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Rejet de la Constitution au Chili : les peuples autochtones revendiquent leur droit à s’autogérer

« Deux choses fondamentales pour nous n’ont pas été respectées : la reconnaissance du génocide de notre peuple lors du processus de « pacification » du pays et notre droit à l’autodétermination ».
7 septembre 2022 - Nora Guelton
Générations, notre nouveau livre qui marque dans le temps l’esprit d’une génération qui se bat pour préserver notre monde

- Thème : Changements climatiques, répression policière, inégalités, agroécologie, politique, féminisme, nature…
- Format : 290 pages
- Impression : France

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Dimanche 4 septembre 2022, plus de la moitié des Chiliens (62%) se sont rendus aux urnes pour dire « non » à la Constitution proposée par l’assemblée citoyenne qui planchait sur le sujet depuis un an. Un scénario qui aurait été difficile à imaginer au soir du 25 octobre 2020, lorsque 78% des votants s’étaient prononcés en faveur de l’abrogation du texte actuel, hérité directement du régime de Pinochet. Pourquoi cette nouvelle constitution a-t-elle été si peu plébiscitée, particulièrement parmi les autochtones ?

« Vive le Chili ! », scandaient hier soir des manifestants Plaza de la Dignidad, à Santiago. Depuis bientôt trois ans, la ville ne cesse de voir s’intensifier les flux des manifestants qui descendent à la rue pour réclamer des changements profonds pour leur pays. En octobre 2019, l’augmentation du prix du ticket de métro à Santiago avait déclenché un véritable raz-de-marée social et politique dans l’ensemble du pays, aboutissant en mai dernier à l’élection d’une assemblée de 155 citoyens chargés de rédiger une nouvelle constitution pour le pays.

Peu de temps après son arrivée au pouvoir, le président Boric, élu en janvier dernier, s’est vu remettre un texte constitutionnel qui présentait de réelles avancées, notamment en matière de droits des femmes, reconnaissant notamment l’IVG comme un droit fondamental.

Deuxième texte constitutionnel à reconnaître des droits à la nature (après l’Équateur), il était également audacieux en matière d’écologie, définissant « le devoir de prendre en charge la crise climatique » comme l’une des responsabilités de l’État. 

« Le texte représentait une chance unique de pouvoir progresser vers un pays plus juste et moderne, déplore un habitant de Santiago qui a voté « pour » son adoption. Nous revenons à la case départ, sans espoir de pouvoir changer la société pour le meilleur ».

Lire aussi : Au Chili, le peuple et les autochtones vont rédiger la nouvelle constitution du pays

Sur les 388 articles du texte, 88 concernaient les peuples autochtones, ce qui est également inédit dans l’histoire chilienne. Ceux-ci, qui représentent 13% de la population du pays (dont 11% de Mapuche), se sont montrés particulièrement réticents à son adoption : selon un sondage de l’Estadio Nacional de Opinión Pública, seuls 16% des Mapuche se déclaraient « pour » cette Constitution, un chiffre bien en deçà de la moyenne nationale. Pourquoi un tel rejet ?

« Je soutiens le peuple chilien dans sa revendication d’une nouvelle constitution, explique Reinaldo Penchulef, ancien prisonnier politique et membre du Mouvement pour la Libre Détermination Mapuche. Si la nouvelle Constitution a été clairement écrite pour le peuple chilien, elle ne l’est pas pour les peuples indigènes. Parce que dans la pratique, deux choses fondamentales pour nous n’ont pas été respectées : la reconnaissance du génocide de notre peuple lors du processus de « pacification » du pays et notre droit à l’autodétermination ».  

Lire aussi : Insurrections au Chili, la lutte d’un peuple autochtone au chevet de la terre

L’article premier du texte reconnaissait en effet la « coexistence de divers peuples et nations » sur le territoire, mais ce « dans le cadre de l’unité de l’État ». Une proposition qui n’allait pas assez loin, selon plusieurs représentants Mapuche.

« Je respecte celles et ceux qui s’engagent dans ce processus constitutionnel mais je pense que l’oppression va continuer, Constitution ou pas, pour mon peuple. Dans tous les cas, ce sont les intérêts économiques des entreprises qui exploitent notre territoire qui priment », avait déclaré Alberto Curamil, prix Goldman de l’environnement pour avoir lutté contre l’implantation de deux projets hydroélectriques sur le fleuve Cautín. 

Dans un pays où l’industrie du bois est la deuxième économie exportatrice après l’activité minière, l’Araucanie, où vivent 20% des Mapuche, est une région stratégique : c’est là où se concentrent les monocultures de pin et d’eucalyptus destinées à l’exportation. 

« La sylviculture assèche les nappes phréatiques, l’eau se tarit, et il est évident qu’un Mapuche sans eau n’a en pratique aucune vie », ajoute Reinaldo Penchulef Sepulveda. C’est sur ce territoire que s’affrontent police, entreprises et militants. 

Lire aussi : Nouveau record de la honte : 227 protecteurs du vivant ont été assassinés en 2020

Dès 2020, les Nations Unies avaient réclamé une enquête pour « usage excessif de la force » dans la région, suite notamment à l’assassinat par des policiers de Camilo Catrillanca, un jeune Mapuche de 24 ans, à bord de son tracteur.  

« L’État chilien a fait la sourde oreille car il sait qu’il y a beaucoup de richesses ici, sur notre territoire. Et c’est pourquoi la question de l’exploitation forestière est centrale. Ils nous qualifient de terroristes afin de criminaliser une demande sociale », commente Reinaldo Penchulef Sepulveda.

Le 16 mai dernier, le gouvernement Boric a ordonné le retour de l’armée dans la zone, alors qu’il avait fait de la démilitarisation un argument de sa campagne.

« Nous allons devoir continuer à réclamer notre autonomie en créant notre propre gouvernement, sous la protection du droit international. Cela ne signifie pas que nous serons ennemis du gouvernement chilien, je pense que nous pouvons cohabiter en bons voisins », conclut Reinaldo Penchulef Sepulveda.

Au soir du vote, le président Boric a aussitôt annoncé sa volonté de relancer « un nouveau processus constitutionnel ». Reste à savoir s’il ouvrira la porte de l’autodétermination pour celles et ceux qui la revendiquent.

« Un article de Nora Guelton, autrice et co-fondatrice des Eco-histoires, un réseau transdisciplinaires de créateurs.ices engagé.e.s dans la transition écologique, sociale et solidaire » 

7 septembre 2022 - Nora Guelton
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