Le pétrole : Le sang noir du monde moderne

« Il nous faut regarder les choses en face. Le monde a changé. Les choses faciles sont derrière nous. Le pétrole facile, les économies faciles – c’est terminé. »
1 mars 2019 - Laurie Debove
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Principalement utilisé sous forme de carburant pour les transports, le pétrole l’est aussi dans la pétrochimie (plastique, huiles, solvants, engrais azotés) et dans la pharmacie (enrobage de médicaments et base de préparation). Il couvre nos routes (asphalte et bitume) et chauffe nos bâtiments sous forme de kérosène. « Mère de toutes les matières premières » car il fournit l’énergie nécessaire à leur extraction, le pétrole est devenu le sang noir du monde moderne, la ressource essentielle pour tenir la cadence de nos sociétés thermo-industrielles.

Qu’est-ce que le pétrole ?

Le mot pétrole vient du latin médiéval petroleum qui signifie « huile de pierre ». Energie fossile, le pétrole conventionnel est un liquide composé de molécules d’hydrocarbures (carbone et hydrogène) formé à partir de la décomposition d’organismes vivants (algues, plancton, parfois végétaux continentaux). En se décomposant, ces organismes vont se sédimenter au fond des océans et des lacs sous des couches sédimentaires qui vont s’accumuler au fur et à mesure des années.

La partie solide ainsi formée, appelée kérogène, va cuire sous l’effet de la pression à des températures allant de 50°C à 300°C selon l’âge de la roche mère dans laquelle il est enfermé. Il faut quelques millions d’années pour que le kérogène se transforme partiellement, sous l’effet de la chaleur, en gouttelettes de pétrole, gaz, CO2, et eau. C’est le déplacement de l’eau dans les formations rocheuses qui va conduire à la migration des gouttelettes d’hydrocarbures qui vont se regrouper, et parfois se retrouver bloquées sous une couche imperméable dans la roche mère, pour rester dans un réservoir de pétrole.

Selon les molécules d’hydrocarbures (et les organismes qui se sont décomposés) qui les composent, il existe donc différents types de pétrole d’un réservoir à un autre.

L’homme a commencé par exploiter ce pétrole conventionnel qui jaillissait tout seul de la roche une fois la couche imperméable percée, sous la pression du gaz associé.

Source : André Bourque, professeur à l’Université Laval

Le pétrole non-conventionnel, lui, désigne les sables bitumineux et les huiles extra-lourdes correspondant aux réservoirs trop près de la surface terrestre, où le pétrole formé n’a plus ses éléments volatils. Le pétrole non conventionnel peut aussi désigner les schistes bitumineux, qui correspond en fait à l’état du kérogène avant qu’il soit « cuit » dans la roche mère.

Un baril de pétrole équivaut à environ 159 litres : la moitié sert à faire du carburant (véhicules terrestres aussi bien voitures que trains, avions, bateaux). 20 % environ sont utilisés dans la pétrochimie pour une myriade d’objets du quotidien, nous sommes ainsi entourés et même habillés de pétrole ! Le kérosène est utilisé pour chauffer les bâtiments. À Paris, de nombreux bâtiments sont encore chauffés au fioul. Cette énergie fossile est donc présente dans toutes les phases de l’activité humaine.

Si le pétrole est devenu omniprésent dans nos sociétés, c’est tout simplement car il est le carburant le plus efficace et le moins cher, quasiment offert par « Mère Nature », raffiné grâce à des processus très simples utilisés depuis la nuit des temps. Cette source d’énergie polymorphe et polyvalente a une propriété très particulière : celle d’être à la fois un flux et un stock, puisqu’un baril est très facile à conserver.

Histoire de l’usage du pétrole

Connu depuis l’Antiquité, c’est en 1859 qu’une phase de production industrielle a réellement débuté en Pennsylvannie avec le puits foré par Edwin Drake qui provoqua la première ruée vers l’or noir. L’autre « naissance » du pétrole a lieu environ au même moment à Bakou, dans l’empire tsariste, développée par les frères Nobel. La Russie et les États-Unis sont donc les deux parents, séparés géographiquement, du pétrole. Cette compétition initiale pour la paternité de la découverte du pétrole conventionnel marqua le début d’un rapport de forces qui influera les tensions géopolitiques du monde entier jusqu’à nos jours.

