Sur les 96 départements de métropole, un seul échappe encore à toute restriction d'eau : la Haute-Corse. Le niveau des nappes phréatiques diminue dangereusement. Pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres de Paris, un chantier de plusieurs milliards d'euros continue de creuser un canal de 107 kilomètres, en pariant sur l'eau qui manque partout ailleurs.
Le canal Seine-Nord Europe a été déclaré d’utilité publique en 2008, sur des hypothèses hydrologiques d’une autre époque. Depuis, la France a enchaîné les canicules jusqu’à arriver en mai 2026 avec son printemps le plus chaud de l’histoire. Le décor a changé. Le cahier des charges non.
Le 9 juin, à Oisy-le-Verger, des officiels en chasuble ont donné le premier coup de pioche d’une nouvelle écluse, soutenus par la Commission européenne et la BEI. Un mois plus tard, le 11 juillet, plusieurs milliers de manifestants défilaient au même endroit pour dénoncer “l’eau pour la vie, pas pour leurs profits”.
La promesse officielle
La Société du canal se veut rassurante. Le canal serait alimenté à plus de 90% du temps par l’Oise, sans aucun prélèvement dans les nappes. En cas de débit trop faible, la retenue de Louette, dans la Somme, prendrait le relais avec 14 millions de m³ stockés. Les écluses recycleraient intégralement l’eau des bateaux.
Sauf que ce discours esquive l’essentiel pour les hydrogéologues opposés au projet. Peu importe si l’eau vient de l’Oise ou d’ailleurs : dès qu’elle est captée pour remplir un canal, elle cesse de s’infiltrer dans les sols et de recharger les nappes qu’elle alimente naturellement. Toute eau maintenue en surface par une infrastructure de ce type est soustraite au cycle naturel.
Le CESER Hauts-de-France, instance consultative institutionnelle, a lui-même pointé la faible prise en compte du dérèglement climatique dans le projet et suggéré la construction d’une deuxième retenue d’eau.
Un responsable du chantier a par ailleurs reconnu sur Fr3 Régions qu’il faudra « beaucoup d’eau » rien que pour remplir le canal, étalée sur cinq à six mois. Cette eau doit venir de quelque part, au moment où le pays entier compte ses litres.
La mégabassine du canal
C’est précisément pour combler ce trou d’eau que le projet s’appuie sur une réserve que ses opposants qualifient de méga-bassine : 22 fois la taille de Sainte-Soline, dont la seule fonction est de garantir le débit du canal en puisant dans les nappes. Un problème hydrique censé en résoudre un autre. L’ouvrage s’installe sur l’espace marécageux de la Vieille Oise, avec 300 espèces menacées concernées sur l’ensemble du tracé selon le Réseau Action Climat.
Pour Valentin, du collectif des Soulèvements de la Terre, les mesures de compensation relèvent de la « pensée magique ». “Ils vont mettre des arbres sur des collines artificielles et dire que c’est de la compensation. Derrière, 300 hectares de terre vont être dégommées”, explique-t-il pour La Relève et La Peste.
Début juillet, la Somme, qui abrite justement la réserve censée sécuriser le canal, faisait partie des rares départements épargnés par les restrictions. Une exception à surveiller de près si la canicule s’installe.
Le report modal qui ne convainc personne
L’argument massue du projet reste le report modal : moins de camions, plus de péniches. Sauf que le fluvial et le routier ne transportent pas les mêmes marchandises, et le canal du Nord voisin tourne seulement à 25% de sa capacité. Les seuls bénéficiaires seraient les agriculteurs industriels, via le transport de céréales et les mégabassines associées. Et pourtant, la Confédération paysanne s’oppose formellement au projet.
Le financement a explosé, de 3,2 milliards initiaux à une fourchette de 7 à 10 milliards selon la Cour des comptes, à la charge des contribuables et des collectivités. “Payer un projet à 10 milliards alors qu’on parlait de plans d’économie de 40 milliards, c’est questionnant”, résume Valentin.
Des agriculteurs locaux encaissent déjà les dégâts concrets. “La Société du Canal va circuler sur mes terres pendant toute la durée des travaux. Elles seront inutilisables pendant des années, tassées par les engins”, témoigne l’un d’eux sous anonymat.
Selon David Valence, président du Conseil d’orientation des infrastructures, la fin du second semestre 2026 marque l’échéance après laquelle le projet devient difficile à arrêter. Les gros marchés doivent être signés cet été, au moment précis où la France entière apprend à économiser chaque litre d’eau.
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