Vous cherchez un média alternatif ? Un média engagé sur l'écologie et l'environnement ? La Relève et la Peste est un média indépendant, sans actionnaire et sans pub.

« Sur 100 euros, 8 vont aux agriculteurs et 40 à la grande distribution » : le Sénat dénonce les pratiques « prédatrices » des supermarchés

Pour capter la richesse, les distributeurs recourent "volontiers" à "l’intimidation et la contrainte", juge le rapport, notamment par "des menaces de diminution de commandes, voire de déréférencement" (retrait des rayons) pour obtenir des baisses de prix.

Sur 100 euros dépensés en alimentation, 8 reviennent aux agriculteurs. La grande distribution en capte 40. Un rapport sénatorial sur les marges de la grande distribution dénonce les pratiques “prédatrices” des supermarchés.

La scène est banale. Un caddie, une grande surface, des promotions criardes. Derrière chaque litre de lait vendu à prix cassé, chaque poulet bradé en tête de gondole, se joue pourtant une répartition de valeur profondément inégale, en plus d’un processus de production délétère pour la planète.

Sur 100 euros dépensés par le consommateur dans l’alimentaire, 8 vont aux agriculteurs, 14 aux industriels et transformateurs, 35 aux importations, et 40 à la grande distribution. Ce n’est pas une anomalie conjoncturelle, mais le résultat mécanique du rapport de force construit sur plusieurs décennies.

La commission d’enquête sénatoriale, initiée par les sénateurs écologistes et présidée par Anne-Catherine Loisier, a adopté son rapport le 19 mai après six mois d’investigations et 189 auditions.

Sa rapporteure, Antoinette Guhl précise lors de la conférence de presse : « Nous avons constaté l’existence de pratiques prédatrices des distributeurs, envers les industriels et les agriculteurs. »

Une culture du trompe-l’œil

La chaîne alimentaire française repose sur un déséquilibre structurel de pouvoir. D’un côté, quelques grandes centrales d’achat, organisées à l’échelle nationale et européenne, concentrent une capacité de négociation considérable. De l’autre, des milliers d’agriculteurs et de petites entreprises agroalimentaires, souvent isolés, entrent en discussion avec leurs produits périssables et leur faible capacité à résister.

« Trois groupements hyperdominants », Concordis (Carrefour et Coopérative U), Aura/Everest (Intermarché, Auchan et Casino) et Eurelec (E. Leclerc), font ainsi face à « 400 000 exploitations agricoles » et « 23 000 entreprises industrielles » françaises.

Depuis vingt ans, la grande distribution cultive un récit selon lequel elle serait le bouclier des Français face à des industriels qui chercheraient à augmenter les prix. La commission sénatoriale en démontre l’imposture : le rapport offre une démonstration documentée du transfert continu de valeur de l’amont vers l’aval, au profit des enseignes.

Des pratiques prédatrices

Chaque automne, dans des salles de réunion feutrées que les sénateurs ont surnommées les « box de négociation », se joue l’essentiel. Les acheteurs de la grande distribution et les représentants des fournisseurs s’assoient pour discuter des tarifs de l’année suivante. En théorie, il s’agit de fixer des prix justes. En pratique, c’est un exercice d’extraction de valeur.

Pour capter la richesse, les distributeurs recourent « volontiers » à « l’intimidation et la contrainte », juge le rapport, notamment par « des menaces de diminution de commandes, voire de déréférencement » (retrait des rayons) pour obtenir des baisses de prix.

Les fournisseurs se voient aussi contraints d’accepter “des droits de péage” : une promotion nationale pour maintenir leurs volumes, payer pour rester en rayon, accorder une remise de fin d’année pour conserver son statut. Entre 1 et 2 % de ces services commerciaux « inutiles » voire « choquants », parfois qualifiés de « marges arrières », constituent une « part croissante » de la rentabilité du secteur et entraînent une véritable « casse sociale » en fragilisant les entreprises agro-alimentaires.

Autre reproche fait à la grande distribution : le recours à des centrales européennes d’achats, installées au Luxembourg, en Belgique ou aux Pays-Bas, « pour contourner la loi française », notamment les lois EGAlim 1 et 2, adoptées respectivement en 2018 et 2021, qui visaient à sanctuariser le revenu agricole dans les prix.

En conséquence, le solde commercial agricole français s’est dégradé de 49 % entre 2019 et 2024, passant de 7,7 milliards à 3,9 milliards d’euros. La « souveraineté alimentaire » devient alors un concept essentiellement rhétorique. Les mobilisations agricoles de l’hiver 2023-2024 ont mis en évidence ce sentiment de déclassement.

