Philippe Grandcolas, écologue spécialiste des insectes et directeur de recherche au CNRS, prend régulièrement position contre certaines dispositions des textes de loi. Auteur de l’ouvrage Loi Duplomb, le débat confisqué (Éditions du Faubourg), il revient pour La Relève et La Peste sur les principales contre-vérités avancées par les promoteurs de l'agrochimie.
À l’occasion de l’examen par le Sénat du projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricole, qui débute le 29 juin, l’acétamipride et Laurent Duplomb font leur retour dans l’actualité. Adopté par l’Assemblée nationale le 2 juin dernier, le projet de loi a été complété par un amendement déposé par trois sénateurs, dont Laurent Duplomb (LR).
L’élu, connu du grand public pour sa proposition de loi visant à lever certaines contraintes pesant sur l’exercice du métier d’agriculteur — surnommée « loi Duplomb » —, entend réintroduire dans ce texte plusieurs dispositions censurées à l’été 2025 par le Conseil constitutionnel.
Parmi elles figure la réintroduction, à titre dérogatoire, de l’acétamipride, un pesticide de la famille des néonicotinoïdes et le flupyradifurone, également neurotoxique.
LR&LP : Dans votre ouvrage, vous revenez sur les principales intox véhiculées autour de la loi Duplomb. Comment expliquez-vous la propagation de ces fausses informations ?
Philippe Grandcolas : Le déni de science n’est pas nouveau, mais on avait l’impression qu’il se ringardisait. On se rend compte aujourd’hui qu’il est malheureusement encore très fréquent dans les relations entre la science et la société, en particulier sur certains sujets mal intégrés dans nos représentations culturelles.
Dans le contexte actuel, les clivages politiques sont très marqués. Certaines personnes au centre et à droite contestent des faits établis par l’écologie scientifique parce qu’elles les associent à une écologie politique supposée militante et adverse. Ou elles craignent d’apparaître trop dures envers le monde agricole en difficulté.
A la source du déni scientifique et de la désinformation, se trouvent de forts conflits d’intérêts. Certains acteurs ont intérêt à promouvoir un modèle d’agriculture industrielle et à nier les conséquences d’une telle activité pour la santé de l’environnement. L’ensemble de ces phénomènes contribue à affaiblir la place de la science dans le débat public et notre capacité collective à prendre des décisions éclairées.
LR&LP : La première fausse information sur laquelle vous revenez est celle selon laquelle la loi Duplomb serait vertueuse pour l’agriculture et les agriculteurs. En quoi cette affirmation vous semble-t-elle contestable ?
Philippe Grandcolas : Pour faire avancer leurs idées, la FNSEA [ le syndicat agricole majoritaire ] et certaines personnalités politiques récupèrent l’image positive dont bénéficient les agriculteurs dans l’imaginaire collectif. Elles cherchent à faire croire qu’ils forment un groupe homogène. Elles entretiennent aussi le mythe d’une agriculture avant tout nourricière, à travers des représentations héritées d’avant l’industrialisation. Cette vision est largement déconnectée de la réalité.
Le monde agricole est extrêmement divers. Les intérêts d’un petit agriculteur ou éleveur en situation précaire ne sont pas ceux d’un grand éleveur industriel ou d’un céréalier.
De même, l’idée selon laquelle l’agriculture française serait essentiellement tournée vers l’alimentation locale ne correspond pas aux faits. Une part importante de la production est destinée à l’exportation (43 % de la surface agricole française, ndlr), entre 16,4 et 17,2 millions d’hectares à l’alimentation animale. D’autres usages concernent la transformation et, de manière croissante, la production d’agro-carburants.
Les partisans de la loi Duplomb défendent principalement les intérêts des grandes filières agroalimentaires. Les mesures qu’ils soutiennent visent surtout à faciliter le développement d’une agriculture intensive, tournée vers l’industrie de la transformation et les marchés internationaux.
Au demeurant, dans tous ces circuits, la production ne faiblit pas ces dernières années, malgré l’interdiction des néonicotinoïdes, montrant, s’il en était besoin, que les problèmes de l’agriculture, ce sont surtout des prix d’achat suffisants et d’affronter des aléas climatiques croissants.
Les producteurs de cerises, présumés demandeurs de l’acétamipride, ne savent plus quoi faire de leur production pléthorique en 2026 ! (Elle dépasserait de 8 % la production moyenne des cinq dernières années, ndlr).
LR&LP : Comment expliquez-vous alors le poids de la FNSEA et de la Coordination rurale dans le débat public si leurs prises de position sont contraires aux intérêts d’une majorité d’agriculteurs ?