Ironiquement, le pétrole a sans doute sauvé les baleines à cette époque. Les baleines, ainsi que de nombreux autres mammifères marins comme les cachalots et les phoques, étaient pourchassés pour leur graisse. Cette dernière servait à faire de l’huile pour allumer les chandelles, lampes, réverbères et les phares, mais aussi à lubrifier les trains et les machines à vapeur. Un puits de pétrole était si fécond qu’il produisait autant qu’une année de pêche à la baleine, le pétrole a donc quasi-instantanément remplacé toutes les autres huiles existant jusqu’alors.

Cette manne pétrolière providentielle avait la particularité de générer des profits monumentaux grâce à la facilité de son exploitation. En effet, les puits forés ne nécessitaient pas d’investissements marginaux. Une fois l’investissement de départ réalisé, le coût de l’extraction se maintenait quasiment à l’identique, peu importait le niveau de production. Les premiers hommes à avoir industrialisé l’usage du pétrole ont seulement fait preuve de logique puisque c’était non seulement la forme d’énergie la plus simple à obtenir (creuser un trou plutôt que chasser Moby Dick), mais aussi celle qui ramenait le plus de profit.

Ses propriétés physiques exceptionnelles ont tout de suite fait du pétrole « la pente de plus faible résistance » pour le progrès technique, c’est à dire l’énergie la plus évidente et facile afin d’innover et créer de nouvelles machines. L’utilisation du pétrole a ainsi empêché l’essor des premières automobiles électriques comme la « Jamais Contente » qui fut la toute première voiture à dépasser les 100km/h. Malheureusement, ce rendement énergétique exceptionnel a tout de suite lié l’histoire du pétrole à celle de la guerre.

D’avril 1861 à mai 1865, la guerre de Sécession américaine boosta la production de kérosene pour fournir les lubrifiants et les solvants destinés aux usines d’armement, aux chemins de fer, aux pièces d’artillerie ou encore aux rouages des premiers navires de guerre cuirassés. Le pétrole rendit possible la première des guerres mécaniques, et l’histoire montra que ce n’était que le début d’un arsenal d’armes toujours plus mortelles qui allaient être développées grâce au pétrole.

Géopolitique du pétrole

La géopolitique est l’analyse des enjeux de puissance entre les États. En physique, la puissance est mesurée par un par watt. C’est donc bien l’énergie à disposition d’un État qui va lui conférer de la supériorité par rapport aux autres. Les deux grandes puissances mondiales du 20ème siècle (États-Unis/Russie) ont ainsi été les deux premiers producteurs d’énergie, et surtout de pétrole. Calvin Coolidge, président américain durant les années 1920, nommées les « années rugissantes » « roaring twenties », (rugissantes comme le lion de la MGM ou comme les moteurs des automobiles) suggérait dès cette époque :

« Il est probable que la suprématie des nations puisse être déterminée par la possession du pétrole. »

Très vite, sécuriser les réserves et les approvisionnements du précieux « or noir » deviendra l’obsession des pays industrialisés. En 1918, Georges Clemenceau envoie un télégramme où il supplie son confrère américain, Woodrow Wilson, de lui envoyer 100 000 tonnes de pétrole. Il y précise : « l’essence est aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain ». De la bataille de Stalingrad, (où l’Allemagne nazie voulait s’emparer des puits de pétrole de Bakou) à Pearl Harbour (où les japonais voulaient récupérer celui d’Indonésie), le pétrole devient le fer de lance de tous les conflits marquants des deux derniers siècles.

