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Le député LREM Lénaïck Adam utilise une commission d’enquête pour servir les intérêts des mineurs d’or en Guyane

Bien qu’il se défende de tout conflit d’intérêts, Lénaïck Adam est lié aux activités de sa famille et au secteur de l’orpaillage légal en Guyane. De mi-2016 à 2018, le député a occupé les postes de directeur, cogérant et conseiller spécial dans la principale société de son père, Maroni Transports et Liaisons, qui soutient financièrement la SREDG, seconde entreprise d’Abango Adam, quant à elle spécialisée dans l’extraction de minerais et de métaux…
20 avril 2021 - Augustin Langlade
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- Thème : effondrement de la société, abordé de manière douce et positive
- Format : 128 pages
- Impression : France

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Un cas flagrant de conflits d’intérêts pourrait bien ravager les écosystèmes de la Guyane. Une enquête du journal Guyaweb révèle comment le député LREM Lénaïck Adam, président de la commission parlementaire sur « la lutte contre l’orpaillage illégal en Guyane », milite en faveur du développement accéléré des mines dites légales, alors que son père est lui-même un opérateur minier plusieurs fois condamné pour des dégâts environnementaux et des enfreintes aux règlements. 

L’orpaillage illégal, un fléau écocidaire

Depuis des décennies, la Guyane est rongée par l’orpaillage clandestin. Chaque année, entre 6 000 et 10 000 garimpeiros (des chercheurs d’or, ou « prospecteurs » en portugais), entrés illégalement par la frontière du Brésil ou du Surinam, tirent des forêts guyanaises quelque 10 tonnes d’or.

Le bénéfice est énorme : sur le marché actuel, un kilo de ce matériau précieux s’achète 48 000 euros, soit 48 millions d’euros la tonne. Il y a là suffisamment d’argent pour que les clandestins s’organisent en réseaux, s’équipent d’armes lourdes et saccagent une région accueillant la moitié de la biodiversité française.

Les orpailleurs illégaux, qu’on nomme par ellipse les « illégaux » tant ils font partie de la vie guyanaise, seraient répartis sur un millier de sites aurifères couvrant près de l’ensemble du territoire régional, avant tout en pleine forêt.

C’est un véritable « cancer environnemental » : afin d’amalgamer le métal convoité, les garimpeiros utilisent un procédé à base de mercure, un contaminant global, l’élément chimique le plus nocif, sans doute, pour tous les êtres vivants.

Chauffé, le mercure s’évapore ou est rejeté dans les eaux des rivières ou des nappes phréatiques. Ses concentrations s’élèvent jusqu’à un point où il attaque le système nerveux, digestif et immunitaire, détruit les poumons, cause des dommages irréversibles sur l’organisme.

« Douze mille hectares de terrains sont ravagés chaque année », affirme le député Gabriel Serville, de la Gauche démocrate et républicaine (GDR).

En Guyane, les populations autochtones, qui vivent près des forêts et se nourrissent de poissons, sont directement exposées à ce fléau écocidaire.

« En 2015, 90 % du petit millier d’habitants du Haut-Maroni, région frontalière avec le Suriname, présentaient un taux de mercure supérieur à la norme admise », écrivent les journalistes de Guyaweb. 

Lire aussi : « Guyane : une mine d’or de deux fois et demi la taille de Marseille menace la forêt »

Mine d’or en Guyane – Crédit : Nateko

Ouvrir des mines « officielles », une mauvaise idée

Voilà vingt ans que l’État finance des opérations de grande envergure pour lutter contre l’orpaillage illégal : « Anaconda » en 2003, « Harpie » à partir de 2008, « Harpie 2 » depuis 2018. Commandés par un état-major et supervisés par la préfecture, 500 militaires et une centaine de gendarmes contrôlent quotidiennement les 83  534 km² de la Guyane, couverts à 97 % par une forêt tropicale humide et dense, où il est impossible de circuler avec les moyens de locomotion classiques.

Mais malgré un coût annuel très élevé (55 millions d’euros), ces dispositifs restent inefficaces. En 2019, la mission « Harpie 2 » n’est parvenue à saisir que 1 824 grammes d’or et 46 kilos de mercure. 

Il faut dire que les « illégaux » bénéficient de deux avantages. Au Brésil et au Surinam, leurs bases arrière se développent en toute liberté. À la frontière, des points-relais leur fournissent équipements, mercure, armes, téléphones satellite, concasseurs, moteurs, batteries, tout ce dont ils ont besoin pour mener leurs expéditions en Guyane.

Passeurs, « remonteurs » de matériel, guetteurs, indicateurs : à l’intérieur du territoire français lui-même, les orpailleurs clandestins ont aussi d’importants soutiens, qui profitent du système et sans lesquels leurs activités seraient impossibles.

Lire aussi : « Guyane : deux associations écolo triomphent en justice face au lobby minier »

Pouvoirs publics et représentants ont conscience que la situation s’enlise, voire empire. C’est pourquoi, à l’initiative du groupe GDR, une commission d’enquête parlementaire sur l’orpaillage illégal et ses conséquences a vu le jour au mois de février dernier. Elle est censée évaluer « l’efficacité des politiques publiques ».

Mais deux mois à peine après les débuts de ses travaux et des auditions, cette commission vitale pour la Guyane est déjà entachée de soupçons de conflits d’intérêts, comme le révèle une enquête à deux volets du journal Guyaweb, en date du 16 avril.  

