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Législatives : « Il faut bloquer le pire et reprendre le pouvoir en imposant une cohabitation »

« Ce serait un piège que de dire que tant qu’on n’a pas géré le problème des alliances, tout est foutu, alors que le vrai enjeu pour inverser le rapport de force politique est de lutter contre l’abstention. Il faut que les gens prennent conscience de l’importance d’aller voter aux législatives. »
20 avril 2022 - Laurie Debove
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Générations, notre nouveau livre qui marque dans le temps l’esprit d’une génération qui se bat pour préserver notre monde

- Thème : Changements climatiques, répression policière, inégalités, agroécologie, politique, féminisme, nature…
- Format : 290 pages
- Impression : France

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Jean-Luc Mélenchon vient de défrayer la chronique en demandant aux français de le nommer Premier Ministre. A la veille du deuxième tour, l’Union Populaire ligue ses forces contre les idées de l’extrême-droite et de l’extrême-libéralisme en vue des élections législatives. Leur objectif : imposer une cohabitation à l’Assemblée Nationale au futur gouvernement exécutif pour protéger les français de la paupérisation, redonner du pouvoir au peuple et mettre en place une planification écologique qui soit cohérente avec les enjeux du XXIème siècle. Entretien avec Alma Dufour, ex-coordinatrice de la lutte « anti-Amazon » au sein des Amis de la Terre et engagée au sein du Parlement de l’Union Populaire de Jean-Luc Mélenchon pour 2022. Pour elle, « l’écologie sera une révolution populaire ! »

LR&LP : Pouvez-vous présenter et expliquer pourquoi vous avez décidé de rejoindre le mouvement Union Populaire ?

A.D : Je suis Alma Dufour, activiste pour le climat depuis bientôt 8 ans. J’ai fait beaucoup d’actions dont les marches climat, la structuration du mouvement au sein d’Alternatiba et porte-parole aux Amis de la Terre et en charge de la campagne sur Amazon. Avec Etienne Coubard, on coordonnait cette lutte qui a porté ses fruits puisqu’on a stoppé 5 projets Amazon ces dernières années en France.

Alma Dufour – Crédit : Union Populaire

LR&LP : Pourquoi avoir décidé de passer du mouvement de résistance civile au monde politique ?

A.D : Malgré le fait qu’on ait des victoires grâce aux luttes locales, la catastrophe climatique est plus rapide et s’aggrave d’un point de vue mondial. Les émissions de GES de la France ne réduisent pas. Comme plein de français j’ai également mal vécu le mandat Macron pour de nombreuses raisons, en terme de revenus et de conditions de vie.

Pendant ces huit ans, j’ai réalisé à quel point les mouvements sociaux sont importants mais ne peuvent transformer le réel sans débouché politique. Si on veut vraiment agir sur le changement climatique, il faut donc se donner le moyen de faire et voter les lois qui réduisent les émissions de GES et accompagnent la transition écologique avec de la justice sociale.

Tout ça, malheureusement, les mouvements sociaux et les luttes locales ne peuvent pas le faire seuls. Or, on n’a plus le temps d’attendre. Comme l’a dit le GIEC dans son dernier rapport, il nous reste seulement trois ans pour inverser la tendance. J’ai donc rejoint le monde politique pour conquérir le pouvoir d’agir et inscrire les revendications des mouvements sociaux et climatiques dans la loi.

LR&LP : L’Union Populaire a cristallisé ces attentes écologiques et sociétales lors du premier tour de l’élection présidentielle. Vous avez loupé de peu, à 400 000 voix près, l’accès au deuxième tour. On se retrouve donc avec Marine Le Pen et Emmanuel Macron, quel est votre ressenti ?

A.D : Je suis profondément inquiète sur la question du climat. C’est extrêmement grave qu’on ait échoué à se hisser au deuxième tour, étant donné que sur les trois premiers pôles, extrême-droite, extrême libéral et le pôle de gauche, on était les seuls à porter une vraie vision sur l’écologie.

Il y a un bloc bourgeois qui s’est ressoudé derrière Macron, certains votaient à droite ou PS et maintenant ils votent tous pour lui, ce qui lui permet d’obtenir des scores élevés alors qu’il est haï dans une très grande partie des classes populaires.

