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La pollution de l’eau potable aux pesticides coûte 1,5 milliard d’euros aux consommateurs

Le Fonds d'Indemnisation des Victimes de pesticides, financé à 30% par les fabricants de produits phytosanitaires et à 70% par la Sécurité sociale, représente une enveloppe globale de 150 millions d'euros sur la période 2020-2025.

L'agriculteur achète la molécule. La société règle la note. Entre les deux, aucune facture commune. Le coût réel des pesticides ne figure pas dans le prix du blé ; il se dissout dans les factures d'eau, les budgets hospitaliers, les vies abîmées.

Le principe pollueur-payé

Xavier Reboud est chercheur INRAE à Dijon, spécialiste du plan Ecophyto. Il pose le problème sans détour pour La Relève et La Peste : « C’est difficile de donner une valeur à la vie humaine, mais on voit bien qu’il y a une partie de l’économie qui n’en tient pas compte. Les agriculteurs vont payer une molécule pas très chère et plutôt rentable. La société va payer 5 fois à 10 fois plus ensuite, pour éliminer les externalités de l’usage de cette molécule. »

Ce mot, externalités, désigne les coûts qu’un acteur génère sans les assumer. Dans le cas des pesticides : sur l’eau et la santé. Premier bassin : l’eau. Le Commissariat général au développement durable (CGDD) a chiffré ce surcoût annuel entre 1 et 1,5 milliard d’euros pour les ménages français. Entre 640 et 1 140 millions transitent par la facture d’eau. S’y ajoutent 160 millions pour la filtration domestique, et 220 millions pour l’eau en bouteille destinée aux nourrissons.

La France dispose, depuis 1964, d’un principe dit pollueur-payeur. Dans les faits, l’agriculture génère 70% des pollutions en pesticides, et 75% des pollutions en nitrates. Elle ne paie pourtant que 7% de la redevance « pollutions » des agences de l’eau. Les consommateurs en assument 88%.

Restaurer les eaux souterraines coûterait 522 milliards d’euros selon le CGDD. La prévention devient mathématiquement indiscutable. Or, seul un tiers du budget des agences de l’eau y est alloué.

Des maladies que les bilans ignorent

Second bassin : la santé. Xavier Reboud illustre : « Savez-vous ce que la Sécurité sociale paye pour prendre en charge les maladies générées par les pesticides ? Dans les projets qu’on a financés, certains ont travaillé sur l’exposition des mères pendant leur grossesse, et le risque de voir des malformations chez les enfants. Il y a des corrélations assez fortes. »

Selon le Sénat, le Fonds d’Indemnisation des Victimes de pesticides, financé à 30% par les fabricants de produits phytosanitaires et à 70% par la Sécurité sociale, représente une masse budgétaire annuelle de plusieurs dizaines de millions d’euros, dont 50 millions d’euros prévus pour 2024, avec une enveloppe globale de 150 millions d’euros sur la période 2020-2025. Ces sommes sont complétées par des rentes d’incapacité permanente attribuées par la Sécurité sociale et des indemnités journalières pour les agriculteurs arrêtés pour maladie professionnelle.

L’Inserm a publié en 2021 une expertise collective. Elle confirme la présomption forte d’un lien entre pesticides et six pathologies : lymphomes non hodgkiniens, myélome multiple, cancer de la prostate, maladie de Parkinson, troubles cognitifs et bronchopneumopathie chronique.

Derrière ces catégories médicales, des viticulteurs en Bourgogne, ou des céréaliers en Beauce. La maladie de Parkinson frappe les agriculteurs de plus de 55 ans avec une incidence 13% plus élevée qu’ailleurs, selon Santé publique France.

Il y a également les enfants. Ces substances affectent la croissance fœtale, augmentent le risque de naissances prématurées et entraînent des troubles cognitifs. Or c’est précisément au printemps, en pleine saison de traitement des cultures, que l’exposition est la plus forte.

Ce qui se passe chez vous, au code postal près

Ces pathologies ont une géographie. L’ONG indépendante Chemical Interests a développé une carte interactive pour visualiser onze années d’achats de pesticides en France, jusqu’au code postal. Elle distingue toxicité aiguë pour les humains et pour les abeilles, et exprime les quantités en équivalents de mortalité aiguë. En quelques clics, on comprend pourquoi l’exposition n’est pas la même à Chartres et à Lyon.

Carte des achats de pesticides de synthèse de 2013 à 2024, par code postal – Crédit : Chemical Interests

Un fonds sous-utilisé, et pour cause

Pour tenter de réparer une partie du préjudice, la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2020 a créé le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP). Son bilan : 978 demandes en 2024, contre 60 à 80 par an avant sa création. Près de 80% des dossiers instruits ont reçu un accord. Le montant versé a atteint 18,7 millions d’euros. 94% des demandeurs sont des travailleurs agricoles, en majorité des retraités.

Ce chiffre mérite qu’on s’y arrête. Ces hommes ont traité leurs champs toute leur vie, souvent sans protection, et ont vu leur corps se dérégler sans faire le lien. L’association Phyto-Victimes déplore, par ailleurs, le manque de communication institutionnelle sur ce fonds. Le bond de demandes ne traduit pas une épidémie soudaine. Il mesure une réalité longtemps rendue invisible.

Le contrat social qu’on n’a pas signé

Une étude du bureau Sytra évalue les coûts sociaux des pesticides de synthèse à 372 millions d’euros en France. Cependant, ce chiffre ignore les maladies non reconnues, l’effet cocktail et les impacts sur la biodiversité. Il reste donc très en-deçà du réel. Au niveau européen, le coût sociétal des pesticides est 2,5 fois supérieur aux bénéfices du secteur.

Pour Reboud, la sortie de cette impasse suppose une solidarité entre agriculteurs et citoyens. Les uns engagés dans la transition, les autres prêts à la soutenir par leurs choix de consommation, mais surtout par leur mobilisation politique.

C’est cette solidarité qui permettra de tenir tête aux lobbies de l’agrochimie et de contraindre les pouvoirs publics à orienter enfin les subventions vers les fermes engagées dans la transition, plutôt que vers un modèle agro-industriel qui externalise ses coûts sur la collectivité.

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Isabelle Vauconsant

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