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Lorsque les riches arrivent en ville, les locaux perdent leur droit d’y vivre

Le fait est que les métropoles centralisent opportunités de travail, quantités de richesses et postes de pouvoir. De ce fait, les métropolitains incarnent, auprès des habitants des plus petites villes environnantes, cette concentration de moyens qu’ils n’ont pas.
24 mai 2021 - Pierre Boccon-Gibod
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Partout en France, certains territoires deviennent victimes de leur succès. Avec l’essor du télétravail, de nombreux cadres des métropoles décident de changer d’air et s’installent en campagne, pour des résidences principales ou secondaires. Les populations locales deviennent alors le dommage collatéral de cet exode urbain : face à la spéculation et l’augmentation des prix de l’immobilier, il devient de plus en plus dur pour les locaux historiques de se loger, jusqu’à devoir quitter leur territoire d’origine. Décryptage d’un phénomène de gentrification qui mériterait d’être plus encadré par les collectivités pour un mieux-vivre ensemble.

Un phénomène de gentrification répandu

Au Pays basque français, depuis le début de l’année 2021, les actions militantes contre la hausse des prix des logements se sont multipliées. Graffitis, collages d’affiches sur agences immobilières… Les locaux se démènent pour exprimer leur mécontentement.

Concernés, certains maires – comme celui de Bidart – décident de taxer les résidences secondaires pour contrer cette inflammation des prix. Trois maisons sur dix sont des résidences secondaires à Bidart.

En cause, l’arrivée depuis les grandes métropoles comme Paris de cadres d’entreprises en quête de meilleurs environnements de télétravail. Auprès de ces cadres, les agents immobiliers de la côte estiment pouvoir surévaluer leur offre.

Puisqu’il n’y aura pas de maisonnette basque pour tous les télétravailleurs métropolitains, mais que la demande en telles maisonnettes monte, les rentiers en profitent pour étalonner les prix de la côte basque sur ceux de l’immobilier du luxe en métropoles. C’est ainsi que le prix d’une maison de 600m² donnant sur l’océan à Bidart a récemment été affiché à 18,9 millions d’euros.

« Ce qui explique le prix, c’est la rareté et l’offre et la demande, ni plus ni moins » expliquera, pour Mediabask, l’agent immobilier responsable de cette annonce.

Pourtant, la justification en termes de « lois naturelles du marché » n’est pas audible par tous ; aux oreilles des habitants, elle défend surtout l’exclusion économique des jeunes basques au nom de l’arrivée de riches métropolitains sur leur territoire. 

« Nous aussi nous voulons vivre au Pays Basque » écrit dans une lettre un collectif anonyme de jeunes Basques, « de nos jours, une grande partie de la jeunesse du Pays Basque Nord n’a pas accès à la propriété […] elle n’a même aucune chance d’y accéder » puisque « le combat est inégal » face aux « riches ».

Cette « gentrification » du Pays Basque n’est pas un phénomène isolé ; en France, le schéma tend plutôt à se répandre.

Tout récemment, une publicité à Paris invitait les entrepreneurs à s’installer dans la ville d’Alès, et ce contre un an de loyer offert. Difficile de ne pas apercevoir là-aussi la mise en place d’un processus de gentrification. Contre ses effets délétères, La Relève et La Peste a cherché à comprendre les rouages et les alternatives à ce processus.

Un collectif a tagué une maison à Bidarray pour revendiquer le droit à la propriété accessible à tous. – Crédit : Mediabask

Les abstractions du ruissellement

Au-delà du thème des « lois naturelles » du marché, les justifications utilisées par les agents immobiliers du Pays basque pour y défendre le processus de gentrification tournent autour de l’idée du ruissellement économique.

Selon l’un d’eux, Benoît Verdet, « force est de constater qu’il y a un ruissellement qui sert toutes les personnes qui sont sur [le passage du riche propriétaire]. Ça va du fromager de leur quartier au concessionnaire de la ville, au coiffeur… Tous les gens qui sont dans leur écosystème de vie bénéficient de cela ».

Une théorie qui peine doublement à convaincre les locaux. D’une part, la plupart des richesses qui font la fortune de ces grands propriétaires ne sont pas dépensées dans les consommations et services du quotidien. Cette fortune est plutôt dépensée dans des investissements privés, dans des entreprises ou dans le foncier, qui bénéficient d’abord et avant toutes choses à ceux qui profitent du retour sur investissement.

Dès lors, à moins d’être rachetés ou investis par ces riches investisseurs, le fromager, le concessionnaire de la ville ou le coiffeur ne profiteront pas d’un quelconque « ruissellement » des richesses.

«On sait très bien que la théorie du ruissellement est complètement fausse. Ce sont vraiment des propos complètement déplacés. » proteste à ce sujet Marina Rivière, une militante basque interrogée par FranceBleu.

D’autre part, cette théorie du ruissellement, et son complément sur ce qui fixerait « naturellement » le prix des choses sur le marché, permettent d’ignorer totalement les inégalités politiques, sociales et économiques qui se jouent entre les métropoles et les autres villes.

Le fait est que les métropoles centralisent opportunités de travail, quantités de richesses et postes de pouvoir. De ce fait, les métropolitains incarnent, auprès des habitants des plus petites villes environnantes, cette concentration de moyens qu’ils n’ont pas.

