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L’UE va financer une compagnie gazière impliquée dans le meurtre d’une journaliste lanceuse d’alerte

Malgré ce scandale démocratique démentiel, le Parlement Européen a décidé hier de financer le projet de gazoduc Melita, à travers l’approbation de la 5e liste de Projets d’Intérêts Communs (PCI), présentée en novembre 2021 dont il fait partie.
10 mars 2022 - Laurie Debove
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- Thème : Intelligence et communication, protection des forêts, déforestation, santé…
- Format : 300 pages
- Impression : France

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Daphne Caruana Galizia est une journaliste tuée par une bombe posée dans sa voiture en octobre 2017, alors qu’elle enquêtait sur la corruption endémique à Malte et un projet de gazoduc qui n’échappe pas à la règle. Or, les principaux suspects de son assassinat attendent toujours d’être jugés, et vont même bénéficier de subventions européennes pour financer le fameux gazoduc. A la clé : 400 millions d’euros. Un scandale politique et écologique dénoncé par plus d’une centaine de parlementaires européens.

L’assassinat d’une journaliste luttant contre la corruption

A Malte, il y aura un « avant » et un « après » Daphne Caruana Galizia. Cette journaliste chevronnée a enquêté sur la corruption endémique de l’île, qu’elle dénonçait régulièrement dans son blog Running Commentary. Surnommée l’héroïne de Malte pour avoir révélé le système mafieux qui relie politiciens, hommes d’affaire et criminels dans la petite île, son audace lui aura coûté la vie.

Le 16 octobre 2017, Daphne Caruana Galizia, alors âgée de 53 ans, a été tuée dans un attentat à la voiture piégée. Le choc qui a accablé la population maltaise a eu l’effet d’un tsunami sur la scène internationale, à tel point que le Conseil de l’Europe a réclamé la conduite d’une enquête indépendante pour en savoir plus.

Cette enquête rendue publique en mai 2019 a révélé comment l’ancien gouvernement maltais du travailliste Joseph Muscat était en partie responsable de sa mort, à cause d’une « culture de l’impunité » laissant la voie libre aux pires méthodes mafieuses et sclérosant tout le corps politique et policier de Malte, avec de très nombreux politiciens corrompus.

Au moment de son meurtre, Daphne Caruana Galizia enquêtait notamment sur Melita, un projet de gazoduc porté par la compagnie ElectroGas. Long de 159 km sous l’Océan et 7 km sur terre, ce gazoduc va relier la centrale électrique Delimaria, basée à Malte, vers la Sicile.

En 2017, la journaliste venait d’exposer comment le PDG d’ElectroGas, Yorgen Fenech, avait obtenu un juteux contrat public de près de 500 millions d’euros pour convertir la vieille centrale électrique de Delimara, qui alimente l’île, du fuel lourd vers le gaz naturel. L’homme d’affaires est accusé de corruption : il devait verser plusieurs millions d’euros à deux membres du gouvernement maltais de l’époque, Keith Schembri et Konrad Mizzi, via sa société 17 Black basée à Dubaï.

Mémorial en mémoire de la journaliste – Crédit : Continentaleurope

Les révélations autour de l’affaire ont conduit à un véritable soulèvement populaire sur l’île, forçant l’ancien président Joseph Muscat à démissionner en 2020. En plus d’être révoltée par l’assassinat de leur journaliste phare, la population a appris qu’à cause de ce marché public, les citoyens maltais vont devoir payer plus cher le gaz naturel liquéfié à la société azerbaidjanaise SOCAR, qui se fait une marge en leur revendant après s’être elle-même fournie auprès de Shell, depuis les Caraïbes.

Les journalistes ont découvert que la société d’État maltaise pour l’énergie, Enemalta, va ainsi payer le double du taux du marché pour le gaz naturel dans le cadre de l’accord ElectroGras, donnant à SOCAR au moins 40 millions de dollars de bénéfice.

Yorgen Fenech, au moment de la révolte, a tenté d’aller se cacher en France avec son yacht, sans succès. Il a été arrêté au moment de sa fuite par les autorités maltaises, alors obligées de coopérer avec Interpol pour montrer leur « bonne volonté » sur l’élucidation de l’affaire. Yorgen Fenech a été désigné par plusieurs enquêtes comme étant le cerveau derrière l’assassinat de la journaliste maltaise.

Malgré cela, il est toujours en liberté dans l’attente de son procès. Aujourd’hui, il plaide non coupable, et a engagé un bataillon d’avocats dans l’espoir de faire tomber les charges à son encontre. S’il n’est plus officiellement le directeur d’ElectroGas, il détient toujours, avec des membres de sa famille, des parts importantes dans cette société et bénéficie des retombées économiques de l’entreprise.

Les subventions européennes au gaz

Malgré ce scandale démocratique démentiel, le Parlement Européen a décidé hier de financer le projet de gazoduc Melita, à travers l’approbation de la 5e liste de Projets d’Intérêts Communs (PCI), présentée en novembre 2021 dont il fait partie.

