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Thierry Thévenin : « Aidons les arbres résistants à la sécheresse à se disséminer »

"On a, depuis des milliers d'années, transporté des plantes. On les a amenées avec nous dans nos migrations. Aujourd'hui, on a encore, pour l'instant, une grande capacité de mouvement. On a encore des voitures et des trains. Il faut l’utiliser pour aider les arbres à se reproduire."

Thierry Thévenin travaille avec les plantes depuis plus de 40 ans. Il est l’un des auteurs de notre livre-journal Forêts. La Relève et La Peste l’a retrouvé lors du festival Renouer !, organisé par l’association Terrains Communs dont il est le parrain. Ce paysan herboriste propose d’aider la grande migration des arbres à travers un mouvement citoyen forestier.

LR&LP : Comment avez-vous développé votre approche à la cueillette sauvage ?

Ce qui m’a amené aux plantes, c’est le soin, les plantes médicinales. J’ai fini par en faire mon métier. Ce qui m’a intéressé, c’est l’autonomie. Pouvoir faire avec ce qu’on a sous la main et sous nos pieds : une forme de liberté. Je peux choisir de me soigner avec cette plante, ou pas. Choisir là où je la récolte.

C’est aussi un refus de se soumettre à l’emprise du monde pharmaceutique sur nos vies, où on ne doit plus vieillir, avoir toutes ses dents jusqu’à 80 ans, ne pas trop avoir de rides ou de poids, forcément toujours bien dormir, ne plus avoir de douleurs ou de mouvements d’humeurs etc. J’exagère à peine.

On devrait incarner un espèce d’idéal qui existe surtout sur le papier ou dans un spot publicitaire. Avec les plantes, j’ai la volonté d’échapper un peu à cette forme d’« invasion » de l’industrie pharmaceutique dans ma vie.

LR&LP : A partir de quand avez-vous commencé à vous intéresser aux arbres qui résistent à la sécheresse ?

Depuis environ 25 ans. Quand on est cueilleur, forcément, on est un peu des sentinelles parce qu’on dépend de ces aléas, donc on les ressent de suite. Je regarde attentivement les plantes tout au long de l’année, tous les jours, parce que c’est mon métier, je les cueille. Ces dernières années, avec la sécheresse, j’ai vu la souffrance des arbres avec ce qu’on appelle « la descente de cime ».

Les arbres ont un feuillage de moins en moins luxuriant, de moins en moins vigoureux. Maintenant, quand on se met sous un chêne ou un hêtre ou n’importe quel arbre, on voit un peu le ciel à travers. Alors qu’avant durant l’été, la canopée était fermée, on ne voyait pas le bleu du ciel à travers le feuillage. Ça, je le perçois depuis une vingtaine d’années, et c’est un phénomène qui va un peu crescendo et m’a sauté aux yeux.

Après, j’ai aussi observé qu’il y a des arbres qui se reproduisent beaucoup plus fréquemment. Le hêtre, par exemple, ou même parfois les frênes, d’ailleurs, fructifiaient tous les quatre à cinq ans. De plus en plus souvent, c’est tous les deux ans, voire tous les ans.

Chez moi, j’ai deux frênes qui ont, littéralement, changé d’orientation sexuelle. Ils se mis à produire de la graine, du fruit, alors qu’ils n’en faisaient pas avant. Le frêne est trioïque ou sub-dioïque : les pieds sont soit mâles, soit femelles soit hermaphrodites. Sur le même arbre, il y a des dominantes, des tendances. Il peut y avoir une majorité de fleurs femelles, mais aussi quelques fleurs mâles, ou vice-versa.

Or, c’est un phénomène connu en biologie, quand un végétal est en souffrance, il va avoir tendance à se multiplier, à se reproduire, à grande échelle. C’est là que j’ai compris que ces frênes sont en stress.

C’est intéressant de regarder comment les arbres réagissent, d’apprendre d’eux. Les humains peuvent tricher : faire du feu quand ils ont froid, se mettre à l’ombre quand ils ont chaud. Un arbre ne peut pas s’en aller, il est immobile. Les arbres subissent de plein fouet, la chaleur, le froid, l’excès d’eau, le manque d’eau.

Et leur réflexe, c’est de transmettre des graines et de l’information pour ne pas être la dernière génération, le dernier des Mohicans. Les arbres souffrent, mais il n’y a pas de découragement, si on peut dire. Ils continuent de parier sur les générations qui viennent et sur l’avenir. Pour moi, c’est leur premier enseignement.

Et puis, c’est d’essayer d’être un peu fidèle à sa nature et de rester soi-même. On sait que les arbres peuvent modifier leur génome, qu’il y a une forte évolution, même au sein d’un individu, mais il y a quand même quelque chose de constant. Un frêne continue à faire des samares, un hêtre des faînes, et un chêne des glands. On ne fait pas autre chose que ce que l’on est. Et ça, c’est le deuxième enseignement des arbres.

Les arbres m’inspirent à essayer de rester moi-même, au plus proche de ma nature. Je suis vraiment en résistance contre le transhumanisme. Ce mouvement pense que si la Terre devient inhabitable, il suffira d’aller coloniser une autre planète. Non. Moi, j’ai envie de faire comme l’arbre, de continuer à habiter l’endroit où je me trouve en essayant d’y faire ma place en co-interaction avec les autres qui sont là. Faire communauté, c’est aussi un enseignement des arbres.

LR&LP : Revenir à nous-mêmes et à ce que nous sommes, c’est aussi reconnecter à une partie de ce peuple de la forêt que l’on a été. Comment cela s’est-il traduit dans le glanage d’arbres qui résistent à la sécheresse ?

