En Polynésie française, Benjamin Ignace se bat avec l’association Manu pour sauver les monarques de Fatu Hiva et de Tahiti, essentiels à la régénération des forêts. Ils sont menacés par les espèces invasives et le dérèglement climatique.
Depuis 2019, le biologiste Benjamin Ignace travaille en Polynésie française avec l’association Manu à la sauvegarde des oiseaux endémiques. Au cœur de son travail, deux espèces en danger critique d’extinction, les monarques de Fatu Hiva et de Tahiti, confrontés aux rats noirs, aux chats harets, aux moustiques et, désormais, au dérèglement climatique.
LRLP : Pourquoi est-il si important de sauver ces oiseaux ?
Benjamin Ignace : Les oiseaux remplissent des services écosystémiques. Les frugivores régénèrent les forêts. Ce sont de véritables architectes des forêts. Certaines espèces sont les seules capables de disperser certaines essences d’arbres. Les insectivores, eux, régulent les quantités d’insectes ravageurs.
Mais il y a aussi une dimension culturelle. En Polynésie française, et particulièrement aux Marquises, les oiseaux sont très présents dans les légendes et dans la culture. C’est un patrimoine naturel exceptionnel. Rien que pour cela, ça vaut le coup de se battre pour les sauver !

Lori ultramarin ou Pihiti (Ua Huka)
La Relève et la Peste : Concrètement, à quoi ressemble votre travail pour sauver les monarques ?
Benjamin Ignace : Sur les deux monarques, les problématiques sont plus ou moins les mêmes. Le principal problème, ce sont les espèces invasives, introduites volontairement ou accidentellement par l’homme sur les îles. On retrouve le chat, le rat, les moustiques, certains oiseaux ou encore des fourmis invasives. Nous, on lutte surtout contre les prédateurs, notamment les rongeurs, qui grimpent dans les nids et mangent les œufs.
Il y a aussi tout un travail de suivi. Le monarque de Fatu Hiva, c’est seulement 15 individus, celui de Tahiti, 164. Comme les populations sont très faibles, on essaie d’avoir un chiffre précis, de suivre leurs mouvements, les jeunes et les incubations, pour voir si nos actions ont un effet.
À Fatu Hiva, depuis 2022, on lutte également contre le moustique qui transmet la malaria aviaire. On a aussi démarré un projet de captivité. On collecte certains œufs et on élève les monarques en captivité, en attendant de trouver des solutions dans la nature pour les relâcher.

Monarque de Fatu Iva
LRLP : Avec si peu d’individus encore en vie, peut-on réellement sauver une espèce ?
C’est très difficile. Manu se bat depuis 17 ans contre les espèces introduites pour sauver le monarque de Fatu Hiva. Ce qui nous a manqué, c’est de découvrir seulement en 2022 qu’il y avait la malaria aviaire. Même avec tout le bon travail qu’on faisait sur les rats et la prévention sur les chats, il nous manquait un sacré pan de menace sur l’espèce.
Ce qui nous donne de l’espoir, ce sont les résultats du monarque de Tahiti. En 1998, quand l’association a commencé ses actions, il restait seulement 20 monarques de Tahiti. Aujourd’hui, il y en a 164. On a un super exemple d’une espèce qui était quasiment éteinte et qui repart.
Oui, c’est complètement possible de refaire partir une espèce de 15 individus à 100 ou 200. En tout cas, on l’espère.

Monarque de Tahiti
LRLP : Le rat noir reste-t-il la principale menace ? Peut-on encore empêcher son arrivée sur certaines îles ?
Sur les 118 îles de Polynésie, il n’y en a plus que trois sans rat noir. Ua Huka, aux Marquises, et Rimatara et Rapa, aux Australes. Sur certaines, des chiens de biosécurité vérifient les bateaux et les colis, parce que c’est comme ça que les rats arrivent, avec les transports de matériel notamment.
Ça marche très bien. Si la sensibilisation est bien faite et que le travail de biosécurité continue, il n’y a pas vraiment de raison que le rat noir arrive. Mais cela demande des efforts quotidiens. À chaque bateau qui arrive, il y a un risque.

Lori de Kuhl ou Ura – Rimatara
LRLP : Vous alertez aussi sur les chats harets. Pourquoi représentent-ils un tel danger ?
Les chats harets sont des chats domestiques retournés à l’état sauvage. Les îles en sont remplies.
Les oiseaux ici ont vécu pendant des milliers d’années sans prédateurs. Certains, comme le monarque, peuvent voir un chat et venir au sol pour regarder ce que c’est. On peut imaginer la suite de l’histoire…
En Polynésie française, une cinquantaine d’espèces se sont déjà éteintes en 250 ans. Les écosystèmes insulaires sont extrêmement sensibles aux espèces invasives.

Benjamin Ignace pose des pièges photos
LRLP : Le dérèglement climatique ajoute-t-il une menace supplémentaire ?
Complètement. Il y a quelques années, la saison des pluies est arrivée beaucoup plus tôt que prévu à Tahiti, exactement au moment où les poussins venaient de naître. Quand un poussin subit trois ou quatre jours de fortes pluies, il a de très fortes chances de mourir de froid. On a perdu autour de 70 % des naissances cette saison-là.
Le réchauffement permet aussi aux moustiques d’atteindre des altitudes plus élevées. Les cyclones, les inondations, les sécheresses peuvent également réduire les ressources alimentaires. Mais à ce jour, l’impact des espèces invasives reste beaucoup plus rapide et violent que celui du dérèglement climatique.
LRLP : Qu’est-ce qui manque aujourd’hui pour éviter leur disparition ?
Il manque beaucoup de choses. D’abord de la sensibilisation. Beaucoup de gens ne savent pas quelles espèces vivent dans leur vallée. Il faut reconnecter les espèces natives avec la population et faire comprendre pourquoi il est important de les protéger.
Il manque aussi des moyens. Les fonds alloués à la protection de l’environnement restent très faibles. Chaque année, c’est un combat pour trouver de l’argent, sans savoir quels fonds on aura dans deux ou trois ans. Mais je reste optimiste.
Il y a sept ou dix ans, on ne pensait pas pouvoir mettre en place un programme aussi conséquent pour le monarque de Fatu Hiva. Aujourd’hui, il existe.
En parlant de l’espèce, en sensibilisant et en se débattant pour faire connaître l’urgence, on arrive à trouver des fonds. Mais ça reste très précaire.