Je suis profondément triste car les gens ne vont pas bien : les prix explosent, la précarité augmente. Je suis atterrée car on avait moyen de battre ce scénario annoncé à l’avance depuis deux ans et je suis dans une rancœur assez forte envers les autres partis de gauche qui ont loupé cette étape et d’une certaine manière contre les mouvements sociaux qui ont été à mes yeux trop frileux à s’impliquer dans l’élection et ont trop tardé.

Sans parler d’appeler à soutenir l’Union Populaire sur la dernière ligne droite, aucune organisation n’a vraiment appelé les jeunes à aller voter ou à s’inscrire sur les listes électorales. On a loupé de peu une marche cruciale même s’il y a eu des soutiens de dernière minute qui n’ont pas suffi.

Résultat, on va à nouveau devoir voter pour l’extrême libéralisme pour faire barrage à l’extrême droite une deuxième fois. On combat les symptômes mais pas les causes. On se retrouvera dans 5 ans avec une extrême-droite encore plus forte, ce que je trouve désespérant. Ce quinquennat a pourtant été marqué de mouvements sociaux extrêmement forts, comme les gilets et les marches climat, mais qui n’ont pas suffit à s’imposer face à Emmanuel Macron. Il est temps que les mouvements sociaux évoluent.

Lire aussi : La droite néolibérale dure et l’extrême-droite remportent le 1er tour

LR&LP : Comment prévoyez-vous à l’Union Populaire de créer cette opposition politique au sein de l’Assemblée Nationale ?

A.D : L’idée pour nous est de représenter un contre-pouvoir à l’Assemblée Nationale que ce soit face à l’un ou l’autre, mais il faudrait vraiment que ce soit Emmanuel Macron par rapport au danger que fait courir Marine Le Pen sur tout notre régime démocratique.

L’idée est de conquérir le maximum de sièges à l’Assemblée Nationale. Ce qu’on ne dit pas assez, c’est que c’est le Parlement qui vote les lois, donc le pouvoir réside dans le Parlement, même dans la Vème République. Un président sans majorité à l’Assemblée Nationale ne peut pas gouverner, ce serait alors l’Assemblée Nationale qui gouvernerait : c’est donc notre objectif idéal.

Même si on n’arrive pas à imposer une cohabitation, le maximum de députés qu’on aura nous donnera des pouvoirs complémentaires pour saisir le Conseil Constitutionnel mais aussi créer des coalitions et bloquer certaines réformes destructrices. Il faut se donner les moyens de bloquer le pire et protéger les français de la casse sociale pendant 5 ans.

Lire aussi : ​​Les élections législatives : dernier rempart contre la casse sociale

LR&LP : A votre sens, de quoi va-t-il falloir protéger les français pendant 5 ans ?

A.D : Que ce soit Le Pen ou Macron, ce sera de la violence sociale. Il faut les protéger des plus graves régressions comme la réforme des retraites, la question du RSA et des minimas sociaux qui ne doivent pas être conditionnés à des Travaux d’Intérêt Généraux alors qu’ils sont déjà insuffisants pour survivre. Également, protéger les français de la pauvreté, c’est de ça dont on parle quand on voit qu’il y a 10 millions de pauvres en France : les salaires n’évoluent pas alors que les prix explosent.

La paupérisation de la société est d’ailleurs ce qui explique que de nombreuses personnes ne veulent pas voter Emmanuel Macron une deuxième fois, y compris des gens qui sont les premières victimes de Mme Le Pen et c’est assez terrible.

Là où je vais probablement me présenter comme députée, à Elboeuf-sur-Seine, dans la banlieue de Rouen, c’est très pauvre, il y a 28% de chômage et 31% de taux de pauvreté avec une forte population de personnes racisées. Quand j’ai fait du tractage, des gens m’expliquaient qu’ils ne voteraient pas Macron voire qu’ils voteraient Le Pen, alors que ce seraient les premières victimes d’un gouvernement d’extrême-droite qui soit raciste, islamophobe, etc. Et pourtant, ces gens dans la misère n’en peuvent plus, ils veulent du changement quitte à se jeter dans la gueule du loup.

Ensuite, il faut évidemment continuer à pousser pour une transition écologique en France et ça, on a besoin de la majorité pour y parvenir. Et si c’est Mme Le Pen qui passe au pouvoir, on va devoir protéger les minorités, nos institutions et notre Constitution, les gens des violences policières, les protéger au sens physique de la violence que peut représenter l’extrême-droite.

