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« Assainir les marécages » : un mensonge historique pour coloniser les Landes avec les monocultures de pin

Loin d’être une opération strictement sanitaire, la loi relative à l'assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne de 1857 était donc avant tout politique. Il s’agissait d’arracher légalement les terres des bergers, pour les transformer en monocultures de pins.

Les zones humides des Landes ont été traitées de marécages insalubres pour justifier la monoculture de pins au XIXème siècle. Mais cette croyance erronée cache une autre histoire, dont l’héritage perdure : celle de paysans vivant au rythme de l’eau.

Cette enquête environnementale historique a été initialement publiée dans le Wave Magazine, de l’association landaise Wave Radio.

Les barthes

Aux abords de l’Adour, la relation des humains au territoire est d’abord une histoire d’eau. Ce fleuve, long de 308 km, sépare les coteaux de Chalosse (au sud), des Landes de Gascogne (au nord). Icones du territoire, les barthes constituent les plaines alluviales inondables de part et d’autre de l’Adour. Elles ont un rôle essentiel : à la fois vase d’expansion lors des fortes crues, et stockage des eaux de ruissellement des bassins-versants.

Les barthes se composent d’une imbrication de forêts alluviales, de prairies inondables, de roselières, de tourbières, de peupleraies (plantations de peupliers) artificielles, de cultures, de plans d’eau…

De tous temps, les humains ont vécu à leur rythme, et tenté de les canaliser pour bénéficier de leurs terres limoneuses fertiles, que ce soit pour le pâturage des troupeaux ou pour cultiver. Les landais ont toujours été à la fois bergers et agriculteurs, la fumure du bétail permettant d’enrichir des sols sableux, pauvres en nutriments.

Datée de 1830, cette peinture du bordelais Gintrac est l’une des premières à représenter ce monde mythique qu’étaient les Landes. Déjà, des pins apparaissaient à l’horizon du désert

En 1810, le botaniste et médecin Jean Thore, de Dax, fut l’un des premiers à recenser la flore des Landes avant les grandes transformations paysagères du XIXe siècle (l’extension du boisement de pins maritimes suite à un drainage systématique). Il est la mémoire d’essences menacées à l’époque et, pour certaines, dorénavant disparues.

Il a notamment parcouru les barthes. Quelques-unes étaient accessibles pour le voyageur curieux qui ne redoutait pas de se mettre parfois dans l’eau jusqu’à mi-jambe. Les autres, à l’inverse, présentaient un fourré si épais qu’on ne pouvait les parcourir que « de la hache d’une main et la boussole de l’autre ».

Dans le fourré de Conti, la nature avait des airs d’Amazonie. Ils s’y déployaient des houx de dix mètres de haut, des aubépines grosses comme des arbres de haute futée, des chênes si vieux que « leurs troncs rappellent les baobabs de l’Afrique », nombreux entre Parentis et Saint-Julien-en-Borne. Parmi eux : un spécimen de 12m de circonférence connu sous le nom de Grand Cassou.

Racisme et paludisme

Face à cette nature farouche et indomptée, ces zones humides alternées de grandes étendues sableuses désertes ont provoqué les élans coloniaux « de ceux qui voulaient traiter les landes avec aussi peu d’égard qu’un pays d’Afrique nouvellement conquis », nous rapporte l’historien landais Jacques Sargos[1]. Aux yeux des citadins bourgeois du reste de la France, Paris et Bordeaux en tête, l’agropastoralisme développé par les landais juchés sur leurs échasses relevait d’un mode de vie arriériste où la culture ne l’avait pas encore emporté face à la nature.

Les landais eux-mêmes furent assimilés à des bêtes sauvages qu’il fallait civiliser, « tant ils diffèrent peu des animaux dont ils ont emprunté la peau » (les moutons). Les cris des résiniers et des bouviers étaient décrits comme un « jargon barbare ». Les landais, vivant en symbiose avec un environnement désertique, était assimilés à des Maures (des Arabes), et donc pas légitimes à décider du sort de cette partie de la France.

Comble du racisme, un certain Gabriel Bouyn écrivît même en 1849 que le landais était « complètement dépourvu d’intelligence », et représentait « probablement l’intermédiaire tant cherché de l’homme et du singe ».