Les accusations portent sur le président de la commission, le député Lénaïck Adam (LREM). Selon les journalistes à l’origine de l’enquête, l’élu de la deuxième circonscription guyanaise essaierait « d’orienter le travail parlementaire dans l’intérêt des sociétés minières, dont son père est l’une des figures » de proue.

Abango Adam (le père), chef d’entreprise, orpailleur « légal » et ancien président du syndicat minier de l’Ouest guyanais (Smog), est responsable de préjudices environnementaux irréversibles causés par l’une de ses exploitations minières, indique Guyaweb.

Absence de réhabilitation des terrains, pollution de eaux de surface, mauvaises conditions de stockage des hydrocarbures, extension illégale du périmètre d’exploitation : depuis 2004, sur le site minier de « Délices », à l’ouest de la région, l’homme d’affaires aurait multiplié les enfreintes aux règlements, détérioré environ « 165 hectares » de forêts et favorisé « l’accroissement des flux de mercure, naturellement présent dans les sols guyanais, et des matières en suspension à l’origine de la dégradation des milieux aquatiques ».

Poursuivi pour « occupation sans titre ou empiètement entraînant la destruction de bois ou forêt », Abango Adam a été condamné par le tribunal correctionnel de Saint-Laurent du Maroni, en mai 2020, à 112 500 euros d’amende avec sursis et à la confiscation du matériel employé sur le site de « Délices », irrémédiablement détruit. 

Bien qu’il se défende de tout conflit d’intérêts, Lénaïck Adam est lié aux activités de sa famille et au secteur de l’orpaillage légal en Guyane. De mi-2016 à 2018, note Guyaweb, le député a occupé les postes de directeur, cogérant et conseiller spécial dans la principale société de son père, Maroni Transports et Liaisons, qui soutient financièrement la SREDG, seconde entreprise d’Abango Adam, quant à elle spécialisée dans l’extraction de minerais et de métaux… Ce n’est qu’un exemple, parmi d’autres, des liens qui unissent père et fils dans la gestion des affaires familiales.

Lire aussi : « En Guyane, la ruée vers l’or condamne les populations et l’environnement »

Depuis qu’il a pris la tête de la commission parlementaire, Lénaïck Adam ne cesse de répéter que le développement des mines légales pourrait être le meilleur moyen de lutter contre l’orpaillage clandestin.

C’était par exemple le cas le 17 mars dernier, lors de l’audition du ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu : plusieurs fois, le député a demandé au ministre s’il lui paraissait « réaliste d’installer un exploitant guyanais légal sur chaque gisement », c’est-à-dire « à la place des illégaux », partout où la loi l’autorise.

Cet argumentaire semble séduire de plus en plus les représentants de l’État, fonctionnaires comme politiques. Et sans surprise, Sébastien Lecornu s’y est déclaré « favorable » devant la commission. 

Pourtant, cette stratégie contredit les études et les rapports les plus récents sur la question. Dans un rapport publié en février 2020, la commission des lois du Sénat a même souligné « la grande porosité » existant entre exploitation légale et orpaillage illégal en Guyane.

« Dès lors qu’une exploitation légale s’installe, affirment les sénateurs, celle-ci est rapidement entourée de petits sites illégaux qui entendent tirer parti de la présence prouvée d’or dans le périmètre. [Par ailleurs,] le marché du travail est fluide entre opérateurs légaux et illégaux. »

Ce rapport rejoint la position de nombreuses associations environnementales, dont le WWF, qui écrivait en 2018 :

« L’hypothèse d’une présence dissuasive des opérateurs miniers légaux a été testée sous forme de politique officielle de lutte, sous l’appellation de “procédure accélérée”, visant la facilitation de l’installation d’entreprises minières légales en suite des opérations Harpie. Une dizaine d’essais ont eu lieu entre 2013 et 2014, avant que cette option ne soit abandonnée. Et depuis plus de trois ans, cette procédure accélérée n’est plus utilisée dans le cadre des efforts de lutte contre l’orpaillage illégal. »

L’expérience le prouve : il n’y a aucune corrélation entre le nombre d’exploitations légales et celui des sites illégaux.

Lire aussi : « Code minier : le gouvernement déroule le tapis rouge aux industriels »

« Il s’agit d’un dogme provenant de l’industrie, commenteMarine Calmet, porte-parole du collectif Or de question. Dans les réunions de la commission, on voit que le député Lénaïck Adam oriente le débat, alors que sa mission devrait être d’enquêter, de tirer les leçons du passé. »

Pour celle qui s’est illustrée dans la lutte contre le projet de méga-mine Montagne d’or, les orpailleurs légaux voudraient profiter du fait que les clandestins commencent le travail dans les forêts, afin que les services de l’État leur octroient ces terrains « saccagés» en procédure accélérée, en s’exonérant des études environnementales. Orpaillage légal ou illégal, les deux ont toujours fonctionné main dans la main.

« Que le fils d’un orpailleur condamné pour des activités illégales et qui a été impliqué dans la gestion d’une entreprise litigieuse, préside une commission parlementaire contre l’orpaillage illégal, c’est un véritable problème, ajoute Marine Calmet. La question qu’il faudrait se poser, dès lors, c’est celle de la collusion de nos représentants politiques avec cette branche minière locale qui exploite un dogme fallacieux pour s’installer ! »

La commission d’enquête a-t-elle déjà perdu toute crédibilité ? Son rapport est prévu pour l’été.     

20 avril 2021 - Augustin Langlade
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