Pile avant la canicule, la municipalité de Bayonne a rasé « par erreur » le jardin pédagogique de l’école Jean-Pierre-Brana, où 14 générations d’enfants s’étaient succédées. En colère, les parents et associations exigent que cet « écocide » serve de leçon à la gestion des espaces verts de la Ville.
Une oasis desséchée
L’air sent encore la verveine à notre arrivée à l’école Jean-Pierre-Brana, vestige olfactif d’un buisson conséquent ratiboisé par les services municipaux. Ce dimanche 21 juin, le cœur n’était pas à la fête pour la cinquantaine de parents, professeurs, membres d’associations et élèves réunis pour un dernier hommage au jardin pédagogique vieux de 14 ans.
« Il y en a marre d’être considérés comme des hippies parce qu’on aime les arbres », tonne un participant.
Le 10 juin, des employés des espaces verts de Bayonne, ayant pour mission de défricher le jardin qui en avait besoin, ont tout rasé, arraché, et broyé. Le sol est complètement poussiéreux et dénudé. Plus un brin d’herbe, seuls quelques fruitiers ont été épargnés. La tonte n’a même pas été laissée au sol en guise d’amendement. Avec 40°C ce jour-là, les microorganismes ont probablement tous péri, sur au moins les cinq premiers centimètres du sol.
« En pleine canicule, ils viennent d’assécher une oasis de biodiversité qui abritait tout un tas de vies, créait de la fraîcheur, de la nourriture pour les insectes et les oiseaux… On est dans des aberrations qui nous coupent le souffle », déplore Fabien Nogué, de l’association Graines de Liberté, pour La Relève et La Peste
L’association Graines de Liberté est à l’origine du projet, né en 2014. Ateliers pédagogiques, jardins potagers, classes nature à l’abri dans la serre les jours pluvieux, plantations d’arbres, cultures en lasagne… Jusqu’à 2024, année de fin du contrat, associations et corps enseignants ont permis aux 250 élèves d’avoir au moins 10 heures de jardinage chaque année.
« L’idée, c’était de permettre aux enfants de voir la graine pousser, le temps qui passe, tout ce qu’il faut pour arriver à avoir un légume ou un arbre. Le fait de comprendre comment on se nourrit, d’où vient ce qu’on mange. Même quand on mange de la viande, on est dépendants des plantes qui ont poussé pour nourrir l’animal. Se rendre compte qu’on fait partie d’un écosystème. Les livres sont importants, mais quand on l’expérimente en vrai, on retient les choses bien plus longtemps, on les intègre en soi », explique Valérie Motti, professeure des écoles qui a fait partie de la genèse du jardin.
Une vision passéiste
Aux dires des personnes présentes lors de la cérémonie, la mairie aurait interdit aux parents d’élèves de continuer à entretenir le jardin, et a tardé à réaliser l’entretien promis. Interrogée sur ce point, la municipalité n’a pas pris le temps de répondre aux questions de La Relève et La Peste.
« Tout a été détruit soi-disant par manque de budget alors qu’1 million d’euros a été alloué par la ville pour les corridas en 2022 : ces manques de moyen pour les jardins urbains sont incompréhensibles », accuse Stéphane Pain.

Même des arbres entiers ont été broyés – Crédit : Graines de Liberté
Quant aux agents des espaces verts, ils sont venus le mercredi au lieu du jeudi, et n’ont donc pas pu être encadrés par le corps enseignant comme c’était convenu. Inconscients de la différence entre verveine, bourrache, pommes de terre, courges et herbes indésirables, ils ont tout rasé.
Iban, furieux, ne mâche pas ses mots : « C’est un écocide causé par une vision hygiéniste de la nature, qui ne laisse pas la place à la biodiversité et aux herbes hautes. »
De son côté, la Ville de Bayonne a déclaré qu’il s’agissait d’une erreur au journal SudOuest, et a promis 16 000 euros pour créer « un projet intergénérationnel à la place du jardin ». Interrogée également sur cet aspect, elle n’a pas donné plus de précisions sur la façon dont cet argent public serait dépensé.
Les associations et parents d’élèves, eux, préféreraient que les agents de maintenance des espaces verts soient mieux formés pour respecter les cycles du vivant. Au-delà de la destruction d’un jardin pédagogique, ce massacre à la tronçonneuse a eu lieu en pleine période de nidification, juste avant une canicule. Cela aurait dû être le moment de ne plus rien couper pour laisser un minimum de fraîcheur dans la cour de l’école, située dans un quartier prioritaire.
« Les citoyens ne font pas les trottoirs, ne construisent pas les bâtiments, ni les aires de jeu… ils ne peuvent intervenir sur rien dans des espaces publics, à part la création de jardins. Ce n’est pas anecdotique, c’est primordial parce que les villes ont besoin de nature et de biodiversité. Mais on a aussi besoin, nous, de se rencontrer, de transmettre des savoirs qui sont en train de disparaître, et d’aborder nos vies d’une autre manière. Parce qu’on sait que la nature souffre, et que nous souffrons parce que nous sommes la nature », plaide Fabien Nogué auprès de La Relève et La Peste
« Au-delà de l’erreur individuelle, c’est bien une question systémique qui se pose. Car lorsqu’un projet reconnu, construit pendant douze ans, peut disparaître en quelques heures, c’est que les conditions de sa protection n’étaient pas réunies », renchérit Laurent Bernays, ancien coordinateur de Graines de Liberté.
Lors de la cérémonie, les personnes présentes ont demandé « pardon aux enfants ». Plus que jamais, les villes doivent développer une vision politique traitant ces espaces comme ce qu’ils sont : des biens communs précieux.
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