine est le second rejeteur de PFAS de la région.
« On doit en plus investir de l’argent pour compenser leurs méfaits et les désastres qui vont avec », résume Fabien Benoit.
Le contribuable finance d’abord la pollution, puis la dépollution. Une étude nationale sur le financement de l’eau en France estime le déficit annuel à 13 milliards d’euros, dont 5 milliards par an pour la seule dépollution et restauration des masses d’eau.
À Méry-sur-Oise, l’usine de traitement s’équipe d’un système d’osmose inverse pour un milliard d’euros, financé par l’argent public, pour traiter des eaux contaminées par des industriels privés. L’Anses a confirmé en 2023 une contamination aux PFAS dans une grande majorité des échantillons d’eau destinée à la consommation humaine.
« Tout ce qu’on a fait, c’est de remonter les seuils pour que ce soit tolérable. C’est juste sidérant », s’indigne Fabien Benoit.
Des parlements de l’eau sans écologistes
La France dispose d’une architecture de gouvernance remarquable sur le papier. Mais elle a été capturée. « Sur 50 membres, en fait, on a quatre organisations environnementales » dans certaines commissions locales, relèvent les auteurs.
En face, représentants de l’État, élus et industriels votent de concert. Sylvain Barone, chercheur à l’Inrae, parle de « préfectoralisation » : une recentralisation qui court-circuite les instances démocratiques.
Ce mouvement a trouvé une illustration saisissante lorsqu’un Premier ministre a suspendu, via un message sur X, les décisions relatives aux schémas d’aménagement et de gestion des eaux. Des décisions prises démocratiquement. Annulées par un tweet.
Qui paie l’addition ?
Le coût énergétique de l’eau en bouteille est 2 000 fois supérieur à celui de l’eau du robinet. Il faut plus d’eau pour fabriquer le plastique d’une bouteille que pour la remplir. Les consommateurs paient deux fois : au robinet, puis en rayon.
La logique est identique pour les bassines et les datacenters. L’infrastructure est financée en partie par des fonds publics. La ressource irrigue des cultures d’exportation ou refroidit des serveurs. Les milieux aquatiques s’appauvrissent.
« Le collectif perd sur tous les plans », conclut Fabien Benoit. On subventionne les industries, puis on finance les technologies pour compenser leurs dégâts.
La question n’est pas de savoir combien d’eau il reste. Elle est de savoir qui décide de la distribuer, qui a le droit de la salir, et qui, au bout du compte, en supporte le prix.
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