Dans une zone de 18 hectares promise à la construction depuis 1972, Léa et Thomas Girod documentent méthodiquement la faune sauvage des anciens vergers. Chats sylvestres, pics noirs, chiroptères : chaque espèce protégée recensée est un levier juridique potentiel contre un projet qui a déjà englouti plus d'un million d'euros d'argent public.
Un million d’euros pour « de la pelouse »
En 2022, lors d’un conseil municipal de Champigneulles, un élu de l’opposition interroge le maire sur les 500 à 700 000 euros déjà engloutis dans le projet des Vergers. Réponse : «Ça fait cher l’investissement pour de la pelouse, Monsieur Galut.» La formule dit tout.
Depuis 1972, ce triangle de 18 hectares coincé entre la rue du Fort, l’autoroute A31 et la forêt de Haye est officiellement voué à la construction. La dette accumulée dépasse aujourd’hui le million d’euros. Le projet, lui, n’a toujours pas démarré.
C’est pourquoi Léa et Thomas Girod photographient, recensent, tiennent des cahiers. Depuis leur maison sans route, accessible uniquement à pied sur 300 mètres à travers les vieux vergers, ils ont compris que la faune sauvage est leur seul levier juridique sérieux.

Les 18 ha menacés
300 mètres, un passage initiatique
Ils ont acheté la maison en 2010, insalubre, pour une bouchée de pain. Thomas finissait sa thèse, rêvait d’une yourte à portée de mobylette de Nancy. Les parents étaient consternés. «Vous avez bien du courage.» Ils ont tout retapé à la main, avec l’aide du voisinage.
Depuis, les 300 mètres sont devenus quotidiens au sens fort. En cinq minutes, on peut croiser un chevreuil, suivre un renard qui ne vous a pas vu, se retrouver nez à nez avec un blaireau.
« C’est quotidien de se retrouver face à un animal sauvage. Et je trouve ça tellement beau », confie Léa, conteuse et naturaliste autodidacte, qui tient des cahiers d’observation depuis dix ans.
Renards, sangliers, blaireaux, chats sylvestres, pics noirs, vers luisants, écureuils, chevreuils. « Côtelette », le sanglier qui venait regarder par-dessus le poulailler. Les renards presque apprivoisés qui mangeaient sur la terrasse. Une vie entière dans ce que la mairie appelle des broussailles.
Ce que les plans ne voient pas
La zone borde une ZNIEFF de type 2, le plateau de Haye et le bois l’Évêque, et tangente un réservoir de biodiversité régional. Thomas Girod corrige patiemment la rhétorique officielle qui présente le site comme une dent creuse enclavée dans la ville : « Toute la frontière nord-ouest de la zone est en contact direct avec la forêt. En termes de zone enclavée, ce n’est pas tout à fait ça. »
Une première étude environnementale, réalisée entre septembre 2015 et juillet 2016 par le bureau Ecolor, a pourtant conclu que le projet n’était « pas confronté à des enjeux majeurs ». Elle avait certes identifié des reptiles protégés (vipères, coronelle, orvet), des habitats d’oiseaux, des zones de chasse de chiroptères et une fougère rare.
En revanche, elle était incomplète, construite sur des prérequis lacunaires. Léa et Thomas l’ont contestée pendant des mois, jusqu’à menacer de recourir à la CADA. Résultat : les porteurs du projet devront en produire une nouvelle, sur quatre saisons complètes. C’est là que leurs observations entreront dans la partie.
Depuis 2016, la zone a en outre changé. Les chats sylvestres sont revenus, avec les fouines. Les pics noirs, espèce strictement protégée, sont présents. Des chiroptères ont été détectés. « Ils cherchent des espaces de vie », dit Thomas.
Des espèces protégées comme armes juridiques
La stratégie est claire. Léa et Thomas savent que certaines espèces peuvent bloquer un permis de construire. Les chiroptères, les pics noirs, les chats sylvestres n’ont rien à faire dans un périmètre urbanisé. Chaque observation documentée est donc une pièce à verser au dossier.
« On a des vers luisants, des roitelets, des espèces protégées. Mais malheureusement pas encore assez pour qu’on puisse faire bloquer ces projets-là », précise Léa. Cependant, la nouvelle étude environnementale obligatoire changera peut-être la donne.
En attendant, ils ont lancé une page Facebook baptisée du nom de leurs personnages : Renée la Renarde, Léo le Blaireau. Une galerie des habitants invisibles, pour rendre visible ce que les dossiers de zonage ignorent.
« Ce n’est pas juste des vieilles broussailles. Il y a une biodiversité qui est incroyable. » 200 abonnés pour l’instant, quelques flyers dans les commerces de Champigneulles. Peu, pour un combat qui se joue à l’échelle de 50 ans d’histoire.
La concertation, et après ?
En 2024 et 2025, le cabinet d’urbanisme Praxis est mandaté pour animer des concertations publiques. Léa et Thomas y vont, méfiants mais ouverts. Les échanges sont, à leur surprise, fructueux : le consultant pousse pour densifier l’habitat, limiter l’imperméabilisation des sols, ménager un corridor écologique autour des zones humides et des sources.
Or l’urbaniste parti, le projet reprend sa trajectoire initiale. Le maire précise que « rien n’est figé ». Thomas, lui, se souvient d’une dame dans la salle qui lui assurait que « ce sera toujours vert, il y aura du gazon ». Sa réponse, sobre : « Quand on en est à devoir faire de la pédagogie à ce niveau-là… »
La convention tripartite qui réunit aujourd’hui Champigneulles, l’EPF Grand Est et la Communauté de communes du Bassin de Pompey prévoit un engagement de rachat des terrains commerciaux au plus tard en juin 2027. Le calendrier se resserre.
Depuis 2015, par ailleurs, l’association qui entretenait les sentiers a fermé ; la mairie n’a pas repris le flambeau. Les vergers sont devenus moins praticables, les arbres tombent, les broussailles avancent.
« L’objectif depuis quarante ans, c’était de raser tout ça pour construire dessus », dit Thomas. La nouvelle étude environnementale dira si la faune en décide autrement.
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