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Les barrages de castors sont des barrières naturelles contre les méga incendies

« Les zones humides créées par les castors sont extrêmement détrempées, vertes et luxuriantes. Cela les rend difficiles à brûler. C’est comme essayer d’allumer un feu de camp avec des feuilles mouillées », explique Emily Fairfax.

Alors que l’Europe subit des méga incendies et la France une sécheresse de grande ampleur, il est urgent de s’allier avec un ingénieur ayant huit millions d’années d’expérience : le castor. Véritables pares-feux, ses ouvrages hydratent les territoires et servent de refuge à la faune sauvage.

Des oasis de vie au milieu des flammes

C’est en voyant des images aériennes extraordinaires d’oasis de vie au milieu d’immenses étendues arides brûlées que la chercheuse Emily Fairfax a décidé de consacrer sa carrière aux castors. « C’était en 2015 et je n’imagine pas ma vie autrement aujourd’hui », raconte-t-elle pour La Relève et La Peste.

Un ensemble de barrages de castors sur Dixon Creek, un affluent du bassin versant de la rivière Sprague en Oregon, préserve la luxuriance et la verdure de la ripisylve au cœur d’un paysage ravagé par l’incendie Bootleg de 2021. Crédit : Charles Erdman/Trout Unlimited

Depuis, la géologue a quantifié les bénéfices des castors face aux méga-feux, et les résultats sont bluffants. En 2020, une étude montre qu’il y a 3 fois moins de végétation dans les zones sans castors après des incendies, que dans celles où ils sont présents.

« Les zones humides créées par les castors sont extrêmement détrempées, vertes et luxuriantes. Cela les rend difficiles à brûler. C’est comme essayer d’allumer un feu de camp avec des feuilles mouillées », explique-t-elle.

Un ouvrage de castor a créé une barrière naturelle contre le Mullen Fire – Crédit : Emily Fairfax

Et les barrages de castors sont efficaces même face à des méga-incendies comme celui de Beckwourth – un monstre de 42 900 ha, dont les restes incendiés ont été rejoints par ceux de l’incendie de Dixie, qui a commencé des semaines plus tard et a brûlé 388 500 hectares voisins (3 885 km²), ce qui représente un peu plus de la moitié de la superficie du département des Landes (9 242 km²).

Un complexe de castors en Californie, à environ une heure et demie au nord du lac Tahoe, est resté vert et en bonne santé même lorsque les incendies Dixie et Sugar ont brûlé le paysage environnant en 2021. Un an plus tard, les castors et l’écosystème dans son ensemble prospèrent toujours (tandis que les zones voisines restent brûlées). Crédit : Emily Fairfax

« En gravissant cette montagne en voiture, tout autour de moi n’était que charbon de bois, comme si c’était totalement mort. Je pouvais vraiment voir à quel point ces incendies avaient été destructeurs. J’arrive au coin des castors, et je découvre cette petite zone extrêmement verte, avec de l’eau bleue et fraîche, des arbres intacts, des feuilles vivantes, et tous les oiseaux aquatiques que je puisse imaginer, des aigles, et il se passe toutes sortes de choses », se souvient Emily émerveillée.

Un élan près d’ouvrages de castors – Crédit : Emily Fairfax

Encore plus fou, le soir, alors qu’elle reste observer la zone, elle voit les castors et entend qu’ils ont même faits des petits ! « Non seulement ils ont survécu, mais ils étaient assez confiants dans leur ouvrage pour assumer une portée, c’est incroyable ».

Emily Fairfax devant un arbre rongé par un castor – Crédit photo : Gunther Kirsch

La faune sauvage connaît parfaitement l’importance des ouvrages des castors. Poissons, grenouilles, tortues, oiseaux, petits mammifères comme les loutres, grands mammifères comme les ours, pollinisateurs et tant d’autres les utilisent comme refuges pour échapper aux flammes.

« Aux Etats-Unis, des pompiers ont observé un loup qui allait d’un étang de castors à un autre, avant de s’allonger et de rester tranquillement dans l’étang où le feu brûlait 400 mètres à côté », raconte Emily.

Garder l’eau dans les sols

Parmi ses récents travaux, Emily Fairfax utilise les satellites pour observer les incendies à mesure qu’ils progressent. Les incendies restent coincés au bord des zones humides de castors, ils ne peuvent pas les brûler.