Alma Dufour, au centre, et une partie de son équipe

LR&LP : Dans une interview de 2017 dans le Canard Enchaîné, Gilles Lebreton, professeur de droit public, député européen FN et membre du « conseil stratégique de campagne de Le Pen », expliquait qu’en cas de victoire aux Présidentielles pour le RN, Marine Le Pen voulait mettre en place un système de proportionnelle aux législatives afin de prendre le pouvoir. Est-ce un danger réel ou une peur infondée ?

A.D : Il y a un vrai danger à avoir l’extrême-droite au pouvoir car il y aura des tentatives pour forcer l’ordre constitutionnel. Vu les modèles de Mme Le Pen, que ce soit Vladimir Poutine ou Viktor Orban, il y a de quoi être très inquiets.

Ceci dit, il faut quand même que le RN obtienne l’aval des deux chambres pour mettre en place un référendum ou changer la Constitution, si on reste dans les voies du droit. Certains prévoient l’hypothèse qu’elle s’appuie sur l’armée et le corps policier pour faire un coup d’État.

Je pense qu’elle ne va pas tout changer d’un claquement de doigts en une dictature, mais tout est possible avec un régime fasciste, ce sont des glissements progressifs. Vu l’arsenal répressif dont la France dispose, c’est le premier État policier en Europe, il ne faut pas faire courir un tel risque à la société française.

Lire aussi : Si elle arrive au pouvoir, Marine Le Pen va dissoudre l’Assemblée Nationale

LR&LP : Comment comptez-vous intéresser les gens aux élections législatives pour leur faire prendre conscience que tout n’est pas perdu et qu’il leur reste ce pouvoir-là à actionner ?

A.D : C’est difficile. La majorité des gens sont très éloignés de base de la politique. Quand on fait du porte-à-porte, on voit à quel point les gens s’en désintéressent et ne savent pas ce que ce sont les élections législatives, ni vraiment à quoi sert un député. Il y a fort à parier que le gouvernement et les grands médias ne feront pas beaucoup de communication sur ce scrutin sauf si Mme Le Pen passe où il y aura une vraie injonction, ce qui est totalement normal, à lui retirer la majorité à l’Assemblée Nationale.

Si Emmanuel Macron est élu, ils vont faire le moins de bruit possible sur les élections législatives vu que l’abstention à ce scrutin dessert la gauche, car ce sont les jeunes et les plus précaires qui s’abstiennent le plus aux législatives.

Cette année, pour la présidentielle, il y a eu très peu de communication sur la date limite d’inscription sur les listes, et même 200 000 personnes radiées des listes, ce qui est assez fou. Le premier tour a été organisé pendant les vacances scolaire, on voit bien que le gouvernement n’a pas fait d’efforts pour que les gens soient au courant, bien inscrits et puissent aller voter. Je pense que ça va être bien pire pour les législatives, cela va donc être un travail de titan.

Soit on est aidés par des influenceurs, des gens qui ont des communautés très importantes sur les réseaux sociaux et qui parlent de ces dates-là aux personnes apolitiques, et cela paraît peu probable ; soit il faut faire le travail de fourmi qu’on a fait pendant plus de 6 mois pour les présidentielles : du porte-à-porte où on va de partout, dans tous les quartiers, à tous les logis, pour combattre l’abstention. Un travail de longue haleine qui porte ses fruits !

Ce qui est assez beau, c’est qu’on commence déjà à revenir dans les quartiers où on avait fait des très gros scores et notamment à Elbeuf-sur-Seine, dans la cité nommée Les Puchots : on a fait 46% au premier tour. C’était assez fort de revenir voir les gens, super déprimés, une fois le 1er tour passé. Rien que leur demander d’y croire une première fois c’était beaucoup, car l’espoir peut être à double-tranchant pour les classes populaires : c’est une denrée précieuse qui peut amener de sombres désillusions.

C’était donc terrible de demander aux gens d’y croire encore en ayant loupé le second tour de si peu. On craignait d’être renvoyés vertement, mais leur réaction a été plutôt positive quand on leur a dit qu’on a encore une chance d’y arriver aux législatives, qu’il ne faut pas se laisser faire et qu’on peut encore sauver les meubles voire plus et mettre une grosse claque à l’extrême libéralisme et l’extrême-droite parce qu’ils ne s’y attendront pas. Les gens sont assez contents en l’apprenant.

Alma Dufour en session tractage – Crédit : Union Populaire

LR&LP : Projetons-nous dans votre scénario idéal, vous obtenez la cohabitation à l’Assemblée Nationale et Jean-Luc Mélenchon est Premier Ministre, que se passe-t-il ?

