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Protéines d’insectes : 284 millions d’argent public gaspillés !

Censé incarner une solution écologique, le modèle est aujourd’hui remis en cause. Selon une analyse de cycle de vie commandée par le ministère britannique de l’Environnement, la farine d’insectes peut émettre jusqu’à 13,5 fois plus de gaz à effet de serre que le soja.

Massivement subventionné, l’élevage d’insectes ne trouve pas son marché. Ses performances environnementales demeurent en outre peu convaincantes.

Depuis le début des années 2010, l’élevage d’insectes en France s’est développé sous perfusion publique, atteignant au moins 284 millions d’euros. Rapporté à la production, cela équivaut à environ 20 euros par kilo de farine. Soit près de cinq fois son prix de vente.

Ce chiffre, tiré du rapport de l’Observatoire des Subventions et des Aides Agricoles et l’Observatoire national de l’élevage d’insectes (ONEI) – publié le 22 avril – reste un plancher, fondé sur des données vérifiées mais excluant de nombreuses aides difficiles à retracer.

Il représente près de 2,5 fois le plan protéines végétales de France Relance (doté de 120 millions d’euros). Cette mobilisation financière s’est majoritairement concentrée sur un nombre restreint d’acteurs – en tête Ynsect, Innovafeed et Agronutris – avec le soutien décisif d’institutions publiques comme Bpifrance, ADEME ou la Caisse des dépôts. Plus de 90% des financements identifiés proviennent ainsi de l’État ou de ses opérateurs.

Une filière en échec économique

Au-delà des subventions, l’État s’est exposé via participations et prêts, structurant une filière avant d’en consolider les bases économiques. Dix ans plus tard, l’addition est lourde. Sur les 2 milliards de dollars investis dans le monde, plus d’un tiers a été perdu dans des entreprises en faillite ou en restructuration.

En France, les signaux sont au rouge. Ynsect, soutenue à hauteur de 170 millions d’euros, a été liquidée le 1er décembre 2025. À Poulainville, près d’Amiens, l’échec industriel s’est traduit par d’importantes suppressions de postes, laissant une centaine de salariés sans emploi. Agronutris est en difficulté. Tandis que Innovafeed accuse des pertes massives (35 millions d’euros pour 5 millions de chiffre d’affaires en 2024). 

Au cœur de cet échec, un déséquilibre structurel. Dans l’alimentation animale, la farine d’insectes destinée aux poissons d’élevage et au bétail demeure deux à quatre fois plus coûteuse que la farine de poisson (issue de rebuts de pêche). Et jusqu’à neuf fois plus que le soja.

« Même avec un avantage environnemental – qui reste à démontrer – un produit deux fois plus cher est tout simplement inenvisageable pour les industriels », souligne Tom-Bry Chevalier, directeur scientifique de l’ONEI et co-auteur du rapport.

Dans ce contexte, le marché de l’alimentation animale n’a jamais véritablement décollé, tandis que celui de l’alimentation humaine reste marginal. Seuls 20 % des Français se disent prêts à tester ces produits.

Faute de relais de croissance, la filière s’est repliée sur les aliments pour animaux de compagnie, un segment trop étroit pour soutenir ses ambitions. Pire, une étude évoque une empreinte carbone de 2 à 10 fois supérieure aux alternatives classiques.

La farine d’insectes émet jusqu’à 13,5 fois plus que le soja 

Censé incarner une solution écologique, le modèle est aujourd’hui remis en cause. Selon une analyse de cycle de vie commandée par le ministère britannique de l’Environnement, la farine d’insectes peut émettre jusqu’à 13,5 fois plus de gaz à effet de serre que le soja.

« Quand on sort de la comparaison simpliste avec le bœuf et qu’on regarde ce que les produits remplacent réellement, le bilan devient souvent défavorable », explique Tom-Bry Chevalier à La Relève et la Peste.

En pratique, 90 % des produits concernés remplacent des ingrédients végétaux déjà peu émetteurs (barres, snacks ou pâtes enrichies…). Ce qui alourdit leur empreinte carbone.

Trois facteurs expliquent cette contre-performance. D’abord, l’alimentation. Loin de valoriser des déchets, la filière mobilise des coproduits agricoles déjà utilisés ailleurs (son de blé, drêches de brasserie, pulpe de betterave).

« Aujourd’hui, les insectes ne sont pas nourris avec des déchets, mais plutôt avec des coproduits ou des sous-produits de l’agriculture traditionnelle qui ont déjà un usage », rappelle Tom-Bry Chevalier.

Ensuite, l’énergie. Maintenir les élevages à 25–30°C en climat tempéré alourdit fortement la facture énergétique. En Europe, la filière repose principalement sur deux espèces : le ver de farine et la mouche soldat noire (originaire du continent américain).  Quant au frass – ces excréments d’insectes présentés comme un engrais vertueux dans une logique de développement durable – ses promesses s’effritent.

« Certaines études suggèrent même qu’il pourrait accélérer la libération du carbone des sols par rapport à d’autres fertilisants. Son impact sur la productivité reste, à ce jour, non démontré », souligne Tom-Bry Chevalier.

« Les vers s’échappaient souvent » 

À ces limites s’ajoutent des risques sanitaires et écologiques encore peu documentés. Une étude sur des fermes d’insectes à petite échelle révèle des parasites dans plus de 80 % des cas, dont 30 à 35 % potentiellement pathogènes. Des travaux génétiques confirment déjà des hybridations entre populations domestiques et sauvages (notamment sur la mouche soldat noire). 

« Il y a un vrai risque de biosécurité si les insectes dans les élevages s’enfuient, ils peuvent bouleverser les écosystèmes locaux », alerte Tom-Bry Chevalier. « Selon plusieurs employés, les vers s’échappaient souvent, sans solution véritable pour y remédier ».

En janvier 2026, un salarié d’Ynsect dévoilait des images sordides : une usine (de 40 000 m2 et 35 m de haut) souillée par les fientes, envahie de mouches, de rats, et – surtout – gangrénée par des défauts matériels.

S’y ajoutent également des risques professionnels. Une revue de 164 publications recense des allergies fréquentes, avec jusqu’à 57 % de travailleurs sensibilisés et 60 % symptomatiques.

Comment expliquer un tel décalage entre ambitions et résultats ? Pour Tom-Bry Chevalier, il tient à un emballement politique et médiatique : « La filière s’est construite sur un récit – celui de l’économie circulaire et de la transition écologique – avant que les preuves scientifiques ne soient établies ».

Plus largement, le rapport met en cause l’arbitrage des financements publics dans la transition alimentaire.

Malgré l’existence d’options plus éprouvées – en particulier les protéines végétales, qui affichent 50 grammes de protéines pour 100 grammes pour les protéines de soja, contre 49 pour les vers de farine et 26 pour le poulet –, les autorités ont soutenu une filière encore instable. Les auteurs recommandent de revoir les processus de décision, d’améliorer la transparence, de conditionner les aides à des preuves environnementales et de rediriger les capitaux vers des alternatives plus robustes.

« L’argent public a financé la construction d’une industrie dont les fondations n’étaient pas solides », conclut le rapport.

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Joanna Blain

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