Après plus d’une décennie de bataille, Besjana Guri et plusieurs ONGs (EcoAlbania, RiverWatch et EuroNatur) ont obtenu la sanctuarisation du fleuve Vjosa. Le 14 mars 2023, l’Albanie a fait du fleuve Vjosa et l’ensemble de son bassin versant le premier parc national de fleuve sauvage en Europe. Un sanctuaire pour les 1 175 espèces végétales et animales qu’il compte.
La Vjosa coule sur 272 kilomètres depuis sa source dans les montagnes du Pinde en Grèce du Nord à travers le sud de l’Albanie jusqu’à la mer Adriatique à la lagune de Narta près de Vlora. On dit de ce fleuve qu’il est le dernier fleuve sauvage d’Europe car son cours n’a été transformé par aucun barrage, déversoirs ou infrastructure significative sur toute sa longueur.
En mars 2023, le gouvernement albanais a officiellement désigné comme parc national les 272 kilomètres du fleuve ainsi que ses divers affluents, soit pas moins de 400 kilomètres de corridors fluviaux, représentant un territoire de 13 000 hectares.
Besjana Guri et son collègue Olsi Nika ont reçu le prix de la Fondation Goldman pour l’environnement en 2025 pour leur combat. Surnommé le « Nobel de l’environnement », il est attribué chaque année à des militants écologistes sur chaque continent.
LR&LP : Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer comment en êtes-vous venue à vous battre pour protéger le Vjosa ?
Je suis immédiatement tombé amoureuse du fleuve Vjosa. Il y a quelques années, j’ai entendu qu’il y avait des projets pour 45 barrages hydroélectriques, prévus tout le long du fleuve ! C’est pour cela que j’ai rejoint l’ONG EcoAlbania pour le protéger.
Dans certaines régions, comme Kurvelesh, les habitants étaient déjà en lutte. Ce que nous avons fait, avec mes collègues et tous les partenaires internationaux, c’est d’informer tous les habitants du fleuve, parce qu’ils ne savaient pas combien de barrages étaient planifiés, et où seraient les prochains.
Nous avons démarré de l’amont jusqu’à l’aval, nous avons rencontré des locaux et les avons informés sur l’importance de la Vjosa, l’une des derniers fleuves sauvages dans toute l’Europe. Plus ils réalisaient à quel point il est crucial pour tout un écosystème, plus ils étaient motivés à le protéger.
Basée à Tiran, la capitale d’Albanie, il nous a fallu plusieurs années pour créer une relation de confiance, en aidant les communautés locales et en créant un réseau de soutien avec la campagne Blue Heart. Nous avions un même but : arrêter les projets de barrages hydroélectriques, et de déclarer le fleuve en tant que parc national, la plus haute protection que l’on puisse obtenir.

Besjana Guri – Crédit : Patagonia
LR&LP : Qu’est-ce qui rend le fleuve Vjosa si spécial ?
Au-delà du fait que ce soit un fleuve époustouflant, avec un paysage incroyable, c’est surtout l’un des plus grands fleuves en Albanie, avec beaucoup d’écosystèmes et d’habitats différents.
Par exemple, dans la partie supérieure, vous avez le chenal étroit du fleuve qui est très rocailleux. Dans la section centrale de la rivière, il s’ouvre et devient large sur 2 à 3 kilomètres. Et au milieu, des petites îles regorgent de biodiversité, ce qui le rend encore plus important. Dans la section avale, où le fleuve rencontre l’océan, c’est plus sinueux et ça ralentit.
Si ce fleuve est si spécial, c’est parce que c’est l’un des derniers à couler encore librement sur tout le continent européen et beaucoup plus d’espèces y ont été trouvées, identifiées parfois pour la première fois en Albanie. Tous ces habitats différents, c’est vraiment unique, c’est comme une mosaïque naturelle. C’est vital pour la population locale parce que le fleuve nourrit la terre et la vie, en raison de sa propreté et de l’importance de son écoulement libre, sédiments inclus.
Bien sûr, il y a quelques problèmes comme la pollution de l’eau à certains endroits. Mais les dégâts irréversibles qui auraient été créés par les barrages ont été stoppés, et c’est une victoire majeure. Ces barrages auraient inondé certaines parties de la vallée et en auraient condamné d’autres à la sécheresse. Ce fleuve a un rôle hydrique majeur dans le cycle d’eau de l’Albanie.
De plus, le fleuve aide aussi à faire face au dérèglement climatique. Les riverains peuvent utiliser son eau, planter des oliviers et tout ce qu’ils ont besoin. Avec l’aggravation des vagues de chaleur, c’est vraiment important d’être en mesure d’avoir des ressources en eau disponibles pour les gens et pour la biodiversité. L’eau c’est la vie, ce n’est pas un cliché : où il y a de l’eau, tout le reste peut survivre.

