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« Forêts de saumons » : la santé des forêts dépend de l’abondance des saumons

En se décomposant, les poissons libèrent du phosphore et de l’azote, nutriment essentiels à la croissance des végétaux, qui sont ensuite incorporés dans le sol, notamment grâce au réseau mycorhizien (des champignons souterrains).

Depuis 40 ans, les recherches scientifiques se penchent sur un fait bien connu des premières nations depuis des milliers d’années : les saumons sont essentiels pour remonter les nutriments de l’océan vers les terres, et assurer la prospérité des forêts. Les « forêts de saumons » nous rappellent à quel point toutes les espèces sont liées.

Le cycle du phosphore et de l’azote

Enfant, son grand-père voulait qu’elle devienne scientifique en ressources halieutiques, spécialement sur les saumons. C’est en entamant ses études supérieures à l’Université Central Washington que Teresa Ryan a compris pourquoi. Elle est ensuite devenue doctorante à la Faculté de foresterie et de gestion environnementale de l’Université de la Colombie-Britannique.

Aussi connue sous le nom de Sm’hayetsk, de la tribu Gitlan de la nation Tsimshian, Teresa porte en elle l’histoire de son clan Ganhada (« du grand corbeau blanc »). Sa carrière en foresterie et en sciences naturelles allie rigueur scientifique et savoirs autochtones, créant un pont entre sagesse ancestrale et connaissances modernes.

Teresa Ryan est la visionnaire derrière le « Salmon Forest Project » qui s’étend du nord de la Californie au sud-est de l’Alaska, là où vivent depuis des millénaires « les nations du saumon ».

Son équipe de recherche a observé que des nutriments d’origine marine se retrouvent dans les plantes, le sol et les champignons des forêts de Colombie-Britannique. Les ours, les loups de mer et les aigles qui vivent le long des côtes de Colombie-Britannique transportent de grandes quantités de saumons des rivières vers les forêts, et laissent leurs carcasses se décomposer au sol après en avoir consommé leurs parties préférées.

« Les ours sont très difficiles sur la nourriture : ils préfèrent les œufs et certains morceaux des poissons les plus riches en protéines. Ces ours pêchent entre 140 et 150 poissons chaque jour pendant les remontées migratoires. Après avoir dégusté ces parties, les ours laissent le reste aux autres », explique Teresa lors d’un webinaire organisé par le Mouvement de l’Alliance avec le Peuple Castor (MAPCA)

En se décomposant, les poissons libèrent du phosphore et de l’azote, nutriment essentiels à la croissance des végétaux, qui sont ensuite incorporés dans le sol, notamment grâce au réseau mycorhizien (des champignons souterrains).

« Les saumons concentrent en eux le phosphore, notamment dans l’hépatopancréas, la grosse glande digestive des poissons. On estime que 95% du phosphore écoulé par les cours d’eau remontaient par les poissons migrateurs dans les rivières », confirme l’ingénieur agronome Hervé Coves pour La Relève et La Peste.

Les analyses isotopiques ont permis de montrer que 14 à 60% de l’azote contenu dans les plantes en bordure des rivières provient des saumons. L’équipe de Teresa essaie de déterminer jusqu’où vont ces nutriments. Le doctorant Allen Larocque a observé que l’azote et le phosphore issus du saumon pouvaient se retrouver bien au-delà des cascades, où les saumons n’ont pas accès.

« Les arbres ne poussent pas par eux-mêmes », rappelle la chercheuse Suzanne Simard dans le documentaire The Salmon Forest Project. « Ces forêts sont des microbiomes, comme nos intestins. La forêt est une symbiose d’un grand nombre d’espèces travaillant toutes ensemble, de milliers et milliers de bactéries et de champignons, et d’un réseau mycorhizien souterrain gigantesque qui fait circuler les nutriments »

Ainsi, les plantes peuvent puiser dans le sol les éléments nutritifs quand bon leur semble, bien après la période de frai des saumons au printemps. En conséquence, la croissance des arbres est corrélée à l’abondance des saumons. Les cernes des troncs d’arbres sont un millimètre et demi plus épais les années où il y a beaucoup de poissons, et même les chants d’oiseaux sont plus variés.

« Dans notre culture autochtone, les arbres sont des enseignants très puissants car ils n’utilisent pas de mots. Ils nous enseignent l’harmonie par leur contribution au monde, grâce à la façon dont leurs racines sous terre relient les forêts en une communauté », explique Teresa Ryan pour La Relève et La Peste.

Arêtes de saumons dans la forêt – Crédit : The Salmon Forest Project

Une gestion ancestrale et durable

Depuis des millénaires, les premières nations nord-américaines ont toujours reconnu l’interconnexion entre l’océan et la terre, entre les saumons et les forêts. Les peuples autochtones de la côte Ouest se sont toujours considérées comme des Nations du Saumon, reconnaissant l’incroyable cadeau qu’ils sont : une source de nourriture, mais aussi d’enseignements.

Les premières nations avaient même créé des pêcheries durables sous la forme de bassins en cailloux, bâtis à des endroits stratégiques dans les rivières. Quand les saumons remontent de l’océan à marée haute, ils ne voient pas ces bassins dans lesquels ils se retrouvent coincés à marée basse.