Entre les intérêts des multinationales ayant fait leur fortune grâce au pétrole (notamment l’empire Rockefeller) et ceux des États soucieux de conserver leur puissance, « Or noir, la grande histoire du pétrole » de Matthieu Auzanneau est un livre qui raconte comment le pétrole a provoqué des guerres, des révolutions et des coups d’Etat dans le monde entier. L’histoire du pétrole n’a rien à envier aux rebondissements scénaristiques d’une série comme Game of Thrones. La nature de ses conflits s’est d’ailleurs intensifiée en 1973, comme en témoigne ce résumé chronologique.

Source : BP Statistical Review of World Energy

Aujourd’hui, les trois plus grands producteurs mondiaux sont l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis et la Russie, chacun fournissant un peu plus de 10% de la production mondiale de brut. Vladimir Poutine est l’une des premières fortunes mondiales grâce aux pétrodollars. L’argent généré par le pétrole va donc principalement aux grands pays producteurs comme l’OPEP qui fournit plus de 40 % de la production mondiale du brut. Dans ces pays, les profits créés par le pétrole ont un rôle extrêmement important car ils permettent d’acheter la paix sociale, comme en Algérie.

Un grand nombre de compagnies pétrolières internationales est née en Russie et aux États-Unis (Standard Oil, première grande compagnie pétrolière mondiale devenue Esso, a été initiée par Rockefeller). La Standard Oil a été divisée, sous l’ordre du gouvernement américain qui redoutait alors un monopole sur une ressource aussi stratégique, en de multiples branches dont certaines sont encore existantes comme Exxon et Chevron.

En 8ème position dans les pays producteurs de pétrole, la Chine a émergé sur le tard avec des compagnies chinoises étatiques ou semi-privées, qui font du pays le premier opérateur du pétrole irakien. On peut donc dire que la Chine est le « vrai vainqueur » de la guerre en Irak menée par les États-Unis en 2003.

La France, pays importateur net de pétrole, s’est servie de ses anciennes colonies africaines pour en obtenir, à travers la compagnie Total. L’aspect paradoxal de la France c’est que l’essentiel du déficit de sa balance commerciale est dû à sa facture énergétique (soit les achats de pétrole et de gaz qui coûtent plusieurs 40 milliards par an). Mais le pétrole est aussi une source de profit essentiel pour les gouvernements des pays importateurs grâce aux taxes sur les carburants : c’est ainsi la 2ème source de taxe pour l’État français derrière la TVA !

La production actuelle

Aujourd’hui, la planète n’a jamais consommé et produit autant de pétrole. Au mois d’août 2018, la barre des 100 millions de barils produits par jour a été franchie pour la première fois, selon le rapport mensuel de septembre de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).7 Rien d’étonnant donc à ce que l’industrie pétrolière soit la plus grosse du monde, 4 à 5 fois plus que n’importe quelle autre filière, sachant que la suivante dépend elle-même du pétrole : l’automobile.

Pourquoi alors parle-t-on souvent de « pic pétrolier » et de la raréfaction du pétrole ? Car le chiffre de 100 millions de barils par jour comprend le pétrole conventionnel ET non-conventionnel (comme le pétrole de schiste), alors que le plus important, le plus efficace, c’est bien le pétrole brut, seul, que l’AIE ne montre pas dans ses rapports mensuels (seule la production de pétrole brut de l’OPEP est indiquée).

La notion de « pic pétrolier » a été théorisée et expliquée la première fois par un géologue de la Shell, Marion King Hubbert en 1956. Lors d’une réunion de l’American Petroleum Institute, il prédit que la courbe collective de production pétrolière des USA allait connaître un pic puis un déclin dans les 15 ans à venir, soit dans les années 1970.

En observant le fonctionnement d’un puits de pétrole, il avait découvert que sa production pouvait être modélisée comme une « courbe en cloche » : d’un débit initial faible, la production augmente ensuite régulièrement de façon exponentielle, jusqu’à atteindre son maximum de production, le fameux « pic », et entamer un déclin progressif et continu. Hubbert avait compris qu’un champ pétrolier était la somme de tous ses puits, et donc les réserves d’un État la somme de tous ses champs pétroliers. Si ses confrères géologues validèrent pour la plupart sa théorie en étudiant son travail, il en fut autrement de nombreux économistes qui s’empressèrent de publier de nouvelles prévisions plus confortables pour l’industrie pétrolière. Ces travaux économiques pour ne prenaient pas en compte les limites physiques de la planète, et incluaient même les stocks de « futures réserves probables » dans leurs calculs, dont l’existence n’avait jamais été prouvée.

