Jeanne Mermet, diplômée de l’École polytechnique, aurait pu embrasser une carrière d’ingénieure dans les industries de pointe, comme celles qui collaborent avec la NASA. Pourtant, en 2019, elle choisit tout plaquer pour protéger l'eau en France.
Une réflexion pour le vivant
Ce n’est pas une décision impulsive, mais le fruit d’une réflexion, née d’un malaise profond face aux contradictions de son domaine. « Je me suis dit que j’avais besoin de comprendre les choses en dehors de là où j’avais été formée », confie-t-elle.
Ce besoin de distance, elle l’appelle plus tard la désertion : un refus politique, une remise en question des métiers d’ingénieur dans des industries qu’elle juge nuisibles. Elle vient de publier Désertons aux éditions Les Liens qui Libèrent.
Son engagement militant commence au Danemark, où elle participe à la création du mouvement Extinction Rebellion à Copenhague.
« C’était en octobre 2018, au même moment que les premiers blocages des gilets jaunes en France et les actions d’Extinction Rebellion à Londres », se souvient-elle. Ce mouvement, né au Royaume-Uni, propose un canevas d’action et de formation pour interpeller les gouvernements sur l’urgence climatique. Jeanne Mermet y découvre l’auto-organisation, la désobéissance civile, et surtout, la nécessité de remettre en cause les systèmes de pouvoir.
Elle souligne une différence majeure entre le Danemark et la France : « Là-bas, les gens ont plus confiance en leur gouvernement. Ils pensent que les richesses sont mieux redistribuées et sont moins en colère. Mais, je suis obligée de relever une énorme hypocrisie. Les pays nordiques ont fait leur transition énergétique en développant les éoliennes. Et ils continuent d’exploiter le gaz et le pétrole en mer du Nord qui fait leur fortune. » Cette prise de conscience la pousse à questionner les injustices sociales et écologiques à l’échelle mondiale.
Création d’Hydromondes
De retour en France, Jeanne Mermet adopte un mode de vie nomade, vivant dans des squats, des lieux collectifs, ou chez des amis. « J’ai rencontré des gens qui, comme moi, avaient choisi de ne pas exercer leur métier d’ingénieur. On a monté le collectif des déserteurs pour politiser ce geste », explique-t-elle.
Ce nomadisme lui permet de rencontrer des luttes locales, de comprendre les impacts concrets des projets industriels, et de changer de camp : « La démarche était de changer de camp, de ne plus être complice. »
C’est dans ce contexte qu’elle cofonde Hydromondes en 2022, une association pluridisciplinaire qui mêle auteurs, architectes, paysagistes, ingénieurs, philosophes, artistes et comédiens. Leur objectif ?
« Œuvrer à la diffusion des cultures biorégionales et des imaginaires de bassins-versants », en menant des enquêtes populaires sur l’eau, les rivières et leurs territoires. Pourquoi l’eau ? Parce que c’est un commun fondamental et vital.
Hydromondes mène des enquêtes de terrain pour comprendre les enjeux de l’eau dans différents territoires. « On va à la rencontre des habitants, des agriculteurs, des syndicats de rivière, pour discuter des problématiques concrètes de la gestion de l’eau », explique Jeanne Mermet.
Ces enquêtes permettent de cartographier les réalités locales et de mettre en lumière les interdépendances entre eau, énergie, agriculture et industries.
La démocratie directe de l’eau
Le collectif organise des résidences où artistes, scientifiques et militants collaborent pour créer des fictions, des dessins, des expositions et des événements.
« On fabrique des récits d’émancipation, des futurs désirables, en s’appuyant sur les réalités sociales et écologiques des territoires », précise-t-elle. Parfois, les écrits partent de légendes locales comme Le drac et la lavandière à Uzès.Ces créations sont ensuite partagées avec les habitants lors d’expositions itinérantes ou d’assemblées locales.
Hydromondes défend une gestion collective et démocratique de l’eau, en opposition aux logiques de privatisation et d’accaparement. « L’eau est un commun fondamental. Elle traverse nos corps, nos écosystèmes. On ne peut pas la gérer en silos », affirme Jeanne Mermet. Le collectif propose des assemblées locales pour discuter des enjeux de l’eau et imaginer des alternatives.
En 2023, Hydromondes mène une résidence dans le Gard, sur le bassin-versant du Gardon. « On a fait un diagnostic biorégionaliste du territoire, en discutant avec les habitants, les agriculteurs, les syndicats de rivière », raconte Jeanne Mermet.
Le projet aboutit à une exposition itinérante et à des mini-assemblées de l’eau dans chaque village. « On a dessiné une grande carte du territoire, avec les infrastructures, les cours d’eau, les centrales nucléaires… pour montrer comment tout est lié. »
L’accueil est positif : « Les gens avaient un énorme besoin de discuter de ces questions. On a parlé de la gestion des régies communales, des risques de privatisation, des dépendances aux infrastructures… »
Mais certains sujets, comme les dépendances énergétiques et industrielles, suscitent un sentiment d’impuissance. « Face à ces enjeux globaux, les gens se demandent : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? » » Pour Jeanne Mermet, la réponse réside dans l’action collective : « Il faut se reconnecter, se réapproprier ces questions, et agir ensemble. »
Jeanne Mermet insiste sur la nécessité de lier écologie et justice sociale. « On ne résoudra pas la crise écologique sans s’attaquer aux inégalités, au colonialisme, au patriarcat », affirme-t-elle. Son livre Désertons et son travail avec Hydromondes sont des appels à refuser de nuire, à déserter les systèmes oppressifs, et à construire des alternatives.
Elle continue de s’adresser aux étudiants des grandes écoles, pour les encourager à remettre en question leur rôle dans un système qu’ils contribuent souvent à perpétuer. « Il faut politiser le débat, pour que les gens arrêtent de se faire avoir par les entreprises et les gouvernements », conclut-elle.
Avec Désertons et Hydromondes, Jeanne Mermet montre qu’il est possible de quitter les sentiers battus pour inventer de nouvelles façons d’habiter le monde. « Déserter, ce n’est pas fuir, c’est refuser de nuire et s’organiser pour construire autre chose », résume-t-elle.
Son parcours et celui d’Hydromondes offrent une inspiration pour tous ceux qui cherchent à concilier engagement, créativité et action collective.
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