L’Inde envisage de recourir à des crocodiles et des serpents pour dissuader les migrants. Une option aussi radicale qu’inquiétante.
Recourir à des serpents et à des crocodiles pour dissuader les migrants. L’idée semble tout droit sortie d’un récit dystopique. Elle est pourtant discutée au plus haut niveau de l’appareil sécuritaire indien.
Selon une communication interne révélée par The Hindu, les unités de la Border Security Force (BSF), chargée de la surveillance des frontières, ont été mandatées pour « étudier la faisabilité » d’un tel dispositif dans les zones fluviales longeant le Bangladesh. Objectif affiché ? Contenir les « activités criminelles ».
Le document, daté du 26 mars, précise que « l’utilisation de reptiles est conforme aux directives du ministre de l’Intérieur Amit Shah ». Et ajoute que « la faisabilité du déploiement de reptiles (tels que des serpents ou des crocodiles) dans les zones fluviales vulnérables doit être explorée et examinée d’un point de vue opérationnel ».
À ce stade, rien n’est acté. Mais l’hypothèse, en elle-même, signale un durcissement manifeste du discours antimigrants en Inde. Cette frontière échappe aux schémas classiques. Longue de plus de 4 000 kilomètres, elle serpente entre collines, vallées, marécages et bras de fleuve, jusqu’aux zones instables du delta. The Hindu rappelle que certaines portions « sont sujettes aux inondations » et que « la topographie rend difficile l’installation de clôtures ».
Le ministère indien de l’Intérieur dresse le même constat. Dans son rapport annuel 2024 – 2025, il évoque « certaines zones problématiques – régions fluviales ou basses, habitations proches de la frontière, litiges fonciers en suspens et protestations des populations locales – qui ont ralenti l’installation de clôtures sur certains tronçons ».
Interrogé par l’AFP, Manoj Barnwal, responsable de la BSF à Calcutta, expose froidement : « Le projet consiste à exploiter des moyens de dissuasion naturels, comme les crocodiles et les serpents, dans les zones sujettes aux inondations, le long des portions non clôturées où les barrières traditionnelles sont inefficaces ou impossibles à installer ». Une formulation presque chirurgicale, qui peine à dissimuler la violence intrinsèque du dispositif.
Car très vite, le récit se lézarde. Manoj Barnwal lui-même admet : « C’est une initiative innovante, mais elle comporte de nombreux obstacles et soulève des inquiétudes en matière de sécurité. » Puis, viennent les questions : « Comment se procurer ces reptiles ? Quel impact cela pourrait-il avoir sur les populations vivant le long de la frontière fluviale ? ».
C’est précisément là que le raisonnement sécuritaire vacille. Car ni serpent ni crocodile ne discriminent. Dans ces territoires densément peuplés, régulièrement submergés par les crues, ce dispositif reviendrait à instaurer une menace indistincte, pesant en premier lieu sur les villageois eux-mêmes.
Pour en saisir pleinement la portée, il faut replacer cette séquence dans son environnement politique. Au pouvoir depuis 2014, le gouvernement ultranationaliste hindou de Narendra Modi a érigé la lutte contre l’immigration clandestine – notamment en provenance du Bangladesh, pays voisin à majorité musulmane – en pilier idéologique. Au fil des années, la ligne s’est durcie, accompagnée d’un glissement notable du vocabulaire officiel. Certains responsables en sont venus à qualifier les migrants de « termites » ou d’« infiltrés ».
À mesure que les mots se radicalisent, les limites du pensable reculent. Jusqu’à rendre envisageables des mesures qui, hier encore, relevaient de la fiction. Le contexte diplomatique accentue encore cette dynamique.
Depuis la chute en 2024 de Sheikh Hasina, ancienne Première ministre du Bangladesh contrainte à l’exil en Inde après un soulèvement, les relations entre New Delhi et Dacca se sont nettement dégradées. La frontière demeurant l’un des principaux points de tension.
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