Les peuples premiers pouvaient alors ramasser les saumons à la main pour les pêcher, prenant soin d’épargner les très gros poissons, qui sont les plus vieux et les plus fertiles. En leur permettant de frayer, les peuples autochtones assuraient d’avoir une prochaine génération de poissons plus grands et plus nombreux.

« Cette pêche a été pratiquée durant des milliers d’années dans toute la forêt de saumons. C’est sûrement la méthode de pêche passive la plus efficace développée à ce jour », s’enthousiasme Teresa. « Cela s’apparente aux principes de générosité et de réciprocité propres à la vision du monde autochtone. Ces principes permettent aux plus aisés de prospérer en assurant l’avenir des générations futures. »

Teresa Ryan – Crédit : The Salmon Forest Project

Le long des côtes de Colombie Britannique, l’équipe a retrouvé 300 bassins de ce type, bâtis par la nation Heiltsuk. Alors que le gouvernement canadien a banni l’usage de ces méthodes de pêche dans les années 1880, il n’y a maintenant plus personne pour faire en sorte que les plus gros saumons puissent remonter les rivières.

« Depuis 150 ans, les peuples autochtones dénoncent la façon dont le gouvernement colonial gère la pêche, ce qui est très problématique », affirme Teresa Ryan.

L’introduction de la pisciculture en Colombie-Britannique a créé des déséquilibres et compliqué la tâche des Premières Nations qui souhaitent perpétuer leurs pratiques ancestrales de gestion des ressources naturelles.

Un vestige d’un bassin de cailloux utilisé par les premières nations – Crédit : Teresa Ryan

Un cycle en péril

A cause des activités humaines et du réchauffement climatique, les populations autochtones ont observé une inquiétante diminution des saumons « en nombre et en taille » au cours des 150 dernières années.

« Même en Alaska la population de poissons est en chute libre, et on pensait que cela n’arriverait jamais ! Le saumon passe la majeure partie de sa vie en mer et ils sont pêchés à tous les âges, sans aucune sélection. Pire, la pêche de loisir va s’attaquer aux plus gros poissons, c’est à dire les poissons les plus fertiles ! », prévient Teresa Ryan.

Dans chaque bassin versant, il y a des impacts négatifs des activités humaines. En Alaska : à cause de l’extractivisme et la surpêche. Aux Etats-Unis, c’est plutôt en raison des barrages hydroélectriques. En Colombie Britannique, c’est l’activité minière, la déforestation et les pratiques agroindustrielles qui pompent trop d’eau.

« Historiquement, les scientifiques ont toujours été très précautionneux, et n’ont jamais aimé le scandale. Mais aujourd’hui, les scientifiques du monde entier crient l’urgence de ce qu’il se passe, dont l’extinction de masse. Le changement d’usage des terres en est le premier responsable. Nous transformons les habitats naturels en systèmes gérés par les humains », avertit Suzanne Simard dans The Salmon Forest Project.

Macro du réseau mycorhizien (des champignons souterrains) – Crédit : The Salmon Forest Project

En Europe, nous avons appauvri et épuisé nos écosystèmes depuis si longtemps que l’on a oublié la richesse des paysages que l’on avait auparavant. C’est l’amnésie écologique.

« En France, des millions de poissons étaient commercialisés dans la rivière Dordogne jusqu’au XIVème siècle. Cet aliment de base était tellement courant et peu cher que les ouvriers se plaignaient de manger trop souvent du saumon. On estime que 400 millions de saumons remontaient les cours d’eau à l’époque », rappelle Hervé Coves pour La Relève et La Peste.

Hélas, les saumons sauvages français sont aujourd’hui au bord de l’extinction. Au rythme actuel, il n’y en aura plus aucun dans 3 ans. Or, si les engrais phosphatés, utilisés en agriculture, ont pallié à leur disparition un temps, les ravages des coupes rases dans les forêts risquent de tout bouleverser.

« Avec les coupes rases, tout le phosphore contenu dans le bois est exporté. A un moment où un autre, on ne pourra pas faire l’économie de se réconcilier avec nos rivières vivantes pour reboucler ce grand cycle du phosphore sans lequel les écosystèmes s’effondreront. Il faut rendre les rivières aux saumons », plaide le scientifique Hervé Coves auprès de La Relève et La Peste

Les peuples premiers l’ont intégré de façon empirique depuis longtemps. Pour eux, « tout est un ». Et lorsque les connexions entre espèces sont brisées, cela crée un déséquilibre global, comme c’est le cas actuellement.

C’est pourquoi, en parallèle du Salmon Forest Project, Teresa Ryan, Suzanne Simard et d’autres chercheurs ont lancé le « Mother Tree Project » qui vise à recréer un système de forêt-jardin pratiqué par les peuples premiers.

Prochaines étapes : identifier des cours d’eau pour remettre en place les pièges en cailloux, et rappeler à quel point les premières nations étaient bénéfiques à la population de saumons.

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Laurie Debove

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