A.D : Déjà, première mesure d’urgence pour nous : bloquer les prix sur de nombreuses denrées pour endiguer l’inflation, augmenter le SMIC à 1400€ et les minimas sociaux, protéger les gens de l’extrême-pauvreté.

Après, on lance le grand chantier de la planification écologique : on s’attelle à réduire les émissions du territoire français, celles que l’on importe et celles des multinationales françaises avec la mise en place d’un protectionnisme écologique et solidaire. Ces multinationales seront sanctionnées économiquement si elles ne réduisent pas leurs émissions. On instaurera des barrières kilométriques écologiques et sociales sur certains produits, et on lancera un grand chantier de relocalisation de certaines filières stratégiques notamment les médicaments et le textile.

Pour combattre le RN et l’extrême-droite, les industries sont absolument clés. Là où toutes les conditions sont réunies pour que je sois candidate députée, Elbeuf-sur-Seine, est une zone industrielle qui a beaucoup souffert avec de nombreuses fermetures d’usines. En tout la Normandie, qui était la première région industrielle de France, a perdu 45 000 emplois industriels depuis 2000.

A Elbeuf-sur-Seine, on talonne Marine Le Pen car les ouvriers votent plus Le Pen qu’à gauche. C’est très lié à la perte de sens dans les métiers, à la dégradation des conditions de travail mais aussi à l’estime de soi dans le travail parce qu’être intérimaire dans la logistique n’est pas pareil qu’être ouvrier dans une usine qui crée des produits à haute valeur ajoutée, même si le travail est dur et qu’il ne faut pas du tout le fantasmer.

Être capables de produire des choses chez nous et relocaliser ces filières est donc une question politique extrêmement importante. On voit d’autant plus quand il y a des crises, comme le Covid ou la guerre en Ukraine, à quel point il est stratégique d’avoir une capacité de production nationale. Mais au-delà de ça, c’est un enjeu politique de reconquérir nos bassins industriels pour pas les laisser à l’extrême-droite.

Lire aussi : Guerre en Ukraine : la Russie met la main sur des ressources inestimables et indispensables pour l’Europe

LR&LP : Avez-vous déjà des pistes et des alliés pour vous aider à porter le projet au cours du prochain mois ? Les élections législatives prévues le 12 et 19 juin vont arriver très vite.

A.D : J’ai l’impression que ça s’agite un peu du côté du mouvement climat pour mieux s’impliquer dans les législatives et donner des coups de pouce aux candidats mais bon, j’ai l’impression que ces discussions arrivent seulement maintenant, donc un peu tard.

On a donc besoin d’influenceurs pour communiquer sur la date du scrutin et toucher les jeunes, non-engagés, qu’on a du mal à aborder concrètement. On a besoin de relais du plus de relais possible.

Il y aussi une phase « Primaire Populaire bis » qui se reproduit dans les ONGs avec la conviction qu’il faut un accord entre les Partis de gauche pour avoir la majorité à l’Assemblée Nationale, ce qui est probable. On a proposé une coalition à EELV, au PCF et à NPA mais il ne faut pas se concentrer sur les alliances au détriment du ressort politique le plus important : la lutte contre l’abstention.

Ce serait un piège que de dire que tant qu’on n’a pas géré le problème des alliances, tout est foutu, alors que le vrai enjeu pour inverser le rapport de force politique est de lutter contre l’abstention. Il faut que les gens prennent conscience de l’importance d’aller voter aux législatives.

Plus de la moitié des français ne votent pas, c’est ça le vrai problème. Et c’est là-dessus qu’il faut essayer d’agir au maximum. Avant de me lancer dans l’Union Populaire, je ne réalisais pas à quel point l’abstention a des impacts gravissimes pour la démocratie française.

C’est aussi pour cela qu’on porte des propositions sur le renouveau démocratique avec la révocabilité des élus et le RIC. Et après, on voulait s’engager dans une très grande réforme constitutionnelle sans pouvoir en prédire l’issue. On voulait mettre en place une Constituante avec une moitié de citoyens tirés au sort et une moitié de politiques représentatifs des différentes forces à l’Assemblée Nationale : cela reste une page à écrire pour redonner au peuple le pouvoir de décider de son destin.

Crédit photo couv : Jaak Moineau / Hans Lucas via AFP

20 avril 2022 - Laurie Debove
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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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