Joseph Felon, Résinier landais, XIXe siècle, Archives départementales des Landes

Le comte de Buffon, le naturaliste le plus important du 18e siècle, avait créé des ravages en proclamant que « la nature brute est hideuse et mourante, c’est moi, moi seul qui peux la rendre agréable et vivante : desséchons ces marais, animons ces eaux mortes… ». Pour lui, la nature ne restait sauvage que si l’homme était trop affaibli pour la cultiver, et réciproquement l’homme demeurait faible et malade tant que la nature était sauvage.

Dans cette même idéologie, ce sont les zones humides des Landes qui ont fourni le prétexte idéal à ces colonisateurs intérieurs pour développer l’industrie du pin sur le territoire : établir une « politique d’assainissement » de grande envergure pour assécher « des eaux stagnantes et insalubres » désignées coupables du paludisme, dont toute la France était infectée en 1800.

Or, s’il y avait bien du paludisme à l’époque, pas plus dans les Landes « marécageuses » que dans d’autres départements : le moustique pouvant proliférer dans n’importe quelle flaque. Face au travail agricole et pastoral rude des landais, quelques auteurs ont fait croire que la vie y était plus courte que dans d’autres parties de la France. Cette opinion a été contredite par les faits : en 1830, 1831 et 1852, le département, sur 21 676 décès, a compté 16 centenaires[2]. Même la fécondité élevée des mères landaises « défiait toutes les statistiques ».

En cause : de nombreuses fièvres étaient, à tort, assimilées au paludisme. Il est probable que ces fièvres couvraient en fait « l’influenza, les dysenteries, la tuberculose et la typhoïde ». Les symptômes étaient identiques, et l’on pouvait facilement les confondre. C’étaient surtout les conditions de vie et d’alimentation, la qualité de l’eau surtout, qui créait des ravages.

« Partout, les fièvres étaient dues autant à la cohabitation de l’homme et du moustique, qu’à l’absorption d’eaux polluées. Quant à la mortalité importante sur ces terres humides, seul l’anophèle vivant dans le pourtour méditerranéen en est responsable. Pour le reste de la France, c’est la pauvreté qui en est la cause. Pas le moustique[3] », détaille Jean-Michel Derex, docteur en histoire.

Dans les Landes comme ailleurs, c’est d’abord une meilleure hygiène alimentaire et corporelle, et l’introduction de l’eau courante qui eurent peu à peu raison des fièvres en tout genre. Les rigoureux hivers de 1878 à 1880 doivent aussi être pris en considération puisqu’ils provoquèrent une destruction importante de moustiques femelles. Le paludisme cessa alors.

Carte d’une partie des départements de la Gironde et des Landes, comprenant les landes du littoral du golfe de Gascogne connues sous le nom de Landes de Bordeaux, pour servir à l’intelligence du Plan d’exploitation et colonisation de ces landes, extrait, sn, 1834, Bibliothèque nationale de France, GED-2727

 

Le pin landais

Dès 1669, Jean-Baptiste Colbert, contrôleur des finances du royaume de France, avais mis en place une vigoureuse politique d’expansion navale, pour repousser les Anglais. Pour construire les bateaux manquants, il relance d’immenses plantations de bois à travers toute la France. Le pin était utilisé pour le gréement.

Ainsi, « l’enjeu du XIXe siècle ne fut pas d’apporter la culture à nos steppes qui en eussent été dépourvues, mais de remplacer un système traditionnel d’autosubsistance par une économie moderne fondée sur la forêt et ouverte à l’industrie », décrypte Sargos. En clair : tirer plus de profits du territoire.

Le pin maritime était présent depuis des milliers d’années, ainsi que l’atteste l’étude des pollens déposées dans les tourbières. Il fixait entre autres les cordons des dunes, parfois encouragé par la main de l’homme. Technique dont l’ingénieur Nicolas Brémontier s’attribua tout le mérite, à tort. D’autres avant lui en avaient eu l’idée, comme l’abbé Louis-Mathieu Desbiey et M. de Charlevoix, baron de Villers.