Philippe Grandcolas : La FNSEA est presque en situation de monopole, malgré la percée récente de la Coordination rurale. Certains agriculteurs adhèrent à la FNSEA sans pour autant partager la ligne du syndicat, mais simplement pour être représentés.
Les dirigeants de la FNSEA, qui représentent les intérêts de l’agriculture industrielle, imposent largement leur agenda aux décideurs politiques. Il n’a d’ailleurs pas semblé nécessaire de convaincre les derniers ministres de l’Agriculture, manifestement déjà acquis à ces orientations.
Par ailleurs, lors des périodes de crise agricole, les médias cherchent des interlocuteurs identifiés au sein de la profession. Or les grandes rédactions ont tendance à se tourner dans l’urgence vers les acteurs les plus installés et les plus visibles, par conformisme ou par facilité. Elles se tournent donc principalement vers la FNSEA, qui dispose de moyens humains et financiers bien supérieurs à ceux de la Confédération paysanne pour occuper l’espace médiatique.
Les scientifiques sur ces sujets, bien que certains puissent être très vocaux, peuvent également être marginalisés, ou considérés comme peu au fait des réalités économiques.
LR&LP : L’opposition à la loi Duplomb s’est largement focalisée sur la réintroduction, par dérogation, d’un pesticide néonicotinoïde : l’acétamipride. Les porteurs de cette mesure ont répété que ce pesticide ne présenterait pas de danger pour la biodiversité et la santé humaine. Qu’en est-il ?
Philippe Grandcolas : Les marchands de doutes de l’agro-chimie s’appuient sur des conceptions erronées de la toxicologie des pesticides, et sur des pirouettes pseudo-logiques pour défendre sa réautorisation.
Ils présentent l’acétamipride comme « le moins toxique de tous les néonicotinoïdes ». Mais cela n’en fait pas une substance inoffensive pour les pollinisateurs et tous les insectes d’une manière générale, bien au contraire ! Il faut se rappeler que les néonicotinoïdes peuvent être 10 000 fois plus toxiques que le DDT.
Ils prétendent ensuite que l’acétamipride ne représenterait aucun danger pour le reste de biodiversité. Or, les pesticides ne sont pas efficacement ciblés sur une seule catégorie d’organismes : les insecticides n’affectent pas uniquement les insectes. Ils peuvent avoir des effets sur de nombreux organismes vivants, y compris les humains. Les recherches publiées ces dix dernières années ont ainsi mis en évidence des effets sur le développement du système nerveux, sur la fertilité humaine, et aussi sur le stress oxydatif (vieillissement cellulaire prématuré). Cette molécule ou ses métabolites passe toutes les barrières du corps et on la retrouve dans le système nerveux des enfants et chez le fœtus.
Les promoteurs de la loi Duplomb affirment également que l’acétamipride ou n’aurait pas d’impact sur les pollinisateurs lorsqu’il est utilisé sur des betteraves sucrières récoltées avant la floraison. Or, les substances utilisées persistent dans les sols, s’intègrent au cycle de l’eau et contaminent les parcelles voisines, atteignant ainsi les plantes qui fleurissent à proximité. Il participe également à des effets de mélange avec d’autres produits toxiques comme des fongicides : le fameux effet « cocktail », pouvant multiplier sa toxicité par 100. On observe les mêmes problèmes avec le flupyradifurone.
Les pollinisateurs ne sont d’ailleurs pas les seuls concernés : de nombreux autres organismes sont exposés, notamment tous les insectes, les oiseaux et les vers de terre.
Le problème est que les évaluations réglementaires se concentrent principalement sur la toxicité aiguë, c’est-à-dire sur les effets mortels à court terme. La toxicité chronique liée à une exposition prolongée, même à faible dose, est beaucoup plus difficile à étudier et à démontrer. C’est un casse-tête méthodologique mais c’est la situation qui existe en réalité dans la nature.
On sous-estime également la rémanence du produit dans le milieu naturel, et on évacue complètement la question des coformulants présents avec la substance active dans les pesticides commercialisés.
LR&LP : À l’été 2025, la loi Duplomb a aussi remis sur la table le débat autour des méga-bassines, arguant qu’elles retiendraient l’eau au lieu de la laisser se perdre. Que pensez-vous de cet argument ?
Philippe Grandcolas : Là aussi, les promoteurs de cette loi se sont appuyés sur des représentations culturelles fausses. Ils voient les rivières comme si des gigantesques tuyaux acheminant l’eau jusqu’aux océans, où elle devient salée et perdue pour l’agriculture. Mais les rivières sont des systèmes communiquant avec les nappes phréatiques, les zones humides et les sols.