« Cette liste des projets d’intérêt commun (PIC ou PCI) de l’Union est une sélection de projets d’infrastructures énergétiques — tels que des interconnecteurs, des lignes électriques, des gazoducs, des terminaux GNL ou des projets de réseaux intelligents — susceptibles de bénéficier d’un financement de l’UE et de procédures d’autorisation plus rapides. » explique l’eurodéputée EELV Marie Toussaint

Marie Toussaint fait partie de la centaine de parlementaires européens à avoir dénoncé la présence d’une vingtaine de projets d’infrastructures gazières sur cette 5ème liste de PCI, dont le gazoduc Melita, alors même que les dirigeants des Etats membres paient actuellement très cher leur dépendance aux importations fossiles russes et que les consommateurs ont vu le niveau de la vie exploser avec l’inflation des tarifs du gaz.

Lire aussi : Guerre en Ukraine : la Russie met la main sur des ressources inestimables et indispensables pour l’Europe

Or, le coût de la construction de nouvelles infrastructures, qui pourrait atteindre 13 milliards d’euros, sera amorti par le prix du gaz aux consommateurs. Grâce aux dérogations européennes accordées à Malte et Chypre pour les relier au continent, le projet de gazoduc Melita devrait recevoir suffisamment de fonds européens pour couvrir son financement total de 400 millions d’euros.

Au-delà des questions éthiques que ce financement soulève, étant donné le rôle présumé des actionnaires d’ElectroGas dans l’assassinat de la journaliste lanceuse d’alerte, le gazoduc maltais empêcherait aussi le développement d’énergies renouvelables sur l’île ainsi que le dénoncent les parlementaires européens opposés à cette 5ème liste de PCI et Matthew Caruana Galizia, le fils de Daphne ayant repris le flambeau de sa mère.

« Le gaz viendra d’Azerbaïdjan, de SOCAR. Avec le gazoduc, nous deviendrons dépendants du gaz pour le reste de notre vie, et il n’y a aucun moyen de nous en sortir. Nous aurons dépensé tout notre budget énergie dans le gaz, et il ne restera plus d’argent à dépenser pour une source alternative. » explique le journaliste et directeur de la Fondation Daphne pour le média Euractiv

Un constat partagé par d’autres experts de Malte, tel que le journaliste indépendant Manuel Delia, qui explique sur son blog que l’argent européen affecté au gazoduc pourrait permettre d’installer davantage de câbles sous-marins (« afin de réduire le risque d’une déconnexion catastrophique du réseau électrique européen »), pour acheter de l’électricité produite à partir de sources renouvelables partout en Europe.

« Alors que l’Agence Internationale de l’Énergie estime que l’Europe devrait sortir du gaz fossile d’ici à 2035, une majorité de mes collègues croient encore pertinent de gaspiller l’argent du contribuable dans des projets qui ne verront pas le jour avant 5 ans, seront alors obsolètes et ne feront que renforcer notre dépendance aux fossiles. C’est autant d’argent public qui aurait dû financer des interconnecteurs électriques et des projets d’énergies renouvelables. » déplore l’eurodéputée Marie Toussaint

Depuis son entrée en vigueur en 2013, le règlement européen RTE-E a accordé le statut de PCI à 266 projets de gaz fossiles et a facilité l’octroi de près de 5 milliards d’euros de subventions et de prêts subventionnés par le contribuable pour 41 projets d’infrastructures de gaz fossiles. Une part importante de ces projets a été retardée, voire abandonnée, en partie en raison d’une opposition locale croissante, ce qui a entraîné le gaspillage de près de 450 millions d’euros de subventions européennes.

Le dernier article de Daphne Caruana Galizia sur son blog se terminait par cette phrase, à propos du système politique maltais: «Il y a des escrocs partout où l’on regarde. La situation est désespérée.»

Hélas, le Parlement Européen n’aura pas fait honneur au courage et à la détermination de cette femme pour empêcher un gaspillage d’argent public et de ressources précieuses. Lors du vote en session plénière à Strasbourg, 177 eurodéputés ont soutenu la motion de rejet de la 5ème liste de PCI. Malheureusement, une majorité de 519 eurodéputés l’ont tout de même validé.

« Ce vote était l’occasion de demander à la Commission de revoir sa copie, d’accorder ses violons pour s’engager concrètement pour la paix, pour le climat, pour la justice sociale. Le Parlement a encore une fois montré son vrai visage aux citoyens, celui d’une institution engluée dans un modèle énergétique du passé, finançant la guerre, les crimes et la destruction de la planète. Avec les Verts/ALE et les députés progressistes de cette institution, nous continuerons le combat au travers de la révision du paquet gazier, qui devra entériner notre sortie du gaz. » a accusé Marie Toussaint

La justice sociale et environnementale a encore un long chemin à faire.

Crédit photo couv : Manifestation à Malte pour demander justice pour Daphne, novembre 2019 – STRINGER / AFP

10 mars 2022 - Laurie Debove
"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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