Dans une synthèse d'études portée par le CNRS et l'Ifremer, on apprend que les parcs éoliens ne sont pas que des moteurs énergétiques décarbonés, mais aussi des facteurs de stress pour la faune et la flore marine. Les chercheurs français ont recensé dix pressions que ces installations exercent sur la biodiversité.
Présenté comme un substitut au nucléaire, la France mise beaucoup sur l’éolien, deuxième source d’énergie renouvelable dans l’Hexagone, loin derrière les pays d’Europe du Nord qui investissent dans cette technologie depuis les années 90. La France veut, d’ici 2050, atteindre une puissance de 45 gigawatts par an grâce au vent, soit une cinquantaine de parcs, avec l’ambition de couvrir 20% de la consommation électrique nationale.
Le pays compte 4 parcs d’éolien en mer posés et 2 parcs pilotes flottantes raccordés et opérationnels, pour une puissance totale de 2 GW. Une quinzaine d’autres parcs d’éolien en mer sont amenés à être déployés d’ici 2035.
Dans cette course à la décarbonation, le CNRS et l’Ifremer ont réalisé à ce jour la plus grosse synthèse scientifique sur les impacts environnementaux de l’éolien sur la biodiversité marine. « On a regroupé toute la littérature scientifique disponible sur le sujet », détaille le scientifique Cédric Bacher, chercheur spécialisé en écologie marine à l’Ifremer .
Dans un souci d’impartialité, la synthèse ne dresse ni un bilan positif ni un bilan négatif. Une neutralité revendiquée jusque dans le vocabulaire. « Nous avons fait le choix de ne jamais vraiment dire si un effet était positif ou négatif », explique Nathalie Niquil, directrice de recherche en écologie marine (CNRS), qui prend l’exemple d’un crustacé colonisant une fondation et pourra être perçu de façon différente. Malgré cette présentation neutre, les données sont inquiétantes pour la faune marine.

Éolien en mer, 2026 – Crédit : France Renouvelables
Effet barrière et collision
Premier mécanisme identifié par les chercheurs : la présence des structures devient un obstacle physique au déplacement. Un chapitre « essentiellement consacré aux oiseaux et aux chauves-souris », les deux catégories pour lesquelles la littérature scientifique est la plus complète.
Face à un parc, certaines espèces, comme les fous de bassan (espèce d’oiseau marin), contournent l’obstacle au prix d’une dépense énergétique supplémentaire. C’est l’effet barrière. D’autres, à l’inverse, sont attirées vers l’intérieur, à l’image de certaines espèces de goélands. Si leur vol croise la hauteur des pales dans de mauvaises conditions atmosphériques, le risque de collision devient réel. Ce phénomène, déjà documenté sur l’éolien terrestre, concerne aussi certaines chauves-souris migratrices, même en mer.
Artificialisation des fonds
Deuxième pression la mieux documentée : l’introduction d’un substrat dur artificiel. Dans des fonds marins majoritairement sableux, vaseux ou graveleux, la fondation d’une éolienne devient un habitat inédit.
Nathalie Niquil cite un chiffre marquant relevé dans la littérature de mer du Nord : « une à deux tonnes de moules sur une seule turbine, une seule éolienne dans un parc ».
Autour de ces colonies se forme toute une nouvelle communauté : anémones, crabes, poissons venus s’agréger ou se nourrir, jusqu’aux tacauds et aux morues. Des changements de taille, de masse et de régime alimentaire chez ces espèces indiquent une réorganisation plus large des chaînes et réseaux alimentaires de l’écosystème.
Pressions sonores
Troisième pression majeure : les émissions sonores, en particulier liées au battage de pieux. Cette technique consiste à enfoncer les fondations à coups de marteau hydraulique. Cédric Bacher décrit un bruit « qui peut être très fort et surtout s’étendre très loin dans le milieu marin ». La propagation du son dans l’eau est plus rapide dans l’eau que dans l’air, parce que l’eau est à la fois beaucoup plus dense et beaucoup moins compressible que l’air. Tel un miroir acoustique, la surface de l’eau renvoie presque tous les sons.
La littérature scientifique documente des réactions physiologiques et comportementales chez les mammifères marins, avec des perturbations de l’audition ou des réactions de fuite, mais aussi chez les poissons et certains mollusques comme les calmars. Si les effets démontrés concernent surtout la phase de chantier, environ 6% des articles évoquent des conséquences plus permanentes.
Parmi les autres menaces exercées par les parcs : la pollution de substances chimiques dans l’eau (issu des matériaux anticorrosion des éoliennes), le risque d’introduction d’espèces non locales, l’émission de lumière artificielle, de chaleur et de champs électromagnétiques ayant des impacts forts sur les cétacés, les requins, les raies et les mollusques. Hélas, les études scientifiques manquent pour évaluer précisément l’ampleur de leurs effets.

Les dix pressions exercées par les parcs éoliens en mer analysées dans l’ESCo Eoliennes en mer & biodiversité. Crédit : J. Barrault
Mesures d’atténuation non prouvées
Face à ces pressions, des solutions existent mais ne sont que pour la plupart théorique et surtout ne font que déplacer le problème. Une des pistes envisagées : « Commencer par émettre du bruit doucement pour en accroître progressivement l’intensité, afin de laisser le temps à des organismes comme les marsouins de s’éloigner de la zone », indique Cédric Bacher.
Les chercheurs distinguent trois catégories réglementaires : l’évitement, qui consiste à écarter les effets dès la planification et le choix du site, la réduction, qui agit une fois le parc construit, et la compensation, censée restaurer ce qui a été abîmé.
Parmi les exemples concrets recensés, l’arrêt périodique des pales à certaines périodes pour laisser passer oiseaux et chauves-souris, ou encore le “rideau de bulles”. Ce système de pompage remonte l’air du fond vers la surface pour former une ceinture pouvant atteindre 500 mètres de long, et atténuer la propagation du bruit.
Mais « seul un tiers de ces mesures a réellement été testé ou évalué sur le terrain », précise Cédric Bacher. La compensation, elle, reste largement théorique. Et ces dispositifs ne concernent en réalité que deux groupes biologiques, les mammifères marins et les oiseaux, laissant tous les autres dans un angle mort scientifique.
Les chercheurs eux-mêmes reconnaissent les limites de leur travail : les effets cumulés entre plusieurs parcs restent mal compris, les connaissances accumulées en mer du Nord ne se transposent pas automatiquement à la Méditerranée et à l’éolien flottant ; et le démantèlement en fin de vie demeure largement inexploré, seuls trois parcs ayant été démantelés dans le monde à ce jour.
De quoi nuancer la promesse d’une transition énergétique sans accroc, et rappeler que la science, ici, n’en est qu’à ses débuts.
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