Les agents immobiliers de ces villes, pour leur part, voient dans cette arrivée de richesses métropolitaines l’occasion d’orienter vers leurs portefeuilles ce fameux « ruissellement » qu’ils prônent. Derrière leur discours se tient donc bien l’activité de capter les richesses venues des grandes villes, mais en transformant le territoire en bien de luxe pour consommateurs métropolitains ; transformation qui a pour effet d’exclure progressivement du territoire les foyers les plus modestes qui y vivent.

« Parisiens rentrez chez vous. Vous êtes le virus du Pays Basque » pouvait-on lire sur des pancartes dans certains villages. Cet « anti-parisianisme », comme l’explique FranceInfo, est indissociable du sentiment qu’ont ces riverains d’être menacés par l’arrivée des métropolitains.

La Ville de Bidart – Crédit : Mike Finn

Alès : un territoire déchiré entre deux visions

A La Relève et La Peste, nous avons interrogé Damien Deville, doctorant en géographie culturelle et chargé de mission pour EELV, pour parler avec lui de ces phénomènes de gentrification et de ses alternatives.

Lors de ses études sur les liens entre jardinage, précarité, nature et culture dans les villes, ce dernier s’est notamment concentré sur le cas de la ville d’Alès.

Aujourd’hui, il déplore la stratégie retenue par le territoire pour revaloriser cette ville : financer l’installation d’entreprises dans ses alentours pour y créer de l’emploi et attirer de riches consommateurs. Cette stratégie est censée profiter, à long terme, aux locaux par vertu du « ruissellement économique ».

Or, comme nous l’explique Damien Deville, Alès est une ville dont l’histoire l’a coupée de ses rapports avec son territoire : dans les années 60, le maire décide de raser le centre-ville médiéval, et de construire à la place de grands logements sociaux tout en misant sur la valeur d’industries aujourd’hui désuètes. Résultat : les activités qui lient Alès à son territoire sont aujourd’hui à réinventer.

C’est justement l’une des vertus des jardins attribués par les pouvoirs publics aux logements sociaux d’Alès. Chaque habitant est attitré à 50m² de terres cultivables, activité qui le pousse à s’intéresser à l’environnement naturel de la ville, aux ressources qui s’y trouvent et, à terme, lie les petites productions locales des environs au quotidien des citadins précaires. Certains habitants découvrent par exemple où aller cueillir des fleurs pour les replanter dans leur jardin, là où d’autres découvrent qu’ils peuvent acheter un mouton près de chez eux pour l’Aïd.

Contre la gentrification, la création citadine

Avec une même somme d’argent, l’alternative qui se présente donc à Alès est la suivante : la première option, aujourd’hui poursuivie, consiste à investir cet argent dans les facteurs d’attractivité de la ville pour que des investisseurs et/ou des projets d’entreprises métropolitains y placent leurs capitaux.

Cela aura pour effet de créer, quoi que de façon inégale, des opportunités de travail et des postes à responsabilité qui contribueront, en retour, au rayonnement économique, politique et social d’Alès.

La deuxième option, défendue par Damien Deville à partir de ses recherches, serait d’investir cet argent dans le développement des facteurs de bien-être et de créativité des habitants d’Alès, en agrandissant, par exemple, la taille des jardins alloués aux populations précaires.

« Ces personnes, quand on leur donne des outils et un espace assez grand, font des choses incroyables. » insiste Damien. « Ce sont des espaces de créativité, de lien et d’émancipation incroyable ces jardins. L’action publique pourrait canaliser tout ça, elle aurait les moyens de le faire ; ce serait tout simplement une autre manière d’envisager l’action publique et de penser l’horizon de la ville d’Alès. »

En suivant cette deuxième voie, les décisionnaires publiques miseraient sur l’espoir que ces espaces de créativité, de lien et d’émancipation développeront, à terme, de nouveaux projets d’entreprises propres à la région.

De tels projets seraient alors en phase avec les attentes des habitants et les spécificités de leur territoire, et contribuerait au financement des caisses publiques, à la création de l’emploi et à la valorisation du territoire auprès d’investisseurs. Ce serait d’ailleurs seulement en fin de parcours que l’accueil de flux sociaux et économiques métropolitains pourrait être considéré comme bénéfique.

Les investisseurs seraient invités à contribuer, sous condition de ne pas entraver au développement des projets locaux qui fondent la richesse de la région.

Le rapport de pouvoir économique serait alors renversé : les habitants locaux, au lieu d’être confrontés à des métropolitains haussant le prix de leur affaires locales et quotidiennes en important (malgré eux) leur commerce, profiteraient plutôt d’un souci pour la qualité de leurs propres affaires pour imposer aux métropolitains des prix bénéfiques pour la région, tout en ne mettant pas en danger d’exclusion ses habitants.

En misant sur la cohésion et la créativité des habitants du territoire d’Alès, ses acteurs publics contribueraient ainsi à contrer les dynamiques inégalitaires de la gentrification globale. Une piste à laquelle devraient songer sérieusement toutes les collectivités sujettes au phénomène.

24 mai 2021 - Pierre Boccon-Gibod
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"Le plus souvent, les gens renoncent à leur pouvoir car ils pensent qu'il n'en ont pas"

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