La capter en amont altère le cycle de l’eau. C’est autant d’eau en moins en aval et donc moins d’eau disponible pour d’autres usages et d’autres parties prenantes. D’autant plus que l’évaporation peut parfois mobiliser 10 à 20 % du volume d’eau stocké.
Enfin, ces bassines sont utiles à une petite minorité d’agriculteurs et favorisent leur maladaptation. Elles encouragent le maintien de cultures trop gourmandes en eau. Par exemple, cultiver du maïs à Sainte-Soline est une aberration. Cette plante demande de la chaleur et de l’humidité durant le mois de juillet, alors qu’il y fait chaud et sec. Au demeurant, le climat des prochaines années sera inadéquat à cette culture, même avec irrigation.
LR&LP : Vous critiquez également les intox concernant l’extension des élevages industriels. Pourtant, des défenseurs de la loi Duplomb, comme l’ancien ministre de l’Agriculture Marc Fesneau, ont affirmé qu’il n’existait pas d’élevages industriels en France. Que leur répondez-vous ?
Philippe Grandcolas : Les chiffres montrent à l’évidence que l’on parle d’entreprises d’élevage intensif. (En France, 1% des élevages détiennent 50% des animaux, ndlr).La loi Duplomb permet d’agrandir les très grands élevages industriels : des entreprises peuvent ainsi passer de 40 000 à 60 000 poules pondeuses, de 2 000 à 3 000 porcs.
La volonté d’agrandissement repose sur l’idée que plus les élevages seraient gros, plus ils seraient rentables du fait des économies d’échelle. Mais c’est au prix de l’endettement élevé des éleveurs, de leurs faibles marges et de leur dépendance aux filières industrielles de transformation. Ce n’est pas parce qu’ils s’étendent que leur rentabilité augmente, soit par économie d’échelle ou par influence sur le prix d’achat des productions.
Là encore, cette disposition repose sur l’idée qu’il faut aider les éleveurs, dont beaucoup sont effectivement dans des situations difficiles. Mais elle favorise une minorité d’éleveurs. Sur les 145 000 élevages existants, seuls environ 15 000 ont une taille suffisante pour être concernés. Ils sont partie prenante d’importantes relations commerciales avec divers grands groupes agroalimentaires d’importance internationale.
En parallèle, les petites exploitations qui pratiquent l’élevage extensif sont placées dans une situation intenable. Ils produisent des viandes de qualité, mais plus chères. La loi Duplomb et les accords commerciaux comme le Mercosur, favorisent leurs concurrents.
Les élevages industriels sont en outre lieu de souffrance animale, source d’effluents en quantité astronomique et grand sélectionneur de virulence des pathogènes, le tout pour une consommation trop importante de viande nuisible à la santé humaine.
LR&LP : Dans le cadre des débats autour de la loi Duplomb, des responsables politiques comme François Bayrou, alors Premier ministre, ou Laurent Wauquiez, ont accusé les agents de l’OFB (l’Office Français de la Biodiversité) de contrôler abusivement les agriculteurs. Que pensez-vous de ces affirmations ?
Ces accusations sont complètement contradictoires avec les faits et sont d’une fausseté invraisemblable. Il est totalement impossible de prétendre que l’OFB empêche les agriculteurs de travailler sereinement.
Les agents de l’OFB effectuent très peu de contrôles de police sur les exploitations agricoles : 1 179 en 2024, et 2 781 en 2023, et ce sur plus de 140000 au total dans d’autres domaines (chasse, eau, etc.) L’OFB a donc contrôlé moins de 0,6 % des quelque 350 000 entreprises agricoles et 145 000 entreprises d’élevage françaises.
Ces personnalités politiques affirment également que les agents de l’OFB ne devraient pas porter d’armes, mais ces agents sont ceux qui contrôlent le plus de personnes armées, notamment des chasseurs. Ces agents sont d’ailleurs parfois victimes d’agressions graves. En 2023, un local de l’OFB a Brest a été incendié. Dans ce contexte, les accusations lancées par des personnalités politiques sont scandaleuses, voire séditieuses.
Et pourtant, face à tous ces problèmes, les solutions existent. Des aides pour l’agroécologie, la contrainte pour garantir de meilleurs prix d’achats, évoluer vers une meilleure valeur ajoutée des productions, ou encore des clauses spécifiques dans les règlements européens ou dans les traités d’échanges internationaux afin de limiter la concurrence déloyale.
