Passez votre été avec nos livres Des livres écrits par les plus grands acteurs de la cause écologique pour vous éveiller et vous faire passer à l’action

Guerre de l’eau : plus de 1000 opposants durcissent le ton face aux méga-bassines des Deux-Sèvres

Avec les bassines, ce sont 150 à 200 hectares de terres agricoles qui seront « littéralement plastifiées » pour quelque 120 « irrigants raccordés », qui ne représentent que « 6 % des exploitations du territoire » — les plus grandes, dénonce le collectif Bassines Non Merci.
23 septembre 2021 - Augustin Langlade
FacebookTwitter
Envie d’une vraie déconnexion ? Évadez-vous avec notre bande dessinée !

- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

Commander

À pied, montés sur des tracteurs ou accompagnés de moutons : mercredi 22 septembre, dans l’après-midi, des centaines de personnes ont convergé à Niort puis à Mauzé-sur-le-Mignon (Deux-Sèvres), pour bloquer le chantier de la première des seize retenues d’eau géantes prévues sur le bassin de la Sèvre niortaise. Les manifestants dénoncent un « hold-up sur l’eau » qui profitera à une minorité d’exploitants acquis à l’agriculture industrielle.

Une guerre de l’eau

Qu’on les appelle « bassines », « méga-bassines », « cratères » ou plus sobrement « réserves de substitution », les infrastructures de stockage hydraulique alimentent, depuis 2017, une véritable guerre de l’eau dans le Marais poitevin, deuxième plus grande zone humide française après la Camargue. 

D’usage exclusivement agricole, ces retenues d’eau se présentent comme de gigantesques piscines « hors sol », érigées au milieu des champs.

Sur une surface de 4 à 18 hectares, la terre est excavée jusqu’à 8 mètres de profondeur, puis disposée au bord de la cavité pour former des digues d’une dizaine de mètres en moyenne. Une fois la « bassine » recouverte d’un revêtement de plastique, des stations de pompage la remplissent d’eau provenant des nappes phréatiques. 

Le but de ces réservoirs est simple : emmagasiner l’eau quand les précipitations gorgent les nappes, de novembre à mars, et la réinjecter dans le système d’irrigation pendant la saison sèche, d’avril à septembre, afin que les cultures ne manquent jamais de cette ressource aussi rare que précieuse. 

Lire aussi : « La politique de Laurent Wauquiez va détruire 140 ha de terres agricoles et forestières »

Dans le Marais poitevin, les précipitations diminuent d’année en année, et les sécheresses s’allongent. Les restrictions de pompage estivales, imposées par la préfecture lorsque les nappes souterraines atteignent l’étiage, interviennent de plus en plus tôt, parfois au printemps.

Ce déficit chronique, qui ne devrait pas s’arranger avec le réchauffement climatique, frappe de plein fouet les agriculteurs irrigants, habitués à pomper dans les nappes et les rivières pour abreuver leurs cultures intensives de maïs (70 à 80 %), de semences ou encore de blé et de tournesol, des plantes très gourmandes en eau et destinées en bonne partie à l’alimentation du bétail ou l’exportation. 

Pour remédier à cette situation, environ 230 agriculteurs ont créé, en 2011, la Coopérative de l’eau des Deux-Sèvres. C’est cette instance qui souhaite réaliser, dans le bassin Sèvre niortaise-Mignon, les 16 réserves de substitution contestées.

Réparties entre les départements des Deux-Sèvres, de la Vienne et de la Charente-Maritime, avec une nette concentration le long du Mignon, ces bassines permettraient de stocker, selon la coopérative, près de 7 millions de m3 d’eau dès 2025, ce qui réduirait « de 70 % les prélèvements autorisés dans le milieu en été » — et garantirait de bons rendements par hectare.  

En contrepartie des réserves, la Coopérative de l’eau promet de « développer [de] bonnes pratiques agricoles », de préserver « les espaces terrestres à intérêt écologique reconnu » et d’éviter « une spéculation sur les droits d’eau ».

Soutenu d’un côté par les pouvoirs publics locaux et le gouvernement, le projet essuie de l’autre un rejet massif de la part de la population et des associations environnementales. L’un et l’autre camps se livrent une lutte pénible dont on peine encore à discerner l’issue.

La mobilisation de la population

En 2017, des associations environnementales (dont la Ligue pour la protection des oiseaux), la Confédération paysanne, des élus, des pêcheurs et des citoyens se sont rassemblés dans le collectif Bassines Non Merci, rejoint récemment par des groupes plus mobiles comme Extinction Rebellion et Youth for Climate.

Manifestations, appels aux élus, négociations, production de contre-expertises, analyses physico-chimiques de l’eau, événements, recours administratifs et même zone à défendre (ZAD) : en quatre ans, les opposants se sont servis de tous les leviers à leur disposition pour faire avorter le projet.

En décembre 2018, après des mois de bras de fer, un « protocole d’accord sur les réserves de substitution » a été signé à la préfecture des Deux-Sèvres, à Niort, par un ensemble d’associations, d’élus et de promoteurs.

Outre la réduction du volume d’irrigation et des « règles de répartition de la ressource en eau », ce document stipule que les agriculteurs devront restreindre leur « usage de produits phytopharmaceutiques » en période d’étiageet assurer « une gouvernance du dispositif ouverte » et transparente, sous le « contrôle précis et rigoureux des services de l’État »

Arrivée des tracteurs des paysans opposés au projet – Crédit : Les Soulèvements de la Terre

Lire aussi : « Les zones humides sont essentielles pour limiter les inondations et protéger la biodiversité »

Mais pour Bassines Non Merci, exclu des discussions par la préfecture, le protocole n’avait d’autre ambition que de forcer la population à accepter les méga-bassines.