Des différences entre les produits

Certains produits, les fameux « produits d’appel », sont vendus à marge quasi nulle. Le lait, les œufs, certaines viandes entrent dans cette catégorie. Cette fragilité est compensée par des marges élevées sur d’autres références, dans les rayons frais premium ou les marques distributeur. La rentabilité globale de l’enseigne est préservée. Le revenu des agriculteurs est très précaire.

L’UFC-Que Choisir a établi que les marges brutes sur les fruits et légumes bio en grande distribution étaient en moyenne 81% plus élevées qu’en conventionnel. Pour la tomate bio, le prix agricole n’est que 44 % plus élevé qu’en conventionnel, mais la marge de la distribution est 113 % plus élevée.

“Pour la pomme bio : la marge brute de la distribution atteint 2,51 €/kg, soit le double de celle sur la pomme conventionnelle. Elle représente 61 % du prix payé par le consommateur. L’agriculteur bio, lui, ne récupère que 37 % de ce prix”, précise l’ONG.

Des pistes réelles, mais insuffisantes

À ce déséquilibre visible s’en ajoute un autre, moins souvent chiffré. L’étude « L’injuste prix de notre alimentation », publiée en septembre 2024 par le Secours Catholique, le réseau CIVAM, Solidarité Paysans et la Fédération française des diabétiques, avec l’appui scientifique du BASIC.

Ils évaluent à au moins 19 milliards d’euros par an les dépenses publiques consacrées à réparer les impacts négatifs du système alimentaire actuel. Près de 12 milliards correspondent aux seules conséquences sanitaires, obésité et diabète en tête.

Le « prix bas » en magasin n’est donc qu’un masque : le vrai coût est payé ailleurs, par les contribuables et les cotisations sociales, par les services hospitaliers, par les territoires ruraux. Pire, la précarité alimentaire a augmenté ces dernières années dans le pays, touchant jusqu’à 16% de la population.

Pour rétablir l’équilibre, les sénateurs avancent 24 propositions. Parmi elles : publier chaque année la comparaison entre l’évolution des prix consommateurs et les tarifs négociés avec les fournisseurs, instaurer un affichage obligatoire des marges sur les fruits et légumes, renforcer les organisations de producteurs. Oxfam rappelle qu’une part nettement plus élevée du prix final revient aux agriculteurs organisés en coopératives.

Côté européen, renforcer la directive sur les pratiques commerciales déloyales et l’étendre aux centrales d’achat transnationales reste un chantier ouvert, dépendant d’une convergence politique que la PAC rend structurellement difficile.

Le collectif à l’origine de l’étude « L’injuste prix de notre alimentation » porte aujourd’hui 10 recommandations pour garantir un accès digne à l’alimentation. Soutenir les revenus agricoles, développer des systèmes alimentaires locaux et diversifiés, internaliser les coûts sociaux et environnementaux, renforcer l’accès à une alimentation de qualité pour les ménages précaires : ces objectifs ne peuvent être traités séparément. C’est leur articulation qui permet de sortir de la spirale actuelle. 

Dans un pays agricole comme la France, la chaîne alimentaire réussit à fragiliser simultanément ceux qui produisent et ceux qui peinent à se nourrir.

S’informer avec des médias indépendants et libres est une garantie nécessaire à une société démocratique. Nous vous offrons au quotidien des articles en accès libre car nous estimons que l’information doit être gratuite à tou.te.s. Si vous souhaitez nous soutenir, la vente de nos livres financent notre liberté.

Isabelle Vauconsant

Faire un don
"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

Votre soutien compte plus que tout

Eau, un nouveau livre puissant qui va vous émerveiller 💧

Notre livre Eau vous invite à prendre conscience que l’eau est à l’origine de toute vie sur Terre et qu’elle est aujourd’hui une ressource rare et menacée. Cette magnifique photographie le rappelle très bien. Sans elle, les cellules, les plantes et les êtres ne seraient pas apparus. Nous devons tout faire pour la protéger.

Après une année de travail, nous avons réalisé l’un des plus beaux ouvrages tant sur le fond que sur la forme.

Articles sur le même thème

Revenir au thème

Pour vous informer librement, faites partie de nos 80 000 abonnés.
Deux emails par semaine.

Conçu pour vous éveiller et vous donner les clés pour agir au quotidien.

Les informations recueillies sont confidentielles et conservées en toute sécurité. Désabonnez-vous rapidement.

^