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Depuis 50 ans, cette ferme bio refuse de détruire ses invendus

Le client qui cueille lui-même ramasse le légume tordu, le fruit un peu petit, le haricot légèrement hors calibre qu'une grande surface n'aurait jamais mis en rayon.

En 1974, Janine Petit refuse de détruire ses légumes sur ordre de sa coopérative. Elle plante des panneaux au bord de la route. Depuis, le Jardin de l'Avenir, au sud d'Angers, accueille plusieurs milliers de cueilleurs par an sur dix hectares bio. Un modèle pionnier qui cherche encore ses limites.

Le jour où Janine a dit non

Années 1970. Gaston et Janine Petit livrent leurs récoltes à une coopérative agricole. Un jour, surproduction : on leur demande de détruire leurs légumes pour ne pas faire chuter les prix. Janine refuse.

«On ne va quand même pas détruire la nourriture qu’on a eu tant de mal à produire. On va mettre des panneaux au bord de la route.» L’idée de la libre cueillette est née, par colère autant que par bon sens.

Dès 1974, deux fois par semaine, les vendredis et samedis, les habitants viennent récolter eux-mêmes leurs légumes, cultivés sans chimie, dans ce qui ne s’appelle pas encore agriculture biologique.

Un demi-siècle plus tard, le Jardin de l’Avenir est devenu une exploitation de treize hectares, avec un magasin, un restaurant, une vingtaine de salariés et plusieurs milliers de cueilleurs par an.

Le légume tordu que personne d’autre ne veut

La libre cueillette n’est pas qu’une expérience bucolique. C’est un levier anti-gaspi documenté. Le client qui cueille lui-même ramasse le légume tordu, le fruit un peu petit, le haricot légèrement hors calibre qu’une grande surface n’aurait jamais mis en rayon.

« Même s’il est moche, un peu tordu, un peu trop petit, un peu trop gros, vous allez le manger. »

La fraîcheur fait le reste. Un légume cueilli le matin et consommé le soir n’a pas subi quatre jours de chambre froide et de transport. Il tient plus longtemps dans le réfrigérateur, donc finit moins souvent à la poubelle.

« Quand ça arrive chez vous, ça vient d’être cueilli. Cela réduit énormément le gaspillage alimentaire. »

C’est ainsi que le refus de Janine en 1974 est devenu, sans le nommer, un modèle d’économie circulaire avant l’heure. Et il y a du travail. En 2023, 9,7 millions de tonnes de déchets alimentaires ont été produits en France, soit 142 kg par personne. La France se situe au-dessus de la moyenne européenne (130 kg par habitant).

Le gaspillage alimentaire représente un prélèvement inutile de ressources naturelles (terres cultivables, eau, etc.), et des émissions de gaz à effet de serre qui pourraient être évitées. Ces dernières sont évaluées par l’Ademe à 4,2 % de l’ensemble des émissions nationales.

Quand les courgettes débordent, on ouvre un restaurant

Parfois, un coup de chaleur fait arriver toutes les courgettes en même temps. Les cueilleurs ne suivent pas. Il faut donc transformer. C’est cette logique qui a conduit à l’ouverture du restaurant, il y a quatre ans : trente couverts par service, du mardi au samedi, midi uniquement. Pas de carte à rallonge ; la moitié de ce qui est dans l’assiette vient du jardin, selon les saisons et les récoltes.

« S’il n’y a pas de production, le restaurant disparaît. »

La conserverie, en revanche, a été abandonnée. Impossible d’être rentable face aux industriels de l’agroalimentaire dont les machines écrasent les coûts. Le Jardin de l’Avenir sous-traite désormais la transformation aux Bocaux à Papa, qui travaille à partir de ses légumes et vend les bocaux en magasin. Une chaîne courte, du sol à l’étagère.

Sur dix hectares en production, soixante espèces de légumes se succèdent selon un plan de rotation rigoureux. C’est le socle de la méthode.

Un modèle solide, des angles morts persistants

80% de la production est vendue ou consommée sur place. Le reste part vers un marché de producteurs locaux, quelques rayons Biocoop et, depuis peu, la cantine de l’institution angevine La Dame. Les cantines scolaires, elles, ne se sont pas encore manifestées. Recruter en agriculture et en restauration reste difficile. Florence de Barmon ne cache pas ces tensions.

Or ce qui tient le tout ensemble, c’est peut-être la transmission. Gaston et Janine, puis Jérôme et Nathalie, puis les associés des années 2000, puis Florence de Barmon, et bientôt Adélie, qui entre comme associée en 2026. Cinquante ans, cinq passages de relais, un même geste : planter, cueillir, ne rien jeter.

C’est pourquoi la question n’est pas de savoir si le modèle est reproductible ailleurs. Elle est de savoir pourquoi il a fallu cinquante ans pour que d’autres s’en inspirent.

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Isabelle Vauconsant

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