Constatant que les promoteurs étaient en train de gagner la bataille du consensus, le collectif a choisi de se reporter sur la lutte de terrain : en juin 2019, à Mauzé-sur-le-Mignon, une ZAD a été installée sur un terrain privé, à proximité de l’endroit où doit être construite la première retenue d’eau.

Dans le même temps, les 16 bassines faisaient l’objet, depuis 2017, d’un recours déposé par une douzaine d’associations au tribunal administratif de Poitiers.

Dans leur jugement rendu en mai dernier, indique Bassines Non Merci, les magistrats n’ont cependant retenu que certaines « irrégularités » relatives au dimensionnement de 9 des 16 bassines, autorisant de facto les travaux des 7 autres à commencer.

Estimant que le tribunal de première instance n’aurait pas dû passer outre « la mauvaise information du public sur le projet » et ses « impacts sur les milieux terrestres » dans « des zones classées Natura 2000 », les requérants ont annoncé, le 20 juillet, que le litige avait été porté devant la Cour administrative d’appel de Bordeaux.

Les militants bloquent les chantiers – Crédit : Les Soulèvements de la Terre

Lire aussi : « L’État est gangrené par l’industrie de l’élevage intensif »

Un impact écologique néfaste

Les arguments qui poussent les opposants à refuser en bloc toute nouvelle bassine sont légion. Selon eux, le prélèvement de millions de m3 en hiver empêchera les nappes phréatiques de se recharger suffisamment pour que le surplus d’eau alimente ensuite les rivières et les autres cours.

Privés de ces crues naturelles, les marais environnants pourraient être, à leur tour, dans l’impossibilité de se reconstituer, ce qui conduirait à une dégradation générale de l’écosystème.    

Et pour quel bénéfice ? Avec les bassines, continue le collectif, ce sont 150 à 200 hectares de terres agricoles qui seront « littéralement plastifiées » pour quelque 120 « irrigants raccordés », qui ne représentent que « 6 % des exploitations du territoire » — les plus grandes. 

Ce « pillage de l’eau des nappes phréatiques, bien commun de la nation » sera ainsi mis « au service d’une agriculture productiviste et exportatrice, destructrice des sols et de la biodiversité », qui a déjà contribué à assécher une très grande partie des Marais poitevins.

Dans cette région de la France comme dans tant d’autres, le manque d’eau, les sécheresses et les assecs sont justement apparus dans les années 1990, lorsque les cultures intensives, gourmandes en eau et dépendantes de l’irrigation, sont devenues la forme agricole majoritaire.  

C’est en 1994 qu’un premier secteur de Poitou-Charentes a été classé en « zone de répartition des eaux », c’est-à-dire en déficit hydrique. Vingt ans plus tard, en 2017, des arrêtés d’interdiction de pompage sont signés par le préfet en plein hiver, tandis que la qualité des eaux se détériore dans toute la région, sous l’effet des intrants.

Véritable fuite en avant, ces projets de bassines donneront une fois de plus la priorité à un modèle agricole incompatible avec la transition écologique, aux dépens des exploitations de proximité, plus nombreuses et résilientes, moins polluantes. 

Les contribuables doivent-ils payer pour entretenir ce modèle ? Sur les 60 millions d’euros que coûteront les 16 retenues, 70 % proviendront en effet des deniers publics, via l’agence de l’eau Loire-Bretagne, la région Nouvelle-Aquitaine ou encore le département. 

Non seulement ces 40 millions ne seront pas alloués à des démarches vertueuses, comme la restauration de zones humides ou la plantation de haies, mais ils coûteront in fine 300 euros par habitant, au profit d’irrigants qui recevront chacun 200 000 euros de subventions indirectes. 

Lire aussi : « La France perd chaque année 8 500 km de haies : dans tous les départements, il y a urgence à replanter »

Malgré leur manifestation du 22 septembre sur le chantier de la première des 16 bassines, à Mauzé-sur-le-Mignon, les quelques centaines d’opposants n’ont pas réussi à faire cesser les travaux, qui ont repris le lendemain.

De nouvelles manifestations sont prévues autour de Niort d’ici les prochaines semaines et une mobilisation nationale devrait être organisée les 6 et 7 novembre, alors que des dizaines d’autres projets de retenues d’eau sont en gestation dans la région. 

23 septembre 2021 - Augustin Langlade
FacebookTwitter
"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

Votre soutien compte plus que tout
Faire un don
Recueil - Hors-série « Recueil » est le titre de notre nouvelle édition. Ce hors-série regroupe tous les plus beaux textes de La Relève et La Peste depuis plus de 7 ans. Nous avons réuni 14 auteurs qui ont façonné La Relève et La Peste depuis ses débuts. Ce livre vous permet de tout comprendre sur les plus grands enjeux de notre monde. Que vous ayez déjà nos livres ou que vous souhaitiez connaître nos éditions, le meilleur choix est ce hors-série qui donne une vision globale de notre travail éditorial.
Commander
Envie de s’informer ? Inscrivez-vous à notre newsletter pour vous informer différemment
Derniers articles
^