Une étude universitaire dévoile les démissions en chaîne de guides polaires, révélant une fracture entre l’amour du continent blanc et la réalité des conséquences dévastatrices de la surfréquentation des zones protégées.
Du job de rêve au cauchemar : une dissonance cognitive intenable
Vendre des épopées polaires aux quatre coins du monde a un prix que certains ont fini par refuser de payer. En un peu plus d’un an, au moins 25 guides d’expéditions en Antarctique ont démissionné, épuisés de participer au spectacle morbide d’une banquise qui s’effondre et d’un écosystème en perdition, engloutis sous un tourisme de masse.
En témoigne une étude qualitative chapeautée par Zdenka Sokolíčková, anthropologue et chercheuse au Centre arctique de l’Université de Groningue (Pays-Bas), en collaboration avec Elizabeth Cooper et Christy Hehir.
Leurs travaux donnent la parole à ses guides arrivés en bout de course. Intitulé « Mind the gaps: The moral journey of tour guides who quit », l’article publié cette année dans la prestigieuse revue Annals of Tourism Research met en lumière les difficultés de ce « job de rêve ».
Comment continuer à jouer les ambassadeurs de la nature quand on pilote des zodiacs sans gants en plein été austral, ou que l’on randonne en simple t-shirt sur des glaciers marqués par des records de chaleur ? Ces guides se sentent devenir année après année les rouages d’une performance dystopique macabre.
« Comment aller là-bas, parler aux gens du réchauffement et ne rien faire pour autant ? », témoigne l’une des guides interrogées.
Lorsque des pans entiers de banquise s’effondrent dans un fracas apocalyptique, les touristes applaudissent, aveugles au lien direct avec le réchauffement climatique. D’un côté, l’industrie s’emballe : plus de 120 000 visiteurs s’y sont rendus durant la saison 2025-2026, et ils pourraient être 450 000 chaque été d’ici une dizaine d’années. De l’autre, ces professionnels deviennent les témoins désespérés du piétinement des manchots sur des banquises réduites à peau de chagrin.
« Très souvent, les manchots n’avaient que quelques heures de répit pendant la nuit. Le reste du temps, des centaines de personnes traversaient les colonies sans interruption », témoigne un.e guide.
Le droit de dire stop
Ce lent pourrissement de l’esprit s’imprime dans les corps sous forme d’anxiété et de culpabilité chronique. Parfois même de maux physiques : migraines, mal de ventre, léthargie…
Pour ces experts du pôle, la démission n’a rien d’un caprice : c’est un acte de survie, décrit par les chercheurs et psychologues comme une forme de soin apporté à l’environnement autant qu’à soi-même.
« Parfois, la meilleure façon de protéger un endroit que l’on aime est de le laisser tranquille », explique l’un d’entre eux.
Le soulagement, lorsqu’il arrive enfin avec la lettre de départ, est immédiat. « Quand j’ai pris la décision de m’en aller, je me suis senti tellement mieux. C’était comme si je pouvais enfin respirer à nouveau », affirme un des guides.
Pour eux, les choses sont devenues claires : « Je veux pouvoir me dire, sur mon lit de mort, en essayant de regarder mes enfants dans les yeux : « J’ai essayé. » Ç’aurait été impossible en continuant ce métier », confie l’un d’eux dans l’étude.
En désertant les calottes glaciaires pour préserver leur santé mentale et leurs valeurs, ces éclaireurs de l’extrême sont les témoins édifiants d’un modèle sociétal en faillite. « Le tourisme de la dernière chance » menace les derniers havres préservés de la planète.
Lorsque le tourisme devient le fossoyeur de la nature qu’il prétend célébrer, la seule voie qu’il reste à l’humain est de déserter le monde sauvage, quitte à renoncer à ses passions.
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