L’histoire montra que Marion King Hubbert avait vu juste : en 1971, la production pétrolière américaine connut un pic, et déclina.

Depuis 2005, le pétrole conventionnel, qui représente 80 % de la production mondiale, est à son « pic » selon l’Agence Internationale de l’Energie : sa production stagne malgré l’injection de capitaux sans précédent pour la développer (de 200 milliards jusqu’à 700 milliards par an quand le baril était à plus de 100$). Malgré cette augmentation sans précédent des capitaux investis, la production de pétrole conventionnel classique n’a pas augmenté. Total a ainsi vu décliner sa production de pétrole brut d’1/4 en 10 ans, alors qu’entre-temps elle avait triplé ses investissements ! Tous les puits de l’entreprise française sont en déclin, car l’argent investit ne peut rien faire contre les limites physiques des réservoirs de pétrole.

Dans une interview donnée en décembre 2017, le PDG de Total, Patrick Pouyanné, expliquait qu’il est « convaincu qu’à l’horizon année 2020, on va manquer de pétrole ». Le déclin naturel de la production totale existante est estimé à 5 % par an, cela veut dire que l’industrie pétrolière devrait ajouter chaque année l’équivalent d’une « Mer du Nord » pour maintenir la production.

Cela fait plus de dix ans que la production de pétrole conventionnel est sur un plateau. Elle ne s’est maintenue que grâce à l’envolée sans précédent du cours du baril qui a permis à l’industrie de faire un effort d’investissement énorme pour maintenir la production. Nous serons tout à fait sûrs d’avoir passé son pic une fois que nous entamerons son déclin.

Matthieu Auzanneau précise :

« Les capitaux investis dans la production pétrolière (CAPEX) ne représentent pas forcément la recherche de nouveaux champs pétroliers. Cela consiste essentiellement à rajouter des pailles dans les verres qu’on a déjà commencé à boire : rajouter des puits, faire des puits plus puissants, pomper plus fort … dans des zones qui sont généralement celles du pétrole conventionnel. »

Conséquence de ce « plateau ondulant » sur lequel se situe la production de pétrole conventionnel, depuis 2005 le pétrole non conventionnel et la production offshore sont développés à outrance : la seule zone qui n’a pas été forée, c’est l’océan arctique car trop coûteuse et risquée. La Mer du Nord a été la première plateforme offshore, et elle est en déclin.

« La Mer du Nord est un cas d’école. C’est une zone pétrolifère qui a été exploitée tardivement, développée à la faveur des chocs pétroliers des années 70. C’est l’envolée des cours du baril qui a permis de rendre rentable le fait d’aller chercher du pétrole en mer du Nord, avec des installations qui à l’époque étaient aussi hors normes que celles du gaz de schiste aujourd’hui. Cette production de la Mer du Nord est entrée en déclin irréversible en 2000, pour des raisons géologiques. Là il n’y a pas de problème de guerre, ni de problème d’accès aux capitaux. » Matthieu Auzanneau

Maintenant, on parle de plateforme ULTRA DEEP OFFSHORE qui utilise des techniques aussi pointues que celle de l’exploration spatiale. Au large de Rio de Janeiro, la surface dans laquelle on va pomper se situe à 10 KM en-dessous des flots, SOIT UNE PROFONDEUR PLUS GRANDE QUE LA HAUTEUR DE L’EVEREST. Lors d’incidents, il est très difficile d’éponger les dégâts, comme lors de la marée noire qui a eu lieu dans le Golfe du Mexique en 2010. BP a mis des semaines et des semaines à boucher une fuite située à « seulement » 4km sous les flots, à cause de l’énormité de la pression.

