Le maïs pourrait chuter de 40 % en France, le blé de 10 à 20 %. Outre-Manche, plus de 24 millions de personnes vivent sous restriction d'eau. La sécheresse de 2026 ne menace pas encore les étals, mais elle fragilise les stocks, les prix et l'élevage. Derrière la question des rendements s'en profile une autre : notre système alimentaire résistera-t-il à un climat hostile ?
Des récoltes qui fondent
Le constat de terrain est brutal. La FNSEA anticipe une baisse de rendement de 40 % pour le maïs à l’échelle nationale, et jusqu’à 70 % dans certains secteurs des Landes. Arnaud Rousseau, président du syndicat, ne prend pas de gants : « le maïs ne sera pas récolté, ce sera zéro ».
Le blé résiste un peu mieux. Selon le ministère de l’Agriculture, ses rendements reculent de 10 à 20 % selon les régions. Les légumes, eux, paient un lourd tribut. La fédération Légumes de France évoque une année catastrophique, avec des pertes de tonnage pouvant atteindre 50 %.
Fait notable, même les cultures irriguées souffrent, car la chaleur des sols freine la croissance malgré l’eau apportée.
L’élevage en première ligne
La menace ne se limite pas aux champs. Elle gagne les prairies, socle de l’élevage. D’après Christian Huyghe, ancien directeur scientifique de l’Inrae, leur production s’est effondrée dès la fin mai. Certaines pourraient être détruites. La Confédération paysanne décrit une situation critique.
« Il n’y a plus d’herbe », résume Thomas Gibert, porte-parole national et éleveur en Haute-Vienne.
Depuis le début de juillet, il puise dans le fourrage prévu pour l’hiver. La conséquence pourrait peser sur l’approvisionnement en viande et en lait. En effet, des cheptels réduits signifient d’abord une hausse temporaire des abattages, puis une baisse de production.
Outre-Manche, même tableau
Le phénomène ignore les frontières. En Angleterre et au Pays de Galles, juillet 2026 a été le mois le plus sec jamais mesuré par le Met Office. Résultat, plus de 24 millions de personnes vivent sous restriction d’usage de l’eau au Royaume-Uni.
Tom Bradshaw, président de la National Farmers’ Union, y voit l’une des sécheresses les plus sévères jamais vécues par la profession. Là-bas aussi, céréaliers, maraîchers et éleveurs redoutent pour leurs volumes.
Les marchés, entre tension et sang-froid
Qu’en est-il des grands équilibres mondiaux ? Là aussi, la sécheresse frappe. Aux États-Unis, l’USDA anticipe une chute de la production de blé de 11 millions de tonnes, plombée par la sécheresse des Grandes plaines. Après la publication de son rapport, le cours du blé a bondi d’environ 7 % à Chicago. Les analystes parlent de la fin d’une période d’abondance.
Cependant, le tableau mérite d’être nuancé. Pour Argus Media, l’agence américaine sous-estime la récolte européenne et russe de 8 à 10 millions de tonnes. Son analyste Maxence Devillers rappelle que les prévisions baissent surtout après une année exceptionnelle.
En Europe, la Commission attend un repli du blé tendre de 6,2 %, mais la France résiste mieux que la moyenne. Surtout, selon FranceAgriMer, les disponibilités restent confortables grâce à des stocks de début de campagne élevés. En clair, la tension est réelle, la pénurie improbable à court terme.
Une sécheresse qui change de nature
Pourquoi cette inquiétude s’installe-t-elle durablement ? Parce que la sécheresse a changé de visage. Une étude du consortium World Weather Attribution, publiée le 23 juillet, l’établit clairement. Désormais, c’est la chaleur extrême, plus que le manque de pluie, qui pilote la sécheresse en Europe. Les chercheurs estiment ces conditions d’évaporation environ 80 fois plus probables du fait du changement climatique.
L’agroclimatologue Serge Zaka documente la même bascule. Au 14 août, il relevait des sols tombés à 10 % de leur capacité à l’échelle nationale. Selon lui, il ne restait plus une goutte d’eau entre la Roche-sur-Yon et Mâcon. Depuis 1900, la France a connu 66 vagues de chaleur, dont trois depuis juin 2026. « L’année 2026 est loin d’être terminée », prévient-il.
Cette chaleur nourrit aussi les incendies : selon le système EFFIS, plus de 96 000 hectares ont brûlé en France, et plus de 200 000 en Espagne.
Anticiper, pas seulement compenser
Face à ce climat, les remèdes divisent. Christian Huyghe met en doute l’efficacité des grandes retenues d’eau annoncées par le gouvernement. Il rappelle qu’une très grande bassine n’irrigue qu’une portion limitée du territoire (12 agriculteurs à Sainte-Soline). Pire, avec les sécheresses, l’eau s’évapore des méga-bassines.
La Confédération paysanne, elle, plaide pour une bifurcation agroécologique et fait du partage de l’eau une priorité. Serge Zaka juge de son côté les réserves d’eau nécessaires, à condition de repenser les systèmes de culture.
Une difficulté demeure. L’hydrologue Carina Furusho-Percot, de l’Inrae, souligne combien les pertes sont dures à chiffrer en cours d’été, tant les situations varient. Or cette incertitude ne change rien au fond. Les sécheresses agricoles se multiplient, et l’irrigation seule ne protège plus toujours les cultures, y compris le maïs, pourtant la plus arrosée.
Aucune pénurie généralisée ne menace donc les étals français à court terme. Néanmoins, un consensus se dessine des deux côtés de la Manche. La sécurité alimentaire européenne dépendra de notre aptitude à anticiper des sécheresses devenues structurelles, et non plus exceptionnelles.
Le vrai risque n’est pas de manquer demain. Il est de continuer à produire comme si le climat d’hier existait encore.
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