Surtout, les landais eux-mêmes avaient déjà développé des techniques très efficaces d’ensemencement des pins que les techniciens de Brémontier ont copié. Le pin était cultivé depuis belle lurette dans les fameux pignadars, qui formaient 70 000 hectares en 1789. Ils étaient alors gérés en sylviculture douce, exploités pour leur résine (composée à 70 % de colophane, 20 % d’essence de térébenthine) pour produire peintures, vernis, colles, papiers, adhésifs, goudron. Le résinier jugeait qu’on pouvait prélever la résine d’un pin lorsque, l’entourant d’un bras, il n’apercevait plus le bout de ses doigts.

N’en déplaisent aux colonisateurs méprisants, les landais n’étaient donc pas un peuple souffreteux, mais d’abord besogneux, comme le rapporte le comte Jacques-Antoine de Guibert[4] en 1775 : « Le commerce des bestiaux, qui trouvent dans ces landes un pâturage excellent, la vente de la résine et des bois, y sont deux grandes sources de richesse. Presque toutes les maisons qu’on voit dans ces Landes sont bien bâties, ou en pierre ou en bois, avec des entre-cloisonnements en briques ou en terre, bien blanchies par-dessus ; elles sont toutes couvertes de tuiles. »

De la même façon, les Landais connaissaient depuis toujours la pratique des fossés d’écoulement, et régulaient les hectares de forêt pour que celle-ci ne concurrence pas les pâtures indispensables à leurs troupeaux.

Loin d’être une opération strictement sanitaire, la loi relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne de 1857 était donc avant tout politique. Il s’agissait d’arracher légalement les terres des bergers, pour les transformer en monocultures de pins.

Cet accaparement rencontra une vive résistance de la population paysanne : plus de 30 000 hectares de jeunes forêts ont été incendiées en 1868 et 1869, comme le relate le président du conseil général de la Gironde, Alexandre Léon, dont le rôle était d’affronter la lutte du régime pastoral. Deux visions du monde s’affrontaient : « un système d’autarcie agraire reposant sur des solidarités communautaires contre forêts privées ouvertes sur le marché ». Sans doute, la crise de la métallurgie de 1870, les ravages du mildiou et de l’oïdium en agriculture et la promesse de gains substantiels aidèrent-ils à faire pencher la balance en faveur des plantations de pins.

Évolution du boisement de la forêt des Landes entre 1859 et 1900, Carte réalisée d’après les cartes de Cassini et de Belleyme. In C. Jolivet, Les sols du massif forestier des Landes de Gascogne, Revue forestière fr., 2007

Des Barthes à nos jours 

Des siècles plus tard, les défis sont différents, mais ce sont toujours les usages et le relationnel des habitants qui distinguent les barthes des autres zones humides. Les modifications du contexte hydraulique, les stations d’épuration, la pollution, le développement des espèces invasives (comme la Jussie ou l’érable negundo), l’artificialisation, l’intensification de la sylviculture sont les menaces modernes de ces milieux.

Pour le Syndicat Mixte des Rivières, il s’agit désormais de régénérer les zones humides au sens large – et leur rôle de régulation, d’autoépuration et de refuge de biodiversité – en alternant zones ouvertes et milieux fermés. « L’idéal serait de maintenir les ripisylves pour retrouver les forêts-galeries, qu’on devrait retrouver partout dans les Landes — la fameuse vieille chênaie ou l’aulnaie-frênaie en bord de cours d’eau. »

Une ripisylve en pleine santé ferait au moins 20m de large, avec une strate arborée composée de chênes, frêne, d’aulne, et d’un couvert arbustif complémentaire avec du noisetier et du sureau. La promesse de belles balades qui nous rappellent à quel point l’eau est une amie à chérir.

[1] « Histoire de la forêt landaise, du désert à l’âge d’or », Jacques Sargos, 1997

[2] « Les Landes », Abel Hugo, Jules Verne, Adolphe Joanne, Les Editions du Bastion, 1835

[3] Géographie sociale et physique du paludisme et des fièvres intermittentes en France du XVIIIe au XXe siècles, Jean-Michel Derex, Docteur en histoire (HDR), fondateur et président du Groupe d’histoire des zones humides de 2002 à 2012.

[4] Jacques-Antoine de Guibert, 1775. In : Voyages de Guibert dans diverses parties de la France et en Suisse, faits en 1775, 1778, 1784 et 1785, … ouvrage posthume publié par sa veuve, D’Hautel, 1806

Laurie Debove

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