« Nous venons de faire voler des drones sur certains de nos sites dans le Colorado, et la frontière entre brûlé et non brûlé est aussi mince qu’une lame de rasoir. Ce n’est pas comme s’il s’agissait d’un processus graduel consistant à éteindre le feu. L’ouvrage du castor agit comme un véritable rempart contre le feu, ce que nous, humains, ne faisons pas très bien. Les zones humides de castors sont tout simplement incroyablement résistantes. C’est quelque chose dont il nous faut s’inspirer. »

Ainsi, les zones humides créées par les castors à Cameron-Pickman et East Charleston, dans le Colorado, ont parfaitement résisté aux méga-incendies Dixie (389 840 hectares) et Sugar (42 558 hectares). Même lorsque le feu se propageait sur des surfaces immenses, ces zones humides sont restées vertes. Par comparaison, le mégafeu en Gironde a ravagé 42 000 hectares fin juillet. 

Zone humide de castor à Cameron-Pickman après les incendies – Crédit : Emily Fairfax

Si les ouvrages de castors sont si efficaces face aux incendies, c’est tout simplement parce qu’ils ralentissent l’eau pour la conserver dans les sols. Cela crée de véritables réserves d’eau naturelles qui protègent les territoires en période de sécheresse.

« La mesure la plus importante à prendre consiste à ralentir le cours des rivières. Bon nombre de nos aménagements ont cherché à accélérer leur écoulement, alors qu’il faut au contraire les ralentir pour permettre à l’eau de s’infiltrer dans le sol. Chez les castors, c’est précisément ce qui confère une grande partie de la résistance de leurs ouvrages aux incendies. Les castors excellent dans ce domaine », développe Emily Fairfax.

Crédit : Emily Fairfax

Publiée dans la National Library of Medicine, une étude d’Emily et ses pairs s’est penchée sur les effets potentiels des castors dans la Sierra Nevada, en Californie, une région particulièrement exposée à la sécheresse et aux incendies. L’étude estime « de manière prudente » que les barrages de castors pourraient stocker au total 120 millions de mètres cubes d’eau de surface, et créer 2 200 kilomètres carrés de zones plus résilientes au feu dans les secteurs à risque élevé d’incendie.

Originaires d’Amérique du Nord (Castor canadensis) et d’Eurasie (Castor fiber), les castors peuvent aussi bien vivre près des ruisseaux de montagne, des vallées de plaine, des estuaires côtiers, des déserts, de la toundra arctique ou des forêts tempérées. Ces ingénieurs construisent des barrages traversant les canaux à partir de bois, de pierre et de boue qui finissent par créer de vastes étangs et des zones humides dans lesquels les castors prospèrent.

Une hutte de castors – Crédit : Emily Fairfax

Les rongeurs extraient également la boue du fond de l’étang et creusent des canaux rayonnant de l’étang vers le paysage environnant, qui se remplissent d’eau et augmentent leur zone d’influence, formant une véritable petite plaine alluviale.

La combinaison de la construction d’obstacles à l’écoulement (barrages), de l’accumulation d’eau (étangs) et de la propagation de cette eau dans le paysage (canaux) donne aux castors le potentiel unique de moduler les extrêmes environnementaux tels que les inondations et la sécheresse. Lorsqu’il s’agit d’eau, les castors la ralentissent, la répandent et la stockent.

Refuge de castor humide et vert dans un paysage brûlé près de Hailey, Idaho (le Sharp’s Fire de 2018) – Crédit : Dr. Joe Wheaton, Utah State University

« La réintroduction et la préservation des castors peuvent être intégrées stratégiquement à nos stratégies de lutte contre les feux de forêt, afin de créer des coupe-feu plus vastes et plus efficaces ainsi que des zones refuges le long de nos cours d’eau », résume Emily.

Aux Etats-Unis, et en France, des institutions et syndicats de rivières imitent les ouvrages de castors pour réhydrater les sols. Nous vous en parlons dans notre livre-journal EAU. Un mouvement qui permet de changer la mauvaise image de ce rongeur que les fermiers ont longtemps chassé de leurs terres. A la Ferme du Grand Laval, l’arrivée des castors a permis de régénérer le cycle de l’eau et favoriser le retour des truites.

« Certes, les castors ne peuvent pas « résoudre » à eux seuls la crise des incendies, mais ils sont prêts à nous prêter main-forte ; il suffit de leur en donner l’occasion », conclut Emily.

Laurie Debove

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