Crédit Photo : Michael Clarke : Camp de base de l’Everest

Le pétrole de schiste représente bien l’urgence à trouver toujours plus de pétrole dans laquelle se situe l’industrie. Les exploitants vont fracturer la roche mère dans lequel le pétrole est en train d’être produit, avant donc qu’il remonte tout seul à maturité. Actuellement en pleine expansion aux États-Unis, il y a un manque de visibilité sur l’avenir de ce pétrole. Les principaux exploitants du pétrole de schiste n’ont jamais gagné d’argent, y compris quand le baril était à 100$, et reposent sur des processus de financement par la dette grâce aux politiques mises en place lors de la crise des subprimes. Cela suppose une nouveauté d’un point de vue industriel : forer cent fois plus de puits pour espérer maintenir une production élevée. Le pétrole de schiste illustre le problème du « taux de retour énergétique » (TRE) qui rend l’exploitation de pétrole intéressante ou non :

« Le TRE est le ratio d’énergie utilisable acquise à partir d’une source donnée d’énergie, rapportée à la quantité d’énergie dépensée pour obtenir cette énergie. Quand l’EROEI d’une ressource est inférieur ou égal à 1, cette source d’énergie devient un « puits d’énergie », et ne peut plus être considérée comme une source d’énergie primaire. »

Un prospectiviste de BP a ainsi donné à Matthieu Auzanneau cette image déroutante à propos des pétroles de schistes :

« On est exactement comme des rats de laboratoires qui auraient mangé toutes les céréales et qui se trouvent résolus à manger le paquet ».

Economie et pétrole

La crise des subprimes de 2008 coïncidait d’ailleurs avec un record historique du prix du baril de pétrole à 147$, cet épisode est représentatif de la relation compliquée entre la croissance économique qui a besoin de beaucoup d’énergie, et l’offre adéquate en énergie abondante et pas chère.

En Juin 2018, Michel Lepetit, Président de Global Warning, chercheur associé au LIED, expert associé à la Chaire Energie et Prospérité, a publié un rapport étudiant les scenarii prévisionnels de l’AIE en fonction du paradigme PIB/pétrole. Ce rapport montre notamment le lien entre hausse du PIB mondial (quasiment +5% par an) et hausse de la production mondiale de pétrole brut (+7,56% par an) qui a eu lieu dans la période fastueuse des Trente Glorieuses.

Pour l’auteur du rapport :

« La trajectoire des « trente glorieuses », sans cohérence avec les réalités physiques de la planète, ne pouvait être maintenue. Elle devait s’infléchir très fortement, pour rester compatible avec les contraintes physiques. Cette inflexion brutale, cette rupture de l’asservissement entre PIB et pétrole brut, ce « découplage » fut appelé à l’époque la « crise des années 1970 ». Il s’est étalé entre 1973 et 1982, entrecoupé de deux chocs pétroliers : 1973 et 1979. »

Ces deux chocs de 73 et 79 sont considérés par de nombreux économistes comme le point d’origine de l’endettement massif, aussi bien des pays riches que du tiers monde. La crise, sur laquelle ont débouché ces chocs pétroliers, a déprimé durablement les cours du baril. La conséquence politique quasiment directe a été l’effondrement de l’URSS. L’administration Reagan a accéléré sa chute en persuadant l’Arabie Saoudite de ne pas fermer les vannes en 1985 pour saper l’économie de l’URSS dont la seule et unique source de devises internationales était le pétrole. Gorbatchev l’a dit lui-même : un des facteurs fondamentaux de la chute de l’URSS a été la chute des cours du baril pendant les années 80.

Après ces deux chocs pétroliers, la corrélation entre PIB mondial et volume de pétrole est devenu plus complexe, mais est resté très fort. La fin de l’étalon-or a notamment permis un endettement de plus en plus fort, système qui a été renforcé par la crise de 2008. Pour que notre système basé sur la dette tienne, il faut maintenir la croissance, elle-même contrainte par les limites physiques de notre planète. La croissance permet l’endettement qui permet l’exploitation des ressources fossiles encore largement nécessaires pour générer de la croissance. Le serpent se mord la queue.

