Le meurtre de la petite Lyhanna a été le drame de trop. Il dresse un constat glaçant : celui d’une justice qui, loin de protéger, laisse filer les agresseurs. Pour pallier cette faille systémique, la réalisatrice et militante Ève Simonet lance "classés-sans-suite.com". Cette plateforme de combat transforme le silence des dossiers enterrés en un cri collectif. Créé hier, le site recense déjà 500 témoignages venus de toute la France.
« Le meilleur antidote à la paralysie reste l’action » : c’est en ces mots qu’Ève Simonet annonce son projet de création d’une plateforme pour recenser les affaires de VSS classées sans suite, sur sa page Instagram.
Ève Simonet est de ces militantes qui font de leur propre trajectoire un levier artistique et politique. Réalisatrice, actrice et fondatrice de la plateforme de streaming féministe on.suzane, elle n’est pas une observatrice passive.
Victime d’inceste dans son enfance, sa plainte, alors classée sans suite, l’avait mis face à la violence des autorités de l’époque qui décrédibilisaient systématiquement sa parole en la qualifiant de « petite fille séductrice ». Un témoignage qui rejoint celui de nombreuses autres femmes publiques, et qui illustre le décalage total entre la réalité des faits et la capacité de la société à accepter la vérité : les enfants ne sont jamais responsables, mais bien victimes des perversions des adultes.
Après avoir documenté la maternité, le post-partum et l’enfance dans toute leur complexité, elle met aujourd’hui son énergie créative au service d’un projet brut : classes-sans-suite.com.
Le site s’articule autour de deux axes majeurs :
Visualisation des données : Une interface interactive permet de consulter, via une carte de France, l’ampleur du désastre judiciaire. Les dossiers y sont recensés pour illustrer l’impunité systémique des VSS.
Dépôt de témoignage : Un espace sécurisé invite les victimes dont la plainte a été classée sans suite à consigner leur récit. En documentant ces « affaires oubliées », la plateforme transforme une souffrance isolée en une preuve collective nécessaire pour exiger une réforme radicale de la chaîne pénale.
Une réalité brutale
Le site n’est pas qu’une archive numérique, c’est une arme de transparence. En exposant la réalité des plaintes dénigrées par la machine judiciaire, elle force la société à regarder en face l’ampleur du phénomène.
Les statistiques ne sont pas de simples données : ce sont des visages, des vies brisées et des agresseurs qui retournent à la liberté. La réalité est brutale.
En France, environ 86 % des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite par les parquets. 72 % des violences conjugales finissent au placard judiciaire.
Concernant les plaintes spécifiques aux enfants, dans 73% des cas on laisse filer l’accusé « faute de preuves ».
Les chiffres et la réalité
Ces chiffres ne concernent que les plaintes déposées. On estime qu’1 seule victime de viol sur 10 ose pousser la porte d’un commissariat. Le reste ? Un gouffre immense, une souffrance occultée par la peur de n’être pas crue ; et celle du vide judiciaire.
À cet égard, la plate-forme accueille aussi les témoignages d’agressions vécues sans plaintes déposées, classées à part sur le diagramme. Sans poser une équivalence entre les affaires entrées ou non dans le système judiciaire, ces données permettent d’avoir une idée de la quantité réelle d’agressions en France.
Lorsqu’une affaire n’est pas classée immédiatement, elle s’enlise. Il faut compter 2 ans minimum pour qu’une affaire de viol soit traitée. Pendant ces années d’instruction, les victimes s’épuisent émotionnellement, les auteurs restent libres et peuvent récidiver.
À ce jour, 70 000 enquêtes concernant des violences faites aux enfants sont en attente d’instruction. Les agresseurs eux, sont bien souvent toujours dans la chambre d’à côté, ou dans les couloirs de l’école.
Un constat connu de longue date
Pendant que la société s’indigne, la réponse politique, elle, tourne en boucle.
« Je ne veux entendre aucun argument de moyens dans cette histoire. » Ces mots du président ont fait l’effet d’une bombe. Les associations, les militantes et les familles réclament depuis des années une loi intégrale et des moyens suffisants pour lutter contre le fléau des VSS, en vain.
Ce projet de loi prévoit l’intégration du consentement explicite ; l’ouverture systématique des enquêtes ; la création de brigades spécialisées ; le financement massif des structures d’accompagnement ; la formation obligatoire et continue de tous les acteurs de la chaîne pénale…Tout un arsenal adapté pour pouvoir dire un peu plus sereinement « plus jamais ça ».
La question des moyens est évidemment centrale et les dirigeants font depuis longtemps la sourde oreille face à l’impératif de débloquer des milliards pour la lutte contre les VSS. Se voulant « réalistes » et « raisonnables », ils poussent à privilégier une rationalisation des dépenses existantes plutôt qu’une hausse massive des crédits. Prendre au sérieux la parole des victimes qui osent porter plainte serait déjà un bon début.
Rappelons que le président Macron avait annoncé faire de la lutte contre les violences faites aux femmes soit « la grande cause » de son quinquennat lors de son élection de 2017. Les femmes attendent toujours.
Pour les victimes, cette gymnastique langagière est une seconde violence : celle d’une institution qui refuse de reconnaître que le problème n’est pas celui d’un dysfonctionnement spécifique, mais d’un fonctionnement depuis toujours inadéquat.
Changer le système : l’impératif de la survie
Le diagnostic est clair : le parquet classe massivement sous prétexte de « preuves insuffisantes ». Mais dans 90 % des cas de viol, l’agresseur est une personne connue de la victime.
Où sont les preuves ? Dans le non-traitement, dans l’absence d’enquêtes proactives, dans la méfiance systématique envers la parole des femmes et des enfants.
Si l’intégration du consentement dans la loi a été une avancée symbolique nécessaire, elle ressemble aujourd’hui à un pansement sur une hémorragie. Il faut bien plus.
Cesser de gérer la justice comme on gère une comptabilité d’entreprise. Débloquer des moyens massifs pour former et enquêter. Écouter les associations, les victimes, les militantes et les professionnels qui alertent depuis des années sur ces défaillances.
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