Le fleuve Vjosa – Crédit : Patagonia
LR&LP : Malgré la déclaration du parc national, un projet de tourisme de luxe, porté par le gendre de Trump, menace aujourd’hui la lagune de Vjosa-Narta, qui est connectée au fleuve, comment est-ce possible ?
Ce projet se situe dans un delta du fleuve qui n’est pas inclus dans le niveau de protection de parc national. En 2024, le gouvernement albanais a approuvé une nouvelle loi permettant la construction de sites touristiques de luxe dans les zones protégées, même dans les parcs nationaux. Cette loi est vraiment la plus dangereuse de toutes.
Le projet de Jared Kushner est apparu du jour au lendemain, sans prévenir. En quelques jours, ils ont abattu des arbres, construits des routes d’accès dans les dunes et même créé un petit pont entre l’île et le continent ! Après une lutte de 100 jours, nous avons réussi à stopper les travaux sur l’île de Sazan, dans la lagune de Vjosa-Narta, et nous avons fait tomber les clôtures qu’ils avaient mis. Pour l’instant, le projet d’hôtel de luxe est complétement stoppé.
En même temps, nous faisons pression sur l’Union Européenne et la Commission Européenne pour faire en sorte que les amendements écocidaires permettant ces constructions touristiques soient abrogés.
L’UE a clairement demandé à notre gouvernement d’imposer un moratoire sur toute demande de construction à Vjosa-Narta, particulièrement pour le projet Kushner. Plus de 500 scientifiques ont également signé une lettre ouverte au gouvernement pour lui demander d’inclure le delta dans le Parc national, mais il n’y a pas eu de réaction.
Les habitants sont déterminés à ne rien lâcher, et certains d’entre eux ont transformé la lutte contre le projet de tourisme de luxe, en lutte contre la corruption du gouvernement albanais. Si son projet voit le jour, de nombreuses autres infrastructures touristiques risquent d’être bâties.

Manifestation sur l’île de Sazan – 06/06/2026 – Crédit : Dalip Guri / Patagonia
LR&LP : Vous vous êtes battue durant 12 ans avant d’obtenir la création du parc national, comment avez-vous gardé espoir et qu’est-ce que cela vous a apporté ?
Au début de mon engagement, je n’aurais jamais imaginé que cela prenne une telle ampleur. Bien sûr, il y a eu des moments où tout s’est bien passé. D’autres fois, alors qu’on était proches de la victoire, un événement perturbateur brisait notre travail et il fallait tout recommencer.
Malgré les moments de fatigue, quand la passion et le dévouement sont là, on trouve la force pour continuer. On se dit juste qu’on doit le faire, et on trouve des façons de continuer à se battre.
Aussi, la lutte est devenue tellement puissante, que je n’ai jamais pu quitter l’Albanie. De nombreux jeunes ont quitté l’Albanie pour trouver des opportunités ailleurs, mais la lutte m’a incité à rester. Quand vous trouvez quelque chose qui vous remplit, quand vous trouvez quelque chose en quoi vous croyez vraiment, vous ne voulez pas partir. Vous voulez faire tout ce que vous pouvez pour y arriver. Cela devient une mission.

Manifestation à Tirana – Crédit : AM Production / Patagonia
LR&LP : Quel est votre vœu pour les années à venir ?
J’espère vraiment que le résultat, au final, sera celui que nous avons espéré. Et que cela donnera à nous et à tout le monde plus de motivation pour aller plus loin.
Et ce que j’espère aussi, c’est qu’avec ce modèle, on puisse aider tout le monde à sauver d’autres fleuves, d’autres bassins versants, pas seulement en Albanie mais partout en Europe, ou ailleurs dans le monde. Pour que les gens comprennent à quel point ils ont du pouvoir et de la force, ce qu’on ne réalise pas jusqu’à ce qu’on se réunisse.
J’ai aussi commencé un nouveau projet avec une nouvelle organisation, qui s’appelle Lumi, qui signifie Rivière, en Albanie. Et j’espère qu’avec Lumi, nous aurons d’autres victoires sur d’autres rivières en Albanie. »
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