Où en est-on aujourd’hui ? L’élément marquant de l’année 2017 a été la reprise à la hausse des cours du baril, dont la moyenne s’est établie à 54,2 dollars, contre 43,7 dollars en 2016. Il s’agit de la première hausse annuelle depuis 2012. Au jeudi 4 octobre 2018, le prix du baril de pétrole est de 75,70$. L’INSEE nous apprend qu’en mai 2018, le prix en euros du baril de pétrole brut de la mer du Nord (Brent) accélère de nouveau (+10,9 % après +9,8 %), à 65 € en moyenne par baril. Cette hausse est accompagnée par la hausse du prix des matières premières alimentaires, ainsi que celle des matières premières industrielles. Rien d’étonnant quand on sait que « le pétrole est la mère de toutes les matières premières » car c’est l’énergie qui fait tourner les machines d’excavation nécessaires pour extraire les autres ressources du sol, et que le pétrole est utilisé pour la fabrication des engrais azotés nécessaires à l’agriculture conventionnelle.

A quand le pic mondial ?

Les réserves mondiales de pétrole sont estimées à 52 années de production par l’IFPEN, et les découvertes sont au plus bas depuis 30 ans :

« Seuls 11 milliards de barils équivalent pétrole d’hydrocarbures ont été découverts en 2017, soit 13 % de moins que l’année précédente, selon une estimation de l’IFP Energies nouvelles (IFPEN). Jamais un volume aussi faible n’avait été enregistré depuis les années 1990. »

La hausse des prix étant toute récente, les entreprises pétrolières avaient réduit leurs investissements pour faire face à la chute des cours du brut. Certaines se sont concentrées sur de nouveaux forages mais dans des puits déjà existants (on revient au fait de boire avec plusieurs pailles dans le même verre), tandis que d’autres ont fait des acquisitions en profitant de la faible valorisation des groupes pétroliers, comme Total qui a repris le danois Maersk Oil l’an dernier.

Crédit Photo : Quino Al

Le plus inquiétant, c’est que les réserves de pétrole découvertes sont de plus en plus petites. Le temps de champs géants au large du Brésil (à partir de 2006) ou bien au Mozambique et en Tanzanie (en 2010) est fini. En 2017, la découverte la plus importante a été réalisée par le britannique BP, à plus de 2.000 mètres de fond dans les eaux sénégalaises, avec le champ gazier de Yakaar dont les capacités sont estimées à 2,6 milliards de barils équivalent pétrole. Une fois encore, « Les zones explorées sont de plus en plus profondes et complexes d’un point de vue géologique », explique l’IFPEN. Cette histoire aura une fin. En septembre 2018, l’Agence Internationale de l’Energie confirmait que pour tenir le rythme actuel, le monde devait remplacer l’équivalent de l’approvisionnement énergétique d’une Mer du Nord chaque année.

Pour certains observateurs,

« En supposant que l’équilibre entre les pays en déclin et les pays en croissance se poursuive (du Mexique jusqu’au Canada), le système entier atteindra son sommet lorsque le pétrole de schiste américain (dans le Permien) en raison de la géologie ou d’autres facteurs et / ou d’une prochaine crise du crédit et quand l’Irak culminera à la suite de troubles sociaux ou d’autres affrontements militaires dans la région pétrolière de Bassorah. Il existe des risques supplémentaires liés aux perturbations persistantes au Nigeria et en Libye, aux baisses plus marquées au Venezuela et à l’impact des sanctions sur l’Iran. »

La prédiction du PDG de Total en 2017, couplé à celle de l’AIE, pourrait-elle s’avérer juste ? Le pétrole va-t-il connaître un ralentissement global dès 2020 ?

Et le climat dans tout ça ?

Même en étant très optimiste sur la capacité de l’industrie pétrolière à continuer le « business as usual », l’enjeu climatique auquel nous faisons face devrait nous imposer de réduire drastiquement et au plus vite notre dépendance aux énergies fossiles, dont le pétrole. La combustion des énergies carbonées génère du dioxyde de carbone, l’un des principaux gaz à effet de serre. Plus l’on émet de GES, plus l’atmosphère sera chaude avec une myriade de conséquences néfastes : élévation du niveau de la mer, perturbations environnementales, perte de fertilité des sols, tensions sociales.