On est dans une civilisation où le temps est mesuré, compté, facturé. Lancé à pleine vitesse, je me dis qu’une porte de sortie honorable est d’aller vers notre nature, retourner aux arbres, à la clairière, aux savoirs et techniques de ce que l’on a à côté de nous.

Refaire des petits pas modestes vers une façon d’habiter le monde plus douce et plus autonome. Même si ça ne marchait pas, même si ça foirait, il y a quelque chose qu’on n’aurait pas trahi.

Pour se disséminer, les arbres ont besoin du vent ou des animaux. Je pense qu’on vit une époque où il ne faut pas hésiter à aider à la dissémination et au voyage des arbres qui sont peut-être plus adaptés aux nouvelles conditions impulsées par le dérèglement climatique.

Pour venir au festival de Terrains Communs, à Nevers, je me suis arrêté au parc de Vizille. On dit que son château est le berceau de la Révolution française. Il a un parc avec plein d’arbres, dont un noisetier de Byzance, ou de Turquie (Corylus colurna). Cet arbre est très résistant à la sécheresse, et aux grands écarts de température.

Originaire de sud-est de l’Europe et du sud-ouest de l’Asie, il est planté déjà depuis un bon moment en France, notamment en ville et dans les parcs, parce qu’il est très résistant à la pollution. Le noisetier de Byzance gagnerait à être disséminé à plus grande échelle car il est à la fois comestible et résistant.

Une piste pour essaimer ce mouvement serait de regarder là, actuellement, en sortie de sécheresse, quels sont les arbres résistants autour de chez nous, ceux qui se portent encore bien, et de glaner, puis de ressemer sur des parcelles qui ont peut-être un peu plus souffert de la sécheresse, de la chaleur, etc.

Bien sûr, on est en train d’apprendre et d’observer, on est dans une situation inédite. Toutes les modalisations sont explosées, toutes les courbes statistiques sont dépassées. On invente d’ailleurs des nouveaux seuils pour les ouragans et les canicules. On ne sait même pas quand elles vont finir, on est mi-septembre et ça continue… On n’est plus dans l’époque climatique stable des recettes toutes faites.

La sylviculture industrielle remplace des forêts entières par d’autres essences. Je crois au contraire qu’il faudrait devenir un peu plus humble, un peu plus modeste, apprendre et tester. Tant qu’on est dans la proposition modeste du semis avec ses mains, on peut faire des bêtises, mais elles seront vite régulées. On peut le faire à l’échelle de son jardin ou du petit bout de planète dont on dispose. Certains ont la chance d’avoir des centaines d’hectares.

Pour éviter les erreurs, il faut confronter ses intuitions en allant chercher de l’info pour voir si cela peut être vraiment une bonne idée ou pas. On propose quelque chose. Et on fait confiance au lieu qui pourra accueillir ou pas, permettre de prospérer ou pas à cette plante.

Noisetier de Byzance

LR&LP : Quels sont les autres arbres qui sont bien résistants à la sécheresse et qui mériteraient d’être disséminés manuellement dans nos forêts ?

En France métropolitaine, on dénombre 3 espèces de frênes autochtones (qui poussent naturellement à l’état sauvage). Certaines vont bien, d’autres vont mal. Le Frêne à fleurs (Fraxinus ornus) est le plus méditerranéen. Avec le réchauffement climatique, il remonte vers le nord. Aujourd’hui, il est bien présent dans la vallée du Rhône, au moins jusqu’à Montélimar.

Dans un domaine viticole de Bourgogne, dans la côte de Beaune, qui travaillait en biodynamique, j’ai vu qu’un des arbres les plus dynamiques sur les coteaux de Bourgogne, c’est le frêne à fleurs alors que les autres arbres autour de lui étaient en souffrance. On peut accompagner sa migration.

On a, depuis des milliers d’années, transporté des plantes. On les a amenées avec nous dans nos migrations. Aujourd’hui, on a encore, pour l’instant, une grande capacité de mouvement. On a encore des voitures et des trains. Il faut l’utiliser pour aider les arbres à se reproduire.

Frêne à fleurs – © Science Photo Library

Plus répandu, le frêne élevé (Fraxinus excelsior) est au contraire en nette souffrance. Il souffre des pathologies liées au dérèglement climatique, qui l’affaiblissent, notamment la chalarose. Il y a un dépérissement assez fort sur le frêne élevé. Alors que le frêne à fleurs est très peu touché. L’érable de Montpellier (Acer monspessulanum ) est également très résistant. C’est peut-être l’avenir de demain.

Un des enseignements avec les arbres, c’est qu’il faut aussi lâcher prise et faire un deuil. On en a besoin pour continuer à vivre et pour accueillir de nouvelles vies. On fait un deuil de ceux qui nous ont quittés pour accueillir les nouveaux venus. Les paysages, ça se passe de la même façon. Il faut être capable de faire un deuil.

Les paysages de demain ne seront pas ceux d’aujourd’hui. Le frêne à fleurs est magnifique. On dit que c’est avec celui-là qu’on fait la meilleure frênette (une boisson fermentée légèrement alcoolisée, ndlr). Il y a aussi beaucoup de promesses dans les plantes qui arrivent, qu’on considère trop souvent comme des envahisseuses.

Je suis dans un mélange de lucidité, qui, des fois, me fait un peu froid dans le dos, parce qu’on voit bien qu’on est un peu au bord du gouffre, mais en même temps, avec beaucoup d’émerveillement et beaucoup d’enthousiasme, pour se dire que tout reste à jouer.

Le plus important, c’est la vie, et il y a beaucoup d’émerveillement, de joie, de solutions, et d’opportunités à venir. »

Laurie Debove

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