Pour tenir l’accord de Paris et rester en-dessous de 2°C, il faudrait que les émissions de CO2 baissent de 5 % par an. Pourtant, 80 % de l’énergie primaire mondiale est toujours de l’énergie fossile, et l’année 2017 a battu tous les records de production d’énergies fossiles (encore +1,7 %).

Il ne faut pas rêver, notre mode de vie actuel basé sur une abondance énergétique sans précédent n’est pas viable si nous devons remplacer le pétrole par des alternatives. La seule piste dont on est sûrs, c’est la sobriété. L’alternative la plus simple, c’est l’énergie que nous ne consommons pas avec des bâtiments mieux isolés, moins de déplacements, plus de transports en commun, utiliser moins de matériaux — comme le plastique — et créer des filières industrielles ne dépendant plus d’énergies tarissables.

Crédit Photo : Juan Fernandez

Une société plus sobre est une société plus paisible et plus robuste, car elle moins dépendante d’énergies fossiles limitées responsables du changement climatique et de conflits militaires depuis plus d’un siècle. On le sait, il y a maintenant deux raisons pour apprendre à vivre sans pétrole : de gré si on prend au sérieux le problème du climat, et de force parce que les ressources finies à la surface du globe se tariront un jour.

Lors de la fusion d’ExxonMobil en décembre 1998, le PDG de Mobil fait une déclaration prémonitoire qui passe inaperçue dans la presse économique. Lou Noto, le patron de Mobil (anciennement Standard Oil Company of New York) annonce :

« Il nous faut regarder les choses en face. Le monde a changé. Les choses faciles sont derrière nous. Le pétrole facile, les économies faciles – c’est terminé.»

CHIFFRES CLES :

L’Agence internationale de l’énergie (AIE), dans le langage toujours policé de son dernier rapport annuel, publié en novembre 2017, met plus ouvertement que jamais les points sur les « I ». Voici quelques-uns des points d’alerte les plus significatifs :

  • Plus de 50 % des champs pétroliers mondiaux ont franchi leur pic de production, et déclineront à l’avenir.
  • Les investissements dans le développement de la production d’hydrocarbures devraient tomber à 450 milliards de dollars en 2016, contre un montant record de plus de 700 milliards avant la chute des cours.
  • Les découvertes annuelles sont au plus bas niveau depuis 70 ans.
  • En 2025, il devrait manquer environ 16 Mb/j, l’équivalent de la production de l’Arabie Saoudite et de l’Iran, pour combler l’écart entre le niveau de production attendu et le déclin de la production actuelle (94,5 Mb/j en 2015) ou en cours de développement.
  • Cet écart peut être comblé par des ressources nouvelles, à condition que les investissements remontent rapidement à plus de 700 milliards de dollars, leur niveau record d’avant la chute des cours (hypothèse du « New Policies Scenario », voir ci-dessous).
  • Le potentiel futur du pétrole de schiste américain, tributaire de l’évolution du prix du brut, reste très incertain, et 90 % de ses opérateurs avaient un cash flow négatif même lorsque les cours du brut étaient au plus haut.
  • Au moins 64 % de la production mondiale est en déclin.
  • D’ici à 2040, il faudra développer plus de 40 Mb/j de ressources nouvelles (soit près de la moitié de la production mondiale, ou l’équivalent de quatre Arabie saoudite) ne serait-ce que pour maintenir ladite production à son niveau actuel.
  • Les petits champs pétroliers entrent en déclin généralement 2 fois plus vite que les grands, or la production mondiale de brut dépend de plus en plus de petits champs.

« Les importantes améliorations dans la production et l’efficacité des forages intervenus en réponse à la chute des cours ont masqué les taux de déclin sous-jacents que connaissent bon nombre de compagnies, mais le degré auquel ces améliorations peut se poursuivre devient beaucoup plus limité ».

Notre enquête en vidéo